Sueurs de canicules humides. Quand c'est l'eau - la vie elle-même - qui brûle. L'air se mélange à la vapeur. Je voudrais ouvrir la fenêtre et écouter gronder jusqu'ici les rapides de Lachine, là où le roc du lit se fait arêtes et aspérités, mais la chaleur est insoutenable. Dehors, de l'autre côté de la vitre, les oiseaux s'égosillent, s'épuisent à chanter ce qu'il ne comprennent pas. Pourquoi cette chaleur? Comment en sommes-nous arrivés là, comment arrive-t-on l'où on est?... Encore le temps qu'il fait qui me ramène ici. Pourquoi j'y reviens? Pourquoi je reviens à ce qui ne débloque pas? Mes détours et déroutes suivent la mue de l'ouroboros. Me réapproprier ce seul espace malgré la futilité de la chose? Ou peut-être que je n'ai pas le choix. Spinoza avait raison. Dans le royaume des libertés illusoires, la conscience des chaînes libère. Le savoir aussi. Mais allez dire ça à qui l'oubliera dès sa prochaine séance de doomscrolling. Espaces privés et publics parasités par le numérique. Hier encore, le long du canal Lachine, une vingtaine de joggers courant téléphone en main et sous les yeux, insouciants et indifférents de la seule Substance qui compte. L'Office québécois de la langue française recommande l'expression "défilement morbide". Lié à la maladie, ce qui est anormal et malsain. C'est glauque, sombre, il y a presque du dantesque là-dedans. Le défilement vampirise la conscience et l'attention. Et sans attention, plus de sacré, de spirituel ou de précieux. Le posthumain de demain sera un spectre numérique. Les fantômes existent, ils sont virtuels. Combien de comptes Facebook de personnes décédées sont toujours en ligne? J'ai entendu l'autre jour que le brain rot, la triste ankylose de la mobilité de la conscience due à un défilement morbide excessif, se traduit, parmi autres expressions, par "pourrissement cérébral". Défilement morbide, pourrissement cérébral... La chute de notre civilisation sera lente et longue. D'une brutale lenteur. (Bien entamée d'ailleurs - l'accélération sociale est le symptôme de la fuite.) Comme notre tendance, au nom de la science, à prolonger la vie humaine malgré la souffrance, l'humain postmoderne va tout épuiser avant de se rendre à l'évidence. Ère anthropocène du refoulement climatique. Lente et douloureuse sera l'agonie. Épuiser les ressources et la nature sous toutes ses formes. La nature humaine aussi, l'empathie, l'amour, la reconnaissance, la compassion, le respect, le collectif, la paix. (Depuis le début de nos civilisations, dans la très grande Histoire humaine, y a-t-il eu, ne serait-ce qu'une journée, un instant où une une réelle paix ait existé? Sans aucune forme de violence? Que la destruction fasse partie de la nature humaine, soit, mais n'apprend-t-on vraiment rien du passé?) Le renforcement actuel des valeurs guerrières n'est que la régression d'une élite patriarcale immature et complexée au prise avec une angoisse de castration délirante. (Misère que l'Homme a donc peur de perdre son pénis! Comme il peut être si petit! Que fera-t-il quand la nature sera rendue juste assez déréglée à le rendre totalement impuissant?) Un nouveau Moyen Âge s'en vient, le techno-féodalisme actuel n'en est que la prémisse. Du pain, des jeux et des écrans. Consommation excessive et perpétuels divertissements. Des billets dans les quatre chiffres pour des spectacles de musique et des événements sportifs. Ce que l'humain est prêt à payer pour fuir sa routine et son engourdissement, toujours au bénéfice du 1%. Le nouveau dénominateur commun? L'hédonisme nihiliste. Devant l'absurde et l'inévitable, pourquoi faire autre chose que rechercher le plaisir éphémère? Sans jamais arrêter ne serait-ce qu'un instant pour ressentir la caresse de l'ennui? Quand Sisyphe descend la montagne pour retourner à sa pierre, il n'est pas heureux, il regarde son cell. Le divertissement à tout prix à coups de morbides microdoses de dopamine jusqu'au pourrissement cérébral. Misère et corde qu'il fait chaud... Chaleur dénuée de langueurs. Ambition devenue brûlure. Quand l'essor resserre l'étau et nous suffoque sans vergogne. Déni des dépendances parce que sous constante hypnose, sous respirateur virtuelle. Big Brother. Big Data. We see you. We know you. You are what we decide. Nos regards irradiés à en crever. Œdipe n'a jamais été aussi actuelle. À la différence que notre cécité ne nous révèle rien, sinon notre propre misère. Aliénation, dépression, anxiété, stress, peine, doute, crainte, peur irrationnelle de l'ennui, espoir vacillant, perte de courage, de sens, solitude et isolement, nostalgie maladive et anticipation effrayée ; les sentiments humains restent bien réels, pendant que l'intelligence devient artificielle. Sommes arrivés en dystopie. Plus personne d'égal. On avance au pas de course, mais vers quelle ligne d'arrivée? On tourne en rond autour du gouffre de notre perte. Attention aux bords! Mais de toute façon, on connait déjà les gagnants. Et comme "it is easier to imagine the end of the world than the end of capitalism" (Frederic Jameson et Slavoj Žižek), et que le capitalisme est l'arène démesurée d'une compétition qui n'aura jamais de fin, qu'adviendra-t-il de nous, les perdants?
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