vendredi 16 octobre 2026

 


le corps des pensées se déploie 
comme un feutre animal 
dont les nervures exaltent 
toute parcelle éclosée

ce temps sculpté 
à disséquer l'émotion
d'une nouvelle aurore
à retourner la chair
dans l'entraille de l'intime
pour révéler un cuir commun

à chacun sa cellule
de solitude anonyme
un coin replié du temps dans
l'angle souple de la substance

derrière les barreaux aléatoires
on s'accroche pour ne pas
s'éparpiller dans la distance exiguë
et le vertige du présent

délier tous les noeuds 
scellés de silence
afin de prévenir la chute
du jour qui se lève

le calme est funambule
sur l'arête saillante
évite ce qui défaille
jusqu'aux ruines profondes
les heures se désenchantent 
nos souffles s'étiolent
de bruine embuée
le vide se renverse

je maçonne la glaise
de l'élan qui s'érode
et forge un littoral 
cartographie des luttes
et harmonies du désordre

(mes pensées se dispersent) 
et peut-être tracer de nouveaux passages
des poussées sans obliques
où les failles éclatées se rassemblent
jusqu'au bout des regards
























mercredi 30 septembre 2026

 




une autre aube apparue dans l’ombre
à même les retailles de la nuit
se forme le moment où se fixe
entre deux temps qui se relancent
l’optimisme d’espoirs obstinés

je bêche une matière entêtée 
aux envergures variables
dont les élans seuls m’apaisent
les germes fertiles d’un invisible
où naissent d’intangibles promesses et
entre flux et reflux de désordre 
l’idéal vaporeux d’un futur proche































samedi 26 septembre 2026

 




my mind is a spider
un ballet d'alternance 
entre mouvements furtifs
et gracile immobilité
et je tisse

et je tisse 
inoffensif
patiemment
des constellations 
des toiles aux noeuds nécessaires 
où la jointure des fils
articule de nouveaux angles
déforme les écarts
des pensées qui s'écoulent 
et s'engluent sur la rosée 

je me terre dans 
l'élan constant du monde
tâchant de fuir
les relents rances 
de ce qui déraille

(une main au sol
la peau fendue
une lézarde de sang
ne suffisent plus à 
accueillir les mystères 
éhontés d'un destin 
sans réserves)

dans les déroutes du bruit
et les détours du silence
sur les parois chauves
je retrouve 
le confort de la pierre
et l'audace de résister

et je tisse 
à colmater les failles
à faire peau neuve des plaies

aveuglément 
je m'obstine
à déplacer les lignes
à creuser - à même l'encre -
jusqu'au souffle frais
un peu de lumière


















mercredi 23 septembre 2026

 


comment traîner avec soi
toute la journée
la tranquillité de l’aube
comme un refuge dans l’interstice
entre nuit et jour
à l’abri des envieux
des hypocrites
des enchaînés déchaînés
des abrutis malheureux 

quand le jour se révèle
éclôt en fracas
dévoile - tantôt lentement
tantôt violemment - 
tous ses nouveaux stigmates
ces blessures gâtées par le sel
de la terre intoxiquée
par l’irréversible déclin
qui dessine sans relâche
sans même lever la main
l’entropie des désastres
où trouver le repère
l’assise d’une fine lumière
aveuglant toute frasque

tout le flou diffus
de ce qui nous délimite
joue avec les frontières
d’un exil en soi désespérant 
le littoral s’effrite

le coeur avarié 
d’une haine mortifère 
retient toute lumière
qui s’étiole
jusqu’à l’épuisement
les matières vides
creusées par le doute
et l’errance entre les autres
abolissent le rapprochement 

nous mourrons tous 
à égale distance




















jeudi 10 septembre 2026

 

bruissements des feuilles
électricité des nervures 
comme des toiles d'araignées vertes
pendant que le vent siffle
ma main peine un blues spontané
en souvenir de Ti-Jean

lequel des souffles s'épuisera en premier
incontrôlable le vent 
se perd dans les arbres 
transporte les cris enthousiastes
des enfants de la cours d'école voisine
jusqu'à ma surdité
les plaintes s'entremêlent 
et le vent siffle toujours 
comme chargé des échos lointains
et vains de ceux écrasés
par le talon de l'Histoire

aliénation fantôme
exploitation industrielle
technoféodalisme 
intelligence artificielle
la chape du progrès sur 
nos existences réifiées
pendant que les fascismes renaissent
se réveillent tentaculaires
et dans un bâillement avalent le monde
dans l'insouciance ambiante 
il n'y a plus rien de sacré

le pouvoir des monstres
a transmuté la peur en haine
la fenêtre est sale 
des traces de doigts à l'agonie
comme le miroir de nos échecs
du sang séché sous nos semelles
jusqu'au fil de nos veines
le malaise dans la gorge
comme une eau rance
la lie des rancoeurs
des colères en transe
le cours des jours s'oblique 
en déclin précipité
et encore une fois
il n'y a plus rien de sacré

Quand on est dans la merde jusqu'au cou
il ne reste qu'à chanter
disait Samuel Beckett

craignant de fausser
un poème fera l'affaire 
aujourd'hui
sans être sacré 
il peut 
quand même
être 
un moment d'attention
une sensation honnête
une main tendue
un sourire
un rhizome de réflexions
une écoute
une forme de prière



















vendredi 12 juin 2026

 

Sueurs de canicules humides. Quand c'est l'eau - la vie elle-même - qui brûle. L'air se mélange à la vapeur. Je voudrais ouvrir la fenêtre et écouter gronder jusqu'ici les rapides de Lachine, là où le roc du lit se fait arêtes et aspérités, mais la chaleur est insoutenable. Dehors, de l'autre côté de la vitre, les oiseaux s'égosillent, s'épuisent à chanter ce qu'ils ne comprennent pas. Pourquoi cette chaleur? Comment en sommes-nous arrivés là, comment arrive-t-on l'où on est?... Encore le temps qu'il fait qui me ramène ici. Pourquoi j'y reviens? Pourquoi je reviens à ce qui ne débloque pas? Mes détours et déroutes suivent la mue de l'ouroboros. Me réapproprier ce seul espace malgré la futilité de la chose? Ou peut-être que je n'ai pas le choix. Spinoza avait raison. Dans le royaume des libertés illusoires, la conscience des chaînes libère. Le savoir aussi. Mais allez dire ça à qui l'oubliera dès sa prochaine séance de doomscrolling. Espaces privés et publics parasités par le numérique. Hier encore, le long du canal Lachine, une vingtaine de joggers courant téléphone en main et sous les yeux, insouciants et indifférents de la seule Substance qui compte. L'Office québécois de la langue française recommande l'expression "défilement morbide". Lié à la maladie, ce qui est anormal et malsain. C'est glauque, sombre, il y a presque du dantesque là-dedans. Le défilement vampirise la conscience et l'attention. Et sans attention, plus de sacré, de spirituel ou de précieux. Le posthumain de demain sera un spectre numérique. Les fantômes existent, ils sont virtuels. Combien de comptes Facebook de personnes décédées sont toujours en ligne? J'ai entendu l'autre jour que le brain rot, la triste ankylose de la mobilité de la conscience due à un défilement morbide excessif, se traduit, parmi autres expressions, par "pourrissement cérébral". Défilement morbide, pourrissement cérébral... La chute de notre civilisation sera lente et longue. D'une brutale lenteur. (Bien entamée d'ailleurs - l'accélération sociale est le symptôme de la fuite.) Comme notre tendance, au nom de la science, à prolonger la vie humaine malgré la souffrance, l'humain postmoderne va tout épuiser avant de se rendre à l'évidence. Ère anthropocène du refoulement climatique. Lente et douloureuse sera l'agonie. Épuiser les ressources et la nature sous toutes ses formes. La nature humaine aussi, l'empathie, l'amour, la reconnaissance, la compassion, le respect, le collectif, la paix. (Depuis le début de nos civilisations, dans la très grande Histoire humaine, y a-t-il eu, ne serait-ce qu'une journée, un instant où une une réelle paix ait existé? Sans aucune forme de violence? Que la destruction fasse partie de la nature humaine, soit, mais n'apprend-t-on vraiment rien du passé?) Le renforcement actuel des valeurs guerrières n'est que la régression d'une élite patriarcale immature et complexée au prise avec une angoisse de castration délirante. (Misère que l'Homme a donc peur de perdre son pénis! Comme il peut être si petit! Que fera-t-il quand la nature sera rendue juste assez déréglée à le rendre totalement impuissant?) Un nouveau Moyen Âge s'en vient, le techno-féodalisme actuel n'en est que la prémisse. Du pain, des jeux et des écrans. Consommation excessive et perpétuels divertissements. Des billets dans les quatre chiffres pour des spectacles de musique et des événements sportifs. Ce que l'humain est prêt à payer pour fuir sa routine et son engourdissement, toujours au bénéfice du 1%. Le nouveau dénominateur commun? L'hédonisme nihiliste. Devant l'absurde et l'inévitable, pourquoi faire autre chose que rechercher le plaisir éphémère? Sans jamais arrêter ne serait-ce qu'un instant pour ressentir la caresse de l'ennui? Quand Sisyphe descend la montagne pour retourner à sa pierre, il n'est pas heureux, il regarde son cell. Le divertissement à tout prix à coups de morbides microdoses de dopamine jusqu'au pourrissement cérébral. Misère et corde qu'il fait chaud... Chaleur dénuée de langueurs. Ambition devenue brûlure. Quand l'essor resserre l'étau et nous suffoque sans vergogne. Déni des dépendances parce que sous constante hypnose, sous respirateur virtuelle. Big Brother. Big Data. We see you. We know you. You are what we decide. Nos regards irradiés à en crever. Œdipe n'a jamais été aussi actuelle. À la différence que notre cécité ne nous révèle rien, sinon notre propre misère. Aliénation, dépression, anxiété, stress, peine, doute, crainte, peur irrationnelle de l'ennui, espoir vacillant, perte de courage, de sens, solitude et isolement, nostalgie maladive et anticipation effrayée ; les sentiments humains restent bien réels, pendant que l'intelligence devient artificielle. Sommes arrivés en dystopie. Plus personne d'égal. On avance au pas de course, mais vers quelle ligne d'arrivée? On tourne en rond autour du gouffre de notre perte. Attention aux bords! Mais de toute façon, on connait déjà les gagnants. Et comme "it is easier to imagine the end of the world than the end of capitalism" (Frederic Jameson et Slavoj Žižek), et que le capitalisme est l'arène démesurée d'une compétition qui n'aura jamais de fin, qu'adviendra-t-il de nous, les perdants?


















vendredi 10 avril 2026

 

Ce qu'il faut protéger avant que l'aube ne s'enfuit

le grondement voisin du fleuve qui traverse ma fenêtre
toute la sève sous l'écorce comme le ronronnement 
d'une partie du monde dont on néglige la beauté

le chant des oiseaux qui ponctue le silence naturel du matin
derniers soupirs d'une nuit partie dormir au loin
je continue de croire aux mystères que dévoile le jour

précieux chaque geste est plus lent que d'habitude
la conscience du mouvement magnifie la routine 
l'absence de vent impose l'humilité qui ralentit l'usure

dans cette solitude sacrée défaite des simulacres
mes sens et mes idées sont à la fois frêles et alertes
les caresses de l'indicible sont plus apaisantes que la foi

avant que le soleil ne se lève fort d'avoir gravi le ciel 
et ne nous domine dans l'éclat de sa terrifiante superbe
je repousse les dérapes du monde - tous jours se feront chaos 
je m'invisible dans le magma de l'ombre
et je tiendrai toute la journée les promesses de l'aube





























mercredi 11 mars 2026



Le retour des outardes dans le ciel. Elles arrivent avant la tempête. Sur leurs ailes tombera une pluie glacée ; il me semble qu'elles auraient pu attendre encore un peu. 

Ces heures qui précèdent l'orage. Tout ce verglas pourra-t-il abrutir tous les soubresauts d'impatientes colères que j'entends sans arrêt? Ce sentiment que l'horloge recule dans son mécanisme déconstruit. Les engrenages sautent et s'écartèlent. Les repères deviennent flous dans l'hystérie collective d'une race de monde dénuée de rêves. Des éclats de verre remplacent la pensée et beaucoup de coeurs saignent de ne plus savoir où donner de la tête. Toute cette quantité de mal-être distillé dans la haine de l'Autre ; cette haine de plus en plus décomplexée me donne ce vertige qui m'invite à sauter. 

J'espère que la foudre de glace supposée s'abattre sur nous viendra apaiser le sang des fureurs incongrues. L'humain, triste artisan de l'ébullition souillée, inventeur ridicule de nouvelles brutalités. Tous ces regards chassieux de violence à déverser, tous ces yeux incapables de pleurer. Je m'en retournerais dormir juste pour être aveugle un peu, le temps qu'on se soigne de l'embolie universelle. 

Où sont passés les mystères qui fascinent et intriguent? Ils sont rares comme des caresses animales, comme la fine électricité des peaux se jaugeant avant l'embrassade du plus bel abandon. Mais non, les peaux s'armurent en carapace d'écailles à la mue impossible. Ignares, nous sommes prodigieusement en manque de légendes. 

Certains écueils devraient être érigés en autels. Que notre perpétuel mouvement ralentisse jusqu'à s'affirmer dans une pause salvatrice, et que dans l'immobilité et le calme nous parvenions à saisir cette fine frontière entre le passé et l'avenir. Cette faille sans blessure, profonde et douce comme des lèvres. Sans déchirements au coeur du silence, rythmé par la belle chamade des tempes, être le noyau de l'oxymore. 

Ils sont bien vains ces espoirs hélas avalés par le doute et la crainte. Comme des spasmes éperdus qui ne lèvent pas. On dirait que le ciel n'a jamais été aussi maigre. Nous le tirons vers le bas, au niveau de nos pauvres ambitions. Nous serons les fossiles d'une boue diluée, infecte. Le futur nous plaindra. Et avec raison.