dimanche 15 mai 2022

 


il se passe rien et tout à la fois
de vrais fragments poignent
cette aube comme un vase renversé sur le plancher du jour
les craques buvant ce qui en reste
jusqu'à la satiété des failles

aucune intention au bout des mouvements
les pensées stagnent dans la chaleur grise
la patience avant l'orage avant l'éclipse 
m'enlise en terrain neutre
dans ma propre révolution
ouvert aux totalités avenirs

j'arrête et repars aux caprices du jour
l'invisible animal souple des humeurs mystères
de son haleine engourdit mes élans 
caresse l'équilibre des souffles

mon attention s'égare puis revient 
sur ce qui reste de l'aube

le prisme se dilate et mes regards sans heurt
se reposent de lumière 

sur le plancher tout aurore bue
il est frais dans l'ombre tendre
et craque un peu moins ce matin 
























dimanche 1 mai 2022



Écrire comme on dessine sur une feuille, sans intention aucune, toutes directions possibles. Le temps d'une grande tasse de latte à la surface dessinée en brouillon laiteux. Depuis hier je sens la bride de la fatigue se détendre et relâcher son étreinte enfin. La course des dernières semaines fut effrénée éreintante, je peux maintenant me ressouffler. Dans le matin calme, gorgé de soleil, le silence est habillé de musique, tous les voisins dorment encore et je me sens sereinement seul. Une sonate de Franz Schubert me rappelle le concert de cette semaine. "Schubert a en commun avec Mozart cette faculté de fixer le ciel alors qu'il est au plus profond du trou noir", écrivait l'inimitable Christophe Huss dans Le Devoir le lendemain du concert. Cette image résume à merveille ce compositeur qui ne me lâche plus depuis quelques années déjà. Le pianiste gallois Llŷr Williams (j'avoue avoir arrêté mon élan pour trouver le "y" avec un accent circonflexe et j'ignore toujours comment prononcer ce prénom) nous a offert la sonate D.959 et ce fut un torrent d'émotions qui me traversèrent à ce moment, jusqu'à ces quelques larmes qui coulèrent pour mieux aller se réchauffer dans ma barbe durant l'andantino. Cette sonate comme une tempête de doigts d'où fusent les mille variations d'une âme impétueuse (mais laquelle ne l'est pas?). J'aimerais bien écrire un livre qui s'intitulerait Les trois dernières sonates de Franz Schubert, j'ai l'impression que n'importe quelle histoire pourrait s'appeler ainsi. Au concert, mon ami Marco m'a fait remarquer la jeune femme assise à côté de nous. Elle portait une robe asiatique blanche à étoffe épaisse et texturée de dessins que je ne saurais esquisser, elle portait surtout des gants en dentelle et son ensemble lui donnait des airs de fantôme victorien. Sans attarder mon regard sur elle, j'ai néanmoins remarqué qu'elle écoutait le concert les yeux fermés. Quelles images et quelles sensations pouvaient bien l'habiter? Ses souvenirs du temps qu'elle était vivante dans un château oublié de cette Angleterre gothique? Les landes grises et vertes comme le fourreau du vent. Ou peut-être était-elle cette poupée de porcelaine ayant pris vie qui écoute la sonate les yeux fermés pour se créer des souvenirs? Qui sait. La mémoire comme une architecture d'alcôves et de seuils, de tiroirs hétéroclites et de fenêtres à vitrail. Une cathédrale vivante qui respire, qui ronfle ou qui chante. Les souvenirs comme des illustrations sur les murs de l'antichambre du présent. Mon café est rendu froid. Dans les modulations lentes de la sonate, là où les tensions se calment, le silence devient un peu plus présent et les voisins sont plus absents que jamais. Quelque chose cloche. Peut-être l'éclat du soleil matinal amène-t-il un calme que le froid des précédents jours empêchait. Étrangement, je vais m'ennuyer de l'hiver bientôt. Mon esprit commence à errer plus loin que les phrases peuvent en rendre compte, je gomme les ellipses d'un temps à coudre. Incapable de tout mettre en ordre; mes images sont des distillats parfois frelatés. Images et pensées comme plein de petits noeuds à faire et défaire - j'aimerais connaître par coeur tous les noeuds, surtout celui bien solide qui ne demande que le mouvement précis et unique pour être défait. Mon cerveau est un filet de pêche aux mailles interlacées. Mes livres ronflent au soleil et demandent mon attention et mon temps, mais le fleuve m'appelle. Son cours vif-argent déshabillé de glace sera le creuset de mes prochains regards et d'images à naître. J'irai étudier ses tumultes réguliers, je sonderai les ombres de son lit invisible, là où les algues dansent. La sonate est terminée. S'arrêter un instant est nécessaire avant le prochain élan. Toute cette volonté qui nous traverse. Nos marches seront peut-être conjointes. Qui sait.  






















 

vendredi 18 mars 2022

éloge de l'inachevé

 

chaque achèvement amène sa petite mort
il faut laisser l'oeuvre perdurer dans le silence
en musique consonante 

nager dans les soupirs 
et les vagues imprévisibles d'un commun néant 
qui passe 
latent

quand les intervalles apaisent le chaos 
jusqu'à ce que le destin se berce
des va-et-vient sur place 
là où les nombres s'épousent
glissent autour du lustre
vers l'irradiant 
dans l'éclat total de la beauté 

il faut décliner les angles de la lumière
trouver les détails dans la chair du flou 
sans foncer jusqu'à l'éther 

dans les seconds mouvements 
toutes les petites morts évitées
les détours du changement 
les sacrifices adaptés

libérer la constance de tout ordre
maîtriser l'agonie 
toute la vie en ressort
 
l'inachevé comme un étirement 
de l'esprit déployé en fauves 
des lyres de souplesse dans l'émail du corps
donner du temps suspendu



l'on n'achève pas ce que l'on est
l'on ne souffre aucun frein 





















samedi 19 février 2022

il y avait long temps

 




la dense mécanique de mes songes errants
insiste en mes tempes des accords dérangés 
lancent aux oreilles des marcheurs indifférents 
les échos aigus de mélodies en danger

dans les reliefs du froid j'ai puisé mes présences
et rêvé l'hiver fierté d'une simple fresque
je crains des douleurs la solitude cadence
et m'épuise au profond de mon être grotesque

quand le bourdon des neiges furieuses balaie
mes traces et que la tempête oublie tout de moi
perdu dans l'abîme d'un absurde ballet

je refais surface dans mes obscurs émois
toute volonté sait reconnaître son maître
obstiné dans la drave des beautés à naître

















mardi 25 janvier 2022

 



J'épuise le soir à coups de paupières lourdes et le temps aboli se défait dans un art inconnu. Qu'est-ce qui deviendra du rêve, de la mémoire ou de l'oubli complet? Je laisse mes pensées sans portée à la fugue jusqu'à ce qu'elles revêtent des images mystères, comme des reflets du monde repliés sur tout et rien à la fois. Falsifier l'écho dans l'harmonie insécable des contrepoints du temps et de l'espace. Lumière et noirceur superposées sur le pétale de ma peau qui disparait et n'existe que pour moi. Toutes ces formes que je ne comprends pas. Pourquoi s'obstiner à chercher le jour en pleine nuit? Dans mon inquiétude muette, je sens des immobilités traversées par le monde. Tout le remous d'une âme tremblant dans le silence des yeux. Je sens que le vent chante par-dessus les cris de ceux qui meurent de froid ou divaguent en rampant au plus profond de la solitude. La fugue continue dans les différents stades évasifs de la beauté, et je ravale mes larmes de sombre effroi.

























dimanche 12 décembre 2021

je vis par hasard

 

je vis par hasard
recraché d’un lit animal 
au fleuve aveuglant

satellite ma présence au monde
me place en parallèle 
de ce qui arrive 
de la possibilité d’un espoir

caché dans une tranchée
à genoux dans la vase
derrière un masque incertain 
mon esprit est invisible
mais mon corps sent la peur
m’étourdit et je dérive

souillures et défaillances 
mes gencives saignent de terre
je ne vois pas mes mains qui tremblent
glacé j’éclate dans l’ombre
en sanglots de lumière
















vendredi 3 décembre 2021

la flamme d’une chandelle

 


la flamme d’une chandelle une vie insignifiante un temps et vibre l’écho des phrases lancées dans l’indifférence asyntaxique de qui ne sait plus se concentrer des paroles gaspillées un symbole perdu dans une mer de signes mon inspiration saigne du nez le temps devient sec comme l’écorce de décembre les feuilles restantes de rouille fragile tremblent et craquent dans les trop grands vents mon air de glace figée dans chaque respire je m’essouffle à l’écume de mes pas dans le vague des heures où je cultive ma mémoire défriche les souvenirs et tous les oublis fanés toutes mes incessantes marches vers mes idéaux et mes échecs je les ai perdus mes petits dépossédés de poèmes scrapés de regards limités l’illusion d’un horizon d’un autre monde au bout du bras comment font-ils asociaux à Morphée pour ne pas voir plus loin ils sont la froide somme de la solitude confinée pourtant vivants et si proches de la mort en même temps je les aurai aimés quand même et je serai resté fier j’ai gardé phare et panache devant leurs moulins sans vent et poésie où j’ai tâché dans leur plus grande indifférence de semer un peu de désir et de volonté mais leur inattention aura tout dispersé chaque grain désablé de l’univers sablier sans essuyer les souillures de leur ego distrait malgré mon échec ils ne m’auront jamais fait perdre mon panache 

*

ce n’est pas complaisance 
de constater le vernis décoller 
les fondations pleument 
et je m’ébroue dans le silence et la nuit 

je me vide sous la superbe agonie des étoiles 
où je vois poindre dans l’hiver des deuils pluriels

la sève s’assèche 
et s’achève le monde que j’ai connu 
toujours décalé 
mon esprit est un terroir d’idées mortes
je commence à croire 
que je ne sais plus disserter des choses 
que je suis à côté de tout 
sauf de mon amour 


















dimanche 14 novembre 2021

 





j'attends une marée que je n'espère plus
je repousse mes réponses aux questions sans fin
en étirant le moment comme seule précaution

j'espérais des actions honnêtes
mais les humains se méfient
cette crainte de voir l'autre devenir un miroir

j'espérais des coeurs humbles
et non les esclaves d'une liberté
qui n'est brimée que par leur bêtise

j'espérais des âmes vraies
désarmées des mensonges 
que nous nous répétons

comme nerveuses excuses
toutes ces voies qui déroutent
et ces voix qui déraillent

la marée ne vient pas mais 
la lisière du soleil offre des promesses 
crue est la lumière qui taillade l'attente











vendredi 22 octobre 2021

vendredi soir

 


une ride dans la brume
les gratte-ciels au loin démultipliés
comme des phares névrosés
architectes de peurs immobiles
je sors de mon coin du monde
fonce en un crépuscule flou
je pars dans ce qui va arriver

solitude en terrasse
toute la semaine se dépose 
en même temps que moi 
et s'évanouit dans ma première bière
je mets le monde sur pause
j'expulse de moi tous les derniers jours
je me refais en attendant demain

je repars dans une nuit excentrée
lumières criardes et réverbères 
je me faufile dans les failles du vent
erre en vagues et terrains
et retrouve mon coin du monde
dans le silence chaud de son étreinte
et l'automne calme de ses yeux































jeudi 16 septembre 2021

 






dans l'aurore les soupirs d'une nuit froide
s'évadent en buée
le vent court d'une fenêtre à l'autre
un bref moment de pur silence 

j'aurais aimé me réveiller fatigué de rêves
mais la rumeur commence à gronder
pris dans un étau difforme entre
tout ce temps perdu et celui à trouver

mais je n'entends que des cris
et la matière s'échappe de mes sens 
je n'avance ni ne recule
mon regard concentré dans toute sa force 
sur une cible qui s'éloigne
je laisse les énigmes se délier






















mercredi 21 juillet 2021

nature morte (ou pas)




Ciel gris pâle aux mille flous, sans nuées d'oiseaux dessinant leurs traces, mais qui ont plutôt choisi de paresser en plein coeur de l'été. Un ciel peint par un vent constant qui souffle inépuisable de l'ouest sans cesse depuis plusieurs semaines. À croire que le vent n'a qu'un sens et qu'une origine, trop lointaine pour être visible. Le frémissement touffu des arbres - cette chair implacable - fait mouvoir l'immobile. C'est là le premier spectacle qu'offre ma fenêtre (les autres m'indiffèrent pour l'instant). Sur le bord de celle-ci, deux vases en verre remplis d'herbes séchées - thé des bois, lichens, cèdre, sapin baumier et cocottes pris sur un territoire protégé; on a tous nos petits méfaits - ça ne sent plus grand-chose, c'est juste beau maintenant. À droite, deux petits pots de terre cuite protègent des fleurs sur le point d'éclore. Puis de grosses plantes en pots dont j'ignore les noms habillent le coin inutile et oublié du salon - tout espace a un coin oublié -; l'une ressemble à un petit arbuste penché et une autre, à un tronc mince et court d'où jaillissent quatre énormes feuilles aux nervures saillantes, d'où suintent et s'écoulent de grosses gouttes d'eau trouble. Paresseux supplice de la goutte tombant sur mon plancher innocent et stoïque, marquant le temps qui passe d'une imperceptible érosion. Tout ça me paraît sans odeur, mais si je devais m'en départir, je m'en rendrais compte, tout ça m'apparaît essentiel désormais : j'admire la ténacité des plantes. Au coin opposé, peut-être un peu plus utile, une vieille lampe de lecture sur pied s'enracine dans les craques du plancher et sert de mât aux chétives toiles d'araignées trop fragiles pour que je les enlève. Je n'ai pas de problème avec les petites, mais quand une araignée trop grosse à mon goût se pointe le bout des pattes de dessous le divan, je l'envoie jouer dehors. Deux d'entre elles ont essayé de revenir, mais je sais être ferme dans mes résolutions. Pu capable de m'asseoir à mon ordinateur, étant donné les circonstances de la dernière année, c'est dans mon vieux divan rouge, laid et trop rigide, que j'ai installé mes quartiers estivaux. Il y a des coussins déformés, un vieux plateau de bois en manque de vernis et marqué de cernes de tasse à café, plusieurs sous-verres en carton ondulé d'humidité, une couverture au patron mexicain, un carnet, des stylos, trop de livres et trop de cds - mes anachronismes -, bref toute la nourriture nécessaire à mon repos et à mon indolence où mon cerveau alterne entre le feu doux et l'ébullition, quand il n'est pas à off, vautré dans le tissu stérile de l'été. Les mots des autres, les films des autres, la musique des autres. Je ratisse large dans le spectre halluciné des oeuvres dont je me nourris - faire la dissection de mes influences serait plus complexe qu'il n'y paraît - et si je me défais sans effort du moins digeste, je me laisse charmer, en ultime spectateur, quand je tombe sur une puissante épiphanie. Je les cherche de plus en plus et sais mieux les trouver. Les moments qu'elles me font vivre sont chargés de vie et de poésie, mais elles contribuent également à renforcer mon incapacité chronique à me lancer dans un projet d'une quelconque envergure et une crainte ridicule et l'inaction qui en découle réussissent à distiller une culpabilité absurde qui freine mes élans et confirme ma lâcheté. Peut-être qu'un premier signe de courage est de le reconnaître? Mais qu'est-ce que le courage aujourd'hui de toute façon.

J'écoute le chant du monde et l'orchestre est désaccordé. J'isole certaines partitions et parviens à y trouver des impressions qui ne sont que les miennes en fait. Un ciel aux mille visages, le parcours des nuages, le tremblement des ondes dans le vent, les multiples détails d'une rumeur informe, les vibrations de la maison que j'habite, les odeurs mortes d'un souvenir et la sensualité sublime des nervures d'une grosse et grasse feuille de vivace. Ça ne sert à rien, mais pourtant je vois dans toutes ces teintes le métal souple des corps éclatants. Mes impressions sont hétérogènes, mais leur gestation me souffle des secrets qui évoluent dans une patience concrète et précise que je parviendrai à mettre en mots. Je sais que les images sont bien accordées.


































samedi 3 juillet 2021

 




Me réveiller bien au chaud sous ma lourde couette de plumes, dans l'appartement anormalement froid en cet étrange matin de juillet - deux jours après de grandes chaleurs ne m'ayant qu'abrutit -, toutes fenêtres ouvertes et traversées d'un grand vent chargé de nuit fraîche, à côté son corps endormi plus brûlant encore, voilà ce qui me prédispose à une matinée des plus calmes et sereines. Libéré des soucis du travail depuis plusieurs jours déjà, après m'être posé pour ralentir l'élan, je pourrai enfin me reposer et m'offrir le luxe d'une oisiveté espiègle où je ne serai bon qu'à lire.

Au sortir du lit, les yeux encore pétris de sommeil et le corps se déliant de l'immobilité nécessaire au rêve, le froid est si bon que c'en est une bénédiction. Dehors, je n'entends que la rumeur de l'aube qui s'anime : chants d'oiseaux, bruissements des feuilles, désertions humaines sinon l'écho d'une voiture passant très loin et la somnolence d'un ciel paqueté de nuages. C'est à ce moment, avant le premier café, la première page ou la première musique du jour, que je suis le plus calme possible, proche d'une paix complète avec moi-même, déposé, posé et reposé. 

Et c'est à ce moment que je sens soudainement mes failles travailler, tranchées saillantes, ce qui me plonge dans un paradoxe dont je me passerais bien. Habituellement, dans l'état d'alerte et de tension que provoquent tantôt ma vie professionnelle tantôt ma vie sociale, un élan perpétuel me détourne du repos, m'empêche de me poser et de se ressentir, dans la lenteur et la patience, les faiblesses et les blessures de mon être; je les sais présentes et m'en accommode, je travaille dessus. Mais lorsque mon environnement me dispose au calme et à la tranquillité, lorsque les failles s'activent, désirantes d'être ressenties et considérées, et me refusent le repos complet, ce sont alors elles qui travaillent sur moi.

À savoir si je sors grandi de cette impression paradoxale, je ne saurais répondre. Dois-je chercher le repos et accepter l'éventualité d'une introspection tranchante, ou le mouvement perpétuel de l'action permettant de s'éloigner de ce que tous cherchent à fuir? La question a plus d'importance que la réponse et s'y attarder est probablement plus positif que négatif, mais quand doit-on arrêter le questionnement? On cherche à s'en échapper ou l'on accepte que la réponse nous échappe? Essayer d'être calme sur la corde la plus tendue.






































dimanche 2 mai 2021

impression

 






Par un étrange dérèglement dont j'ignore encore la nature exacte, j'ai vu passer cette semaine plus de jours qu'il y en a eu. Je sais que cent nuages ont passé dans le ciel mais je n'en ai vu aucun. Et pourtant un orage n'a cessé de me suivre comme un voyeur feignant sa nonchalance et les vents ont mis trop de temps à le disperser. Dans cette grisaille dormait une colère bousculée, prête à s'éveiller à tout moment pour s'étirer et se délier des contraintes. Un dédain de soi aux multiples voix concertées s'est fait aller le timbre et le cuivre et a pesé lourd en mon être désordonné. Je me suis multiplié en me scindant, j'ai épuisé toutes les parties de l'ensemble et je me suis désassemblé sans pouvoir me ramasser. Ce n'est qu'au sortir de cette dissipation, dans l'exécution d'une tâche unique visant un seul objectif, atteint de surcroît, que j'ai été en mesure de comprendre mes troubles des derniers jours, et maintenant j'essaie d'aiguiser ma lucidité sur la lumière d'un soleil froid. J'ai failli crier, mais savoir que mon cri irait se perdre dans l'indifférence du monde m'a retenu. Albert Camus a dit de l'absurde qu'il naît quand l'appel humain se confronte au silence déraisonnable du monde. Le mot "silence" est mal choisi ici - le silence serait une bénédiction - car c'est à l'indifférence dissonante du monde que se butent nos appels. Nous sommes tous au fond de l'abîme des autres, nous avons tous notre inexistence. Le silence sait autre chose. Il est l'allié, le prochain langage à apprendre, j'en étudie les mystères et lui écris sans cesse, il est peut-être l'ultime destinataire. Je dois seulement ne pas tomber dans le piège où je m'accuse coupable de n'être pas entendu. Le silence est merveilleusement sauvage, à contempler sans chercher à le dompter. Il s'agit d'en construire lentement la mélodie et le sens, d'observer sa danse et d'entendre mieux ce qu'il dit.

































samedi 17 avril 2021

 




être plus sensible à la mécanique des jours, les secondes les minutes les heures ont toutes leurs engrenages précis, des corps automatiques à la sensualité tantôt apaisante, tantôt dévorante


être plus sensible à leurs alliages, tous ces fils entrelacés tirant chacun vers leur origine, des toiles tissées de multitudes sans que le centre s’écartèle, juste un noyau en expansion, être largesse 


être plus sensible à la méthode avant qu'un fil ne parte en vrille et se torde ou se casse et dérape, voir les outils se multiplier et adapter les formes les unes aux autres, orchestrer ses schémas 


être plus sensible à ces chants, quand la souplesse du son s’installe et que s'adoucissent les angles, être à la fois le craquement et l'empreinte muette, tout est polyphonie quand je est un autre























jeudi 15 avril 2021

 










je suis à l'orée de la perte
toute chair vive gercée d'éraflures
trébuchant tous mes désirs brûlés
du sel dans les plaies
que mes pas empêtrés
mes doigts dans la cendre
éparpillée de nuit mes regards 
lourds d'un feu fatigué
égaré sur la surface de l'ombre
où glisse une promesse de lumière
qui arrêterait ma chute

une sueur froide une colère sourde
mon corps n'est plus à moi
je cherche qui je serai
mais ne trouve que le doute
et la peur à l'orée de la perte
désarmuré de moi
je n'ai vanité aucune
dans le fracas muet des glaces
un éclat de tristesse 
je ne sais plus qui je suis 
je ne suis plus qui j'ai été





















































vendredi 26 mars 2021

 



début de la veillée
à la fin de l'éveil
les vivants racontent l'histoire 
de ce qui a existé
la veille recommence
la nuit se réveille
les rêves raconteront l'histoire 
de ce qui aurait pu être

encore elle passe il passe 
tout passe le présent
s'écrie et ses faces
les identités diffusent 
les images se déplacent
contre ceux qui racontent 
sans voix l'ennui
entre songes et soupirs
je raconte le temps et 
j'obtiens du bruit

habité d'exigence
dépossédé du simple
je m'obstine délesté
du facile et trébuche 
mais j'insiste en silence
et m'obtus à chaque foi

car je sais que tout 
passe à travers nous
toutes les histoires du monde
au coin les cauchemars
où déferle l'avalanche 
et le mystère des monstres
dans la chute dense
et les tambours s'ébrouent
l'étang bourre ses broues
ce dé s'agrège 
tout désaccord des
partitions muettent 
les chorales s'étouffent
en mille éclats de mots 
fous la lumière 
en mille éclats de nuit
































samedi 20 février 2021

 




avec toi c'est tout
c'est une étrange époque
déshabillée de flou






























mardi 16 février 2021

 





    j'étire et les dieux
    les ciels voilent les viols en
    l'inceste des astres
































    samedi 23 janvier 2021

     



    cet esprit lancé
    ma douce mathématique
    de croches enlacées 

























    samedi 26 décembre 2020























    Je deviens de plus en plus attentif à mes petits rituels. Quand je me réveille, les yeux encore poussiéreux de sommeil ou d'insomnie - c'est selon, et imprévisible -, je m'installe lentement dans le matin et, si lors des derniers mois, j'ai répété les mêmes gestes de façon machinale, j'y suis plus sensible ces derniers jours. Il est facile de penser que les répétitions routinières des derniers mois aient pu mettre un peu d'ordre dans le chaos pandémique mais, maintenant que la session est terminée, un sentiment d'étrangeté auréole tous ces gestes. J'ai troqué les nouvelles du matin pour un regard dénué de cible à travers la fenêtre de mon salon et plutôt que de simplement laisser entrer la lumière dans mon appartement, je vais la chercher des yeux. En fait, mes yeux n'arrêtent plus de chercher la lumière (moi qui aime pourtant tant la nuit) et quand ils la trouvent, ils la creusent et s'en nourrissent. Le soleil se lève dans mon angle mort, à gauche vers la fleuve, et bâille sa lumière le long de ma rue. Ce matin, à droite, se soulèvent des nuages qui semblent impitoyables dans leur avancée. Je ne me lasserai jamais du spectacle du ciel. Après avoir systématiquement ouvert mon ordinateur à chaque matin des derniers mois pour prendre mes courriels, cela fait six jours que je ne l'ouvre plus, car je n'en ai plus besoin. Ça ne durera qu'un temps. Ou peut-être que non. Après avoir choisi une musique pour ouvrir le jour et m'être fait un café pour m'ouvrir les synapses, je m'assois dans mon mutisme, la musique entre en moi et sème ses mystères, et le moulin à pensées part sur une chire. C'est qu'il vente fort dans ma tête. Avant l'embardée, je ramène mon attention sur la musique, je cherche les thèmes et le calme revient; les vannes ont lâché un instant, mais ça s'est stabilisé. Le temps suit son cours et moi aussi. Tout est dialogue entre perception et réflexion, entre l'image et la phrase. Je peux maintenant regarder le monde séparément du besoin que j'en ai et m'oublier lentement. Je construis mes rituels - parfois maladroits, souvent ridicules -, mais la précision des actions leur donne un sens. Avant de continuer d'écrire ce qui n'aboutira pas, je vais aller longer le fleuve comme à chaque jour - nos rivières manquent de mythes -, retravailler mes esquisses et livrer mes absurdes combats sans issue. Pourtant, je sais ce que je fais. 
    Et vice versa. 

























    samedi 17 octobre 2020









    mes ellipses creusent
    de longs cris sombres et brumeux
    je sens le silence

    mais je suis lâche
    je m'emboite dans le chaos
    l'horizon est court et tordu
    le reflet du métal dans les yeux

    je trébuche les pieds lourds
    les rotules brisent
    et les larmes goûtent le sang

    les diables dansent macabres
    les nuées s'évadent sur 
    le lointain brisé 
    de l'arc de chrome

    un coup me rappelle à moi
    un fer froid dans la bouche
    oui je suis bien trop lâche
    dans ma solitude

    il ne reste qu'à fermer les yeux
    j'apaise la lumière et je rêve
    je vois courir des chevaux sauvages














































    lundi 21 septembre 2020

     






    Hier j'ai cherché toute la journée à être seul. D'une vraie solitude. Mais depuis la rentrée sans surprise le monde retombe. Comme s'il n'avait rien appris d'une première erreur. Pourquoi cette obstination aveugle à reconnaître ses torts? À qui sert cette vanité? Comment dans l'âme l'orgueil peut-il être un pilier? Qu'est-ce qui amène un humain à croire ça? Je suis sorti dehors chercher la solitude, mais j'y ai trouvé trop de corps emprisonnés dans leur désir de liberté. L'illusion infaillible. La main pesante d'un dieu inexistant. Le long de mon fleuve, j'ai cherché à être seul, mais il y avait du monde partout. La vulgarité de leur insouciance, des centaines de solitude se pilant sur les pieds, les bulles - de savon ou de verre - sont si fragiles. Leur égoïsme arrogant. Je leur écorcherais le visage, à une distance de plus de deux mètres. Pourquoi je fais jamais de télékinésie dans mes rêves? Sur le sentier serpentant le fleuve, des Français loin du Plateau. Égocentriques décentrés. Un en particulier. Il était là, dans le sentier, je voulais passer, il ne bougeait pas, me regardait en souriant du sourire le plus niais que j'ai vu depuis le début de la pandémie. Mes muscles étaient tendus, des loups prêts à bondir. Échos des hurlements insonores dans ma tête, gyrophare du conscient, alerte, sensation d'urgence, de trop-plein, ma patience est plus que jamais sélective, pour eux je n'en ai pas. Je me départis de mon prochain. À tous les jours. Je quittai les courbes du fleuve et remontai, mais le parc fourmillait de gens. Un attroupement, une célébration, une autre illusion. Ils riaient si fort et si gras, sans distance, sans respect, sans aucune modestie. J'ai marché ailleurs mais n'entendais qu'eux - tout le monde n'entendait qu'eux. Ils m'ont privé du remous du fleuve et du vent dans les arbres. J'ai cherché ma solitude ailleurs et je ne l'ai pas trouvée. Des enfants bruyants et innocents, des adolescents complètement largués - une pensée pour ceux et celles qui ne font que leur lancer des cordes, même si elles finissent trop souvent au sol, comme des racines molles et sans vie - des adultes ambigus aux responsabilités feintes. Ce que l'adolescent sera si ça reste ainsi. Ils ne m'inspirent plus rien. Mon empathie est bien confinée. 

    J'ai attendu que la nuit tombe pour ressortir de chez moi, je savais que je serais seul comme je le voulais. Il m'a fallu attendre la nuit. Et encore, certains autres étaient là. La vraie solitude, elle n'existe pas. Mais je me suis contenté quand même, j'ai même fini par entendre le fleuve. Je ne sors plus le soir parce que je ne vois plus rien dans le noir, tout ce qui brille est rendu flou. Mes yeux n'ont jamais autant eu besoin de lumière. Je suis plus ou moins servi ces temps-ci. Enfin la ville était derrière. J'étais sur le quai entre la marina et le Natatorium. Le quai des douchebags. Monosynaptique, hypothermie mentale. Ils sont déjà sur le bord d'hiverner, tandis que l'automne arrive et que tout est en train de commencer. Au bout du quai j'écoutais les vagues. Il y en avait plusieurs. La douceur ondulatoire de l'eau rencontrant l'air. Elles étaient illuminées par les énormes et tristes tours à condos de l'Île des Soeurs en face. J'ai entendu des bruits de crépitements ; sur le petit sentier qui serpente le fleuve - là où les Français aujourd'hui se gaussaient d'exister - un petit feu maitrisé réchauffait le dimanche soir de quelqu'un, il devait chercher sa solitude lui aussi. L'eau devant lui brillait orange de petites flammes aqueuses. On ne se voyait pas, mais j'avais l'impression qu'on se connaissait déjà. Le quai tanguait sous mon poids. Calme du remous. La nature somnolait autour. Légers ronflements. Le vent dans les arbres. Des animaux piaillaient fatigués de leur journée, d'autres se préparaient à vivre leur nuit. Mais le ciel était bien silencieux, lui. Et les étoiles brillaient. Elles étaient floues, mais elles brillaient.





















    mercredi 16 septembre 2020

     










    merci mon ami 
    on a cordé les retailles 
    de la Voie lactée






    ***





    fait que des fils de 
    lumière dans les étoiles
    attendent l'éclair



























































































    lundi 17 août 2020

    Nietzsche on the beach



    Orford, mi-juillet.

    Enclavés entre des montagnes, sur le sable d'une plage isolée, plusieurs corps se prélassent dans l'ivresse caniculaire. Ils sont si loin du soleil, désacralisé, qui darde ses rayons imparables. J'aime la puissance tranquille des astres. Autour, salmigondis de cris d'enfants, quelques alcools adultes flottent dans l'air. Plus loin des adolescents avides de connaître la chair paradent, un peu vulgaires, et tentent des séductions maladroites. Tous veulent être regardés mais peinent à lever les yeux et à sonder vraiment l'être désiré. Être désiré plutôt qu'assumer son désir, être aimé plutôt qu'aimer? (même s'il ne s'agit pas vraiment de cela). Ils sont tous pareils, ils n'ont rien inventé; ils cherchent tous à être le centre. 

    Plusieurs se dirigent vers l'eau froide pour se baigner. Des corps aux cents formes à l'abri du monde qui continue au-delà de cette plage, qui n'existent aujourd'hui que sous mon regard et ceux des nuages impassibles qui passent et s'évadent en silence, le seul réel qui existe. Dans l'eau, les baigneurs, dans leur nudité partielle mais dominante, touchent à l'animal, à une certaine origine; on diraient qu'ils se meuvent insouciants sur des ruines invisibles et boitent difformes sur les cadavres des dieux.

    Au loin, le vent danse dans la montagne que j'ai conquise la veille et les arbres chantent jusqu'ici, bruissements craquants, du feu sans la flamme. Au large l'eau est tranquille, on n'y voit que le remous de l'onde, le soupir du fond du lac. Le soleil a déjà commencé à se coucher, le crépuscule sera superbe et cette nuit nous verrons une comète accrochée au coeur profond et sombre du ciel. D'ici là, autour de nous les gens n'existent plus, n'existeront plus jamais. Mes yeux retombent sur mon livre et sur cette phrase de Nietzsche : "La lumière a fêté ses noces avec la nuit."

    *

    Baie-des-Rochers, une semaine plus tard.

    La marée est basse et des goémons d'algues sèchent au soleil. La plage est isolée par une heure et demie de marche en forêt aux pierres et aux racines bien saillantes. Il y a des insectes partout, nous ne sommes pas les maîtres des lieux et ils nous le font bien savoir. Mille mouches et moustiques nous inspectent et nous goûtent, plus de fourmis qu'on ne peut l'imaginer travaillent et fourmillent, on sent presque le sol grouiller sous nos corps fatigués de montées et de descentes. À la marée haute, ce sont les phoques et les baleines qui viennent rôder sous nos yeux ébahis et nous rappeler que leur beauté n'est jamais vulgaire (eux). Le souffle de quelques baleines en quête de nourriture rythme la soirée puis une nuit sans étoile. Nous faisons un feu et nous endormons dans une solitude calme.

    Le lendemain, nos jambes endolories brûlent des quarante mille pas sur neuf cent mètres de dénivelé faits en deux jours, nous avons vu le coeur montagneux du Québec - monter n'est rien, c'est descendre des sommets qui fait mal - et maintenant, nous nous reposons. Nos peaux de sueur salée bronzent, mais un peu après midi le soleil commence à cracher une chaleur trop crue qui nous force à chercher de l'ombre et le fleuve est trop froid à cette latitude pour que nous puissions nous y baigner. Les lieux imposent le respect, je l'entends et ne fais rien du jour sinon lire dans l'humilité en attendant chaque coup de vent amener l'air frais du large pour goûter à pleins poumons le sel vivifiant. De petits papillons d'un blanc immaculé virevoltent, des goélands pleurent, le battement des ailes d'un grand héron ralentit un temps qui semble déjà suspendu depuis que nous sommes ici. Être à un endroit où l'humain n'a pas pris le dessus est un privilège.

    Dans un superbe paradoxe, le jour passe à une vitesse arrogante, comme disparaît l'éclair. À quoi ai-je réfléchi, saoulé de pensées, et qu'ai-je oublié pendant ce jour unique? Je ne sais plus. Je ne retiens que l'empreinte délébile d'un souvenir sur ma peau brûlée et mordue cent fois par des insectes voraces et des crampes aux jambes d'avoir conquis quelques sommets. Au propre comme au figuré. Mes tempes suent sous cet étrange fardeau. La nuit tombante et le vent viennent consoler mes pensées égarées. Dans la nuit, nous faisons un autre feu, plus grand celui-là, le moment est pur même s'il n'y a pas de baleine ce soir-là. Nous levons la tête et il y a plus d'étoiles que l'on n'en peut compter. Chacune d'entre elles est un déjà-vu impreigné sur la rétine noire du ciel.


















































    mardi 4 août 2020







    Quand s’arrêtera la déferle...

    je rêve de silences purs
    sans crépitements sans hachures
    des arbres ceints d’étoiles vertes
    un lit de racines salées
    où se mêlent toutes les terres
    et l’on ne pense qu’à la lune
    étendus dans nos plaisirs nus
    en-deçà de vices et vertus

    et si l’ennui était un luxe
    profond creuset d’une alchimie
    nouvelle aux alliages puissants
    il faudrait inventer le monde
    avec de plus beaux éléments
    pour enfin voir les nobles lieux
    abandonnés des déjà-vu
    où les désirs seraient précieux

    hélas les jours sans vents sont vains
    plus de frissons aux cœurs des chairs
    l’été agonise stérile
    tombe son corps d’herbe brûlée
    dans la cendre que de périls
    les racines sont fatiguées
    les amants s’évanouissent au sol
    et les ambitions s’évaporent

    les flammes ne font plus de bruit
    tout ce qui vit semble défait
    cherche la pousse dans l’ivraie
    le regard vitrifié de haine
    les traits tirés la folie est
    de passage mais pour rester
    sinon ils sont tous morts déjà
    après tournés le coin de rue

    et les nuages fanés pleurent
    j’exhorte le ciel à grands cris
    avant qu’arrive l’explosion
    ne garde pas le beau pour toi
    fragiles sont les cous pendables
    à un faux pas d’être pendus
    l’exil revêt ses beaux atours
    je pars me dérober du fil

    des fictions à deux dimensions
    sont bues au filtre des écrans
    jusqu’à plus soif jusqu’à plus soi
    ce peu que l’hésitation trouble
    empêchant l’instant d’avancer
    la joie a chanté au passé
    à la fin l’écho sonnera
    l’avenir sera murmuré






























































    dimanche 19 avril 2020

    exercice du dimanche










    arrivera bientôt l’avenir et j’attends
    immobile dans l’aube transpercée d´éther
    à jeun de souvenirs qui d’angoisse déterrent
    la nostalgie du faible fuyant le présent

    je fixe le vide trouble jusqu’à l’ivresse
    des songes amarrés aux tempes où vibre l’horloge
    l’indifférence tait l’élan qui fait l’éloge
    des illusions naïves accrochées aux promesses

    sous le soleil viennent frémir les belles ombres
    du crépuscule pur que les étoiles encombrent
    le vent distille silence et parfums d’orage

    pendant qu’au futur le présent cède le pas
    des cendres de l’ennui naît un calme courage
    sous ma dent se cassent les sinistres appâts




















    mardi 17 mars 2020








    haïkus de nord


    devant tout l'hiver
    être aussi fort que l'arbre
    aussi fort et seul
         _____

    un froid minéral
    tous les lacs gisent gelés
    sur l'eau qui respire
         _____

    des cristaux de neige
    comme du ciel concassé
    brillent dans notre élan
         _____

    en montant au Nord
    les pneus chantaient sur la glace
    vers ce désert blanc
         _____

    des arbres hérissés
    ils saluent notre retour
    vers la ville lourde





















    lundi 24 février 2020










    assurément je vois que mon monde rapetisse
    pour de vrai
    bientôt je ne verrai plus rien
    j'ai pleuré pour la première fois depuis longtemps aujourd'hui
    j'ai lavé le film de l'oeil
           et ça n'a rien arrangé

    mon mal de tête augmente
    chaque fois que je tourne la tête
    quand je regarde plus près
    la mine du crayon faire saigner noir la feuille
    l'encre s'embrouille
    la lame fend la pulpe
             déjà les mots sont fatigués
    mes yeux sont épuisés de lumière
         épris de trouble
    et rampent vers le flou
                           
    mille images en manque de mots
    un kaléidoscope en noir et blanc              
    tous les monochromes
    d'un présent déjà passé - des blues doubles

    l'essence sépia des pages
    inutiles qui ne disent rien mais qui existent
    s'évapore
          et toute sève est desséchée



























    lundi 14 octobre 2019























    un matin d'aurore feutrée le long de l'aqueduc sur un grand terrain vague des outardes en troupeau ou en harde s'engraissaient de gras gazon avant d'éventuellement décrisser en criant pour l'hiver mais ce matin-là c'était dans la brume qu'elles mangeaient ce gras gazon plein de rosée chargée de nuages et je filais plus lentement soudain dans l'air frais du matin les doigts gelés d'hiver à venir le soleil se levait au sud au-dessus du fleuve et déversait sa lumière qui s'effilait comme toile d'araignée immense d'une lumière neigeuse un châle enchevêtré de fibres évanescentes le matin clignait des yeux et ses évanescents cils frottaient toute l'étendue du gras gazon où piaillaient en silence les grosses outardes d'automne pendant que moi je filais invisible le long de tous les fils la fibre animée d'un puissant désir d'automne avec dans ma tête la promesse d'un grand jour et dans mon coeur l'octobre précis et superbe de ses yeux sombres

    c'est dans l'amas du soir que renaît ce souvenir récent parce que finalement l'aube était belle mais le jour est tombé si vite la semaine est passée si vite les derniers mois aussi le temps s'envole et vole sans cesse dans les deux sens du mot c'en est rendu une joke mais le silence a assez fait son travail et l'encre séchée depuis trop longtemps a besoin de lumière maintenant les gros blancs inondant les murs commencent à s'assombrir de nouvelles ratures dans l'intervalle de tension entre la lumière et le fracas une apparition arrive et puis s'en va et peut-être que cette fois j'aurai le temps de m'y souscrire pendant que la mousse sèche sur le verre comme le givre à venir pendant que les amers s'étendent comme des gouttes de mercure roux sur la langue qui n'en finissent plus de durer ce goût herbacé des absinthes d'automne béni ces fées vertes d'aulne rouillé ces parfums de feuilles d'herbe ah cette grasse multitude de l'immense Walt qui me fait de l'oeil à chaque fois à chaque contradiction tout ce vert auréolé des cendres séchées du spectre des couleurs du feu et maintenant attendre la finale une mercuriale attente le blanc révèle désormais des ombres vertes et grises elles s'étirent à l'opposé de ma lampe en griffes flous araignées aux pattes velues et piquantes sur la peau fragile des soirs froids que la langue de l'eau-de-vie réchauffe les lèvres closes et scellent les langages secrets la prose est presqu'empoisonnée elle convulse et triture toute la poésie du silence ébats éparpillés dans la braise des doigts embrassés des corps brûlant les atomes et toujours ce frisson dans la pièce quand elle la traverse et toujours tremblent les émotions liquides sur les nouveaux corps rouges de dieux timides qui regardent, jaloux, les amants amoureux dans l'ébène et l'ivoire de tous les possibles



























































    jeudi 20 juin 2019




    Au milieu d'une nuit bien tombée bien profond, leurs corps se reposaient en silence, repus d'amour, dans le confort d'une satiété rare. Ils étaient couchés en lézards entrelacés aussi nus que la nuit, à l'abandon, et seuls pulsaient leurs deux souffles fondus l'un en l'autre dans une harmonie précieuse.  La lune lançait un halo continu qui se déplaçait lentement sur eux et dessinait ombres et reliefs sur cette tresse de chair. Des doigts aux jambes, courbes et membres épousés, ils continuaient de se trouver, inlassablement, dans leurs regards et ressentaient et vivaient ce privilège comme le feraient les deux seuls survivants d'un naufrage commun. Ils formaient une île, isolés de tout. Après un temps, la pluie vint à naître. Une pluie sans vent dont la vague montait en tombant, remplissant d'une myriade bruyante de clapotements, comme une nuée d'insectes d'eau, un silence jusque-là inviolé. Dans l'attente passive du sommeil, leurs doigts dansaient sur leurs peaux au rythme lent de l'averse, ébène blanc des ongles sur les corps polis par des restants de lune, et lentement ils s'abandonnaient davantage. Quand le sommeil vint par arriver, toute sueur séchée, ils étaient fatigués d'avoir vécu un si beau jour, exténués de la plus belle façon, dans une franchise totale, la plus belle qui soit.