mercredi 28 septembre 2016

Quatuor à cordes no°14 en do dièse mineur, Op.131 - Adagio quasi un poco andante. Schubert demanda qu'on lui joue ce quatuor alors qu'il agonisait dans l'anonymat, malgré 9 symphonies d'une puissance intemporelle et plus de 600 lieder tout aussi intemporels. Je vois dans des yeux absents des cathédrales de cordes. Dans les mouvements lents, en plus de l'allegretto de sa 7ième symphonie, le grand Ludwig van a écrit avec cet adagio un des plus beaux cent secondes de musique de l'histoire de l'humanité. Vibrato des sentiments partagés dans le vent d'automne. Les détresses communes s'estompent ne serait-ce qu'un peu dans la franchise de paroles et de confiance échangées. Cette musique révèle les larmes de ceux qui, par pudeur, n'ont pas voulu en verser.

Cherche les secrets insoupçonnés, les trésors que dissimule le banal voyage du jour. En parlant du grand Gogol, Nabokov disait que "chez lui, les vivants sont les morts", et c'est valable pour nous aussi. Visages des étudiants qui, à ma grande surprise, acquiescent sans broncher - cette impression d'avoir fendu à coup de hache la racine de leur incrédulité, comme si soudainement, ils venaient de comprendre quelque chose. Nous sommes tous le fantôme de quelqu'un, ou le fou de l'Autre. Chez Gogol, les vivants sont les morts. Mantra qui comme le chèvrefeuille dans le cerveau détraqué de Benjy du Bruit et la fureur implante le germe d'un délire nécessaire ; sublime sublimé de l'art novateur et radical, sans équivoque, qui déploie dans notre pensée les promesses de bourgeons purs.

Allegro. 388 mesures. Supercordes qui n'auraient pas déplu à Bibi, qui déchaînent la fureur du génie sourd les mots vains s'écrivent dans l'ombre de plus grands concerts, les archets violent veines et sang, secousses et corps s'évadent, et nous réduisent à notre néant, à notre nudité spectrale, nous sommes tous le fantôme de quelqu'un. De Lear dans la tempête de sa chute jusqu'où la vanité peut mener, délires dans l'aube dorée où dansent les fous qui ont peut-être trop aimé. Et puis Jack Kerouac, dans la chaleur de Mexico, sur les morphine, alcool, weed, benzédrine, dit : "Absence of phantoms/make me no king". Tous les rois que nous sommes, maîtres de nos royaumes solitaires, illusoires et déserts sont hantés. Par tous ces beaux ou moins beaux fantômes qui ont été, qui sont et seront - combien de fois morts déjà, puis ressuscités.

samedi 24 septembre 2016

(j'entends un appel en ce
jour de grands vents
une musique que moi seul entends
Miles Davis Ascenseur pour l'échafaud) 
l'automne me darde de flèches argentées
dans mon aveuglement
j'ai vu un revenant aujourd'hui
incrédule, mon coeur
a fait deux tours dans ma poitrine
pour moi dix ans se sont effacés
dans un seul regard
je l'ai reconnue
elle, pas
je suis devenu un souvenir oublié
bien refoulé dans son inconscient
je suis devenu son fantôme
(nous sommes tous le fantôme de quelqu'un)
à elle qui n'y croit pas

mardi 20 septembre 2016

extrait incomplet

Tiraillé, écartelé même par des émotions se faisant cheval de trait et cheval de Troie, se faisant jument de la nuit en plein jour, je m'avançai dans la ville à la recherche de nouveaux repères. Direction marché Bonsecours (le nom est crissement d'adon) pour voir le World Press, question de marcher un peu dans l'histoire passée et présente. Rendu sur place, y'a une trâlée d'étudiants, du secondaire probablement parce qu'ils ont tous un uniforme ; ils parlent fort leur franglais prévisible, s'ils n'avaient pas de devoirs reliés à cette expo, je me demande quel serait leur niveau d'attention et de concentration... la grande majorité semble s'en foutre royalement, la grande majorité prend des photos des photos exposées - soupirs - je ne comprends pas. Mais est-ce qu'il y a vraiment quelque chose à comprendre de cette stupide mise en abîme? (Oui mais c'est une mise en abime! - une des meilleurs répliques de tous les temps) Reregarderont-ils à nouveau, encore et encore, toutes ces photos de ces tragédies humaines exposées devant leur confort et leur minime empathie qui s'estompera dès leur prochain statut Facebook? Soupirs répétés. Je fais le tour de l'exposition. On dirait que le vieux continent est en train d'échouer. Guerres en Syrie, au Liban, en Égypte, autant dire dans tout le croissant fertile (quelle appellation étrange et profondément paradoxale). Dizaine de milliers de morts, centaine de milliers de blessés, plus d'un million de réfugiés. Pendant combien d'années à venir les côtes et les berges de la Méditerranée accueilleront et ramasseront les dépouilles noyées, gonflées et délavées par l'eau salée - cette mer est le phylactère d'un terrible roman sans images en train de s'écrire, et la fin s'annonce horrible -, grugées par les poissons, les poumons remplis d'algues ? (Il paraît que la mort par noyade est l'une des plus douloureuses, elle ne dure qu'un bref instant - cet instant de la gorgée fatale qui remplit les poumons d'eau - mais c'est une douleur extrême qui survient lorsque les bronchioles et les alvéoles pulmonaires sont en contact avec l'eau - j'ose à peine imaginer la noyade dans des sables mouvants) Ou bien est-ce l'Europe qui échoue dans la gestion de cette crise, dans cet accueil des réfugiés, dans cette incapacité à venir à bout de ces djihads? (Et ils osent appeler ça une guerre sainte!... Aucune guerre ne sera jamais sainte, ultime paradoxe qui pourtant est le moteur de notre nouveau et triste millénaire.) Où en est le Moyen-Orient, prisonnier des étaux de la régression, de la radicalisation, des croyances archaïques et de la religion faite idéologie? Pause, grandes respirations, une image apparaît. Une de mes anciennes étudiantes qui était toujours voilée vient de laisser tomber son hijab dernièrement ; la seule chose que je dirai est qu'elle a les plus beaux cheveux que je n'ai jamais vus et qu'aucun dieu, faux ou vrai, ne mérite qu'on masque pareille parure, c'est refusé la beauté à la nature sage, à l'histoire et à l'humain que de porter de tels masques. À l'exposition, il y a une section catastrophes humaines, une section catastrophes naturelles, une section drames humains isolés et une section nature. (Tour à tour tremblements de terre au Népal je n'énumérerai pas les victimes ; usines au charbon en Chine le tiers de la pollution mondiale pour le septième de la population mondiale ; encore des irradiés de Tchernobyl ils sont là à chaque année, supposés nous rappeler un souvenir unanimement oublié ; viols à répétition de soldates de l'armée américaine horrible constat d'une phallocratie inébranlable (ou ne serait-ce pas plutôt une phallocratie inbranlable? ne serait-ce pas là l'explication à tous ces problèmes?) le malheur et la misère ne sont pas l'apanage du vieux continent ; esclavagisme, torture et trafic d'enfants au Sénégal ; une baleine à bosse et son baleineau superbe mot puis une série de portraits qui dissimulent autant que possible la douleur des sujets, même si elle demeure là, plus implicite il est parfois nécessaire de la montrer dans sa plus horrible violence même s'il s'agit de cadavres d'enfants tirés des décombres de guerres adultes ce paradoxe de faire ressortir la beauté des pires horreurs cette phrase est un calvaire, le chaos même sans le vouloir) En sortant de l'exposition, soudainement, mes membres sont plus détendus - relativiser la souffrance j'imagine - le vent et l'air sont meilleurs, le Vieux-Montréal est superbe, malgré la colonie de cônes qui s'implante, je marche dans les pas de vieux fantômes - j'entends À la claire fontaine dans ma tête. Envie de bouger de marcher encore et encore pour se rendre à L'Escalier. M'en va rejoindre mon frère d'une aut' mère. Les tracas sont partis vitevitevite, puis sont revenus aussi vite pendant que j'arpente le pavé centenaire de la rue Saint-Paul bizarre action que celle de se faire le témoin de la souffrance des autres pour estomper la sienne. On arrive à L'Escalier - "J'aime ça ici, c'est vraiment un repère d'éclectiques complètement fuckés ; tu devrais voir la fille qui vient de passer, une vraie slut à Jacques!" qu'on entend. Des étudiants en lettre à côté parlent de Shakespeare, le geste et la parole se retiennent d'intervenir, je veux voir du monde, pas leur parler. On avoue qu'elle ne laisse pas grand place à l'imagination, elle a plus de peau que de peaux, une camisole de GG Allin, qui n'en est plus une tellement elle est rendue déchirée par les coups de fouets de révoltes avortées. Et les histoires disparaissent comme les humains passent. Mardi anarchie à L'Escalier, le chanteur a une guitare à 1000 piastres et une voix à 25 cennes, les regards mescalinés envahissent la place faut partir et vite la rébellion est-elle vraiment rendue une affaire de coiffure et de linge tout croche ? Désarroi et faible plainte, petites révoltes inutiles et égoïstes mon texte ne veut rien savoir de se justifier, quelle, encore une fois, superbe parce que ridicule mise en abîme!



lundi 19 septembre 2016

me suis levé bien avant le jour
fenêtres toutes grandes ouvertes
j'ai laissé la nuit dormir chez moi
tout était silence sur Saint-Denis
moment unique où j'ai cru à la solitude

puis le jour a commencé son manège
les voitures crissent sur l'asphalte
cris des enfants dans la ruelle
la grosse voisine d'en face remplit
ses mangeoires à oiseaux vertes et jaunes

corrections ou lectures
j'hésite entre le travail et l'étude
M Train traîne sur ma table
je ne pourrai plus jamais boire un café
sans penser à Patti Smith désormais
Ce n'est pas si facile d'écrire sur rien
ce n'est pas si facile de regarder le monde
comme si c'était la première fois

à la radio on parle de bombes d'attentats d'amalgames
de congestion automobile tout est paralysé
des wannabe chefs de parti s'engueulent
se bitchent se plantent des couteaux dans le dos
mais c'est ça la politique qu'ils disent
tout ça pour le bien commun mon cul
oui il est difficile de regarder le monde
comme si c'était la première fois
rien de bon tout ça pour avancer dans le jour

mais ce soir j'aurai ma poésie
et mes munitions pour espérer
dans une église devenue salle de spectacle
- l'art sublimant le divin -
Godspeed You! Black Emperor
et leur mur du son immobiliseront l'horloge
et exorciseront nos démons collectifs
le temps d'une soirée et assoiront
sur nos fronts fiers un panache entêté

mercredi 14 septembre 2016

je suspends mon haleine
          dans un travail
          qui m'indiffère

j'entrecoupe le fil
je m'offre des récompenses
          bien niaises  
          ma naïveté
          some choruses of Mexico City Blues

faux-semblant de solitude
          les pneus des chars
          creusent leurs sillons sur Saint-Denis
          le lent travail de passages répétés

ciel de suie grise
          combien de trajets devant moi
          qui donne l'impression de bouger
d'avancer
          devant moi qui est immobile
          où il n'y a que ma pensée
          tissée tricotée lousse par le vent
          qui court dans l'orage


mardi 13 septembre 2016

influence incomplète

entendre dans le vent le gémissement de la banshee les branches tremblent en petites mythologies syncopées battements hoquettements (j'apprends que ce mot est du moyen français) une plainte pourpre devenant cri qui ankylose qui s'allonge et s'étire mais sans frôler jamais la paralysie cri qui veut pétrifier le corps qui résiste comme les supercordes de la harpe j'avance dans les cases du jour et je m'arrête dans les ellipses des phylactères nettoie les planches celles où poussière et moiteur sont devenues poisseur (peut-être du moyen français aussi) anachronique j'ai rêvé et fait vivre de ces choses appartenant au passé dans une ancienne vie j'étais un fossile le faux coma de l'érosion goudron et poix du soir sur ma fatigue les lents échos des supercodes qui s'affaiblissent et cèdent souples dans le bruit suspension incandescente du souffle comme si le temps s'était arrêté pour vrai... la pause qui précède l'explosion toi qui me déchires puis me cautérises aux effusions de souffre se forment des chaînes de corps sur nos territoire et nos armures frontières tracées à la cendre reliefs de terres inconnues bégaiements de la sorcière celte cristaux et poivrefeu du sort j'avale le volcan qui m'avale j'oublie de rire dans l'aveuglement des autres et dans le mutisme du sentiment tu tu m'agaces muse hésitante ton épilepsie sourde hante mes bras ouverts mes mains levées les paumes regardent le ciel et attendent l'orage mais ne vient que le parfum des absinthes rouges rouillées dans les beautés refoulées rupture du sublime je ne raconte rien j'erre dans mes erreurs sur les trottoirs éreintés je cherche les clés des portails purs la mélodie invisible qui modulera mes heures insomniaques où s'écoule le sable de l'âme et qui taira la plainte pesante mais lancinante de la banshee qui m'habite et perdure 

lundi 12 septembre 2016

alignement des planètes

En 1849, Henry David Thoreau publie Civil desobedience pour protester contre l'esclavagisme. Tolstoi, Gandhi et Martin Luther King en feront non seulement une lecture de chevet, mais une philosophie de vie.

En 1850, Nathaniel Hawthorne publie A Scarlet letter, superbe roman dénonçant le passé puritain de la Nouvelle-Angleterre, leur dogme rétrograde et les persécutions morales qui en ont découlé.

En 1851, Hawthorne récidive avec The House of the seven gables, véritable roman gothique qui s'attarde encore une fois au sombre passé de la Nouvelle-Angleterre - entre autres, à la chasse aux sorcières de Salem - et du poids d'un passé trop lourd de péchés non-expiés. (M'est avis que ce roman est une allégorie symptomatique de l'esclavagisme qui sévit dans les États du Sud à cette époque)

Toujours en 1851, Herman Melville publie Moby Dick, qu'il dédie d'ailleurs à Hawthorne, le plus grand roman de la quête, une énorme allégorie symbolisant rien de moins que la condition humaine, écrit dans un style sans pareil encore aujourd'hui, le premier roman du monde occidental (je dirais même du monde tout court) qui se veut total et totalisant. Une lecture essentielle et nécessaire, pour ne pas dire obligatoire. 

En 1852, Harriet Beecher Stowe publie Uncle Tom's cabin, premier roman dénonçant de front l'esclavagisme sans avoir recours à l'allégorie ou au symbolisme. Au 19ème siècle, précurseur à sa façon de la Guerre de Sécession, il sera le deuxième livre le plus vendus aux États-Unis après la Bible. En 1862, quand Lincoln rencontra Stowe pour la première fois, il lui dit : "So you're the little woman who wrote the book that made this great war!"

Je triche un peu en sautant trois ans, mais j'ajouterai qu'en 1855, Walt Whitman va publier Leaves of grass, peut-être le plus grand recueil de poésie américain jamais écrit (et j'inclus ici toutes les Amériques et tous les pays qui les composent), qui eût le même effet pour l'Amérique et la modernité littéraire qu'Homère en eût pour la littérature occidentale, ou que Shakespeare pour la littérature classique, romantique et, disons-le, universelle. Lire Leaves of grass en 2016 fait réaliser que la poésie de Whitman n'a pas d'âge : elle a tous les âges, elle est en-dehors du temps, plus haut et plus loin, peu d'esprits humains ont volé à pareille altitude. 

De semblables conjonctions de forces littéraires se reproduiront ici et là, mais jamais condensées dans un si court laps de temps et jamais avec autant d'impact au niveau sociologique, politique et artistique. On peut penser aux années 1915-25 en Europe avec Franz Kafka, Marcel Proust, James Joyce et Virginia Woolf, qui réinventèrent le roman comme aucun écrivain, mais leurs oeuvres semblent parfois être une suite d'action/réaction et les intervalles entre les parutions sont bien présents. Les planètes étaient alignées, mais sur de plus longues révolutions. 

Évidemment, tout cela n'a absolument rien d'exhaustif. Et je ne parle que de littérature, à un moment bien précis. J'aurais pu parler du 19ème siècle allemand au grand complet, où la musique classique dans toutes ses déclinaisons et la philosophie ont créé un zeitgeist d'aucune commune mesure dans l'histoire de l'humanité. Ou de la Renaissance, mais on parle ici de courants s'étant échelonnés sur des décennies, voire un peu plus d'un siècle. N'empêche que j'ai été soufflé par ce "timing", comme si c'était le moment précis de la naissance de la littérature américaine. Naissance à laquelle j'assiste depuis quelques milliers de pages, qui me fascine et me donne l'impression de lire dans les racines d'un arbre qui semble vieillir trop vite récemment, mais qui, j'ose espérer, porte encore en lui les promesses de belles floraisons. 

jeudi 8 septembre 2016

le bruit est au silence
ce que les monstres sont à l'obscurité
la fumée déchirant l'air sans trop le blesser

je ne me souviens pas d'avoir entendu le silence
il y a toujours un murmure qui le berce de ses ondes

la nature que nous appelons parfois sanctuaire
est tout sauf silencieuse
parce que nous ne savons plus écouter
elle est le monde des bruits que nous ne connaissons pas
celle qui nous permet de fuir ceux des humains

le vide n'existe pas
même si son creuset se meut en chacun de nous
l'absence sera toujours la présence d'un contraire
le mutisme, l'explosion d'un plus grand cri inconnu des autres

c'est le bruit qu'il faut apprivoiser
et non le silence rechercher
et peut-être enfin l'on saura s'ennuyer comme il faut

vendredi 2 septembre 2016

des lyres automatiques

Vous souvenez-vous de cette rue où nous avions cru nous perdre? Repères distincts, cordes tendues qui creusaient nos fils sensibles, j'entends encore ce que nous avions cru possible ; contrepoints des fracas, le travail du métal fait son office, attendre le langage des érosions - je préfère me perdre, m'oublier, je voudrais que le monde me rappelle quelque chose de beau, une innocence éphémère qui n'aurait pas eu le temps de durer, de forger ces invisibles qui me hantent - j'entends les cris que vous me refusez, votre enclume comme le seuil de songes à forger, berceau de métaux nobles frappés par le marteau sans maître, je dessine lentement le télégramme de ma contingence, j'ai oublié de vivre (je vois se dessiner les racines d'un arbre plus grand que moi, dans ses sillons se cachent le temps qui rampe et la mue de l'écorce, je veux m'abreuver de sève taillée à même la chair jaune du tronc - permettez-moi les corps, permettez-moi les évasions, permettez-moi d'imaginer mes propres ennemis, mes nemesis pourpres d'un combat singulier - j'entends encore et toujours vos offrandes et me permets les écarts, vos visages éteints, ces sculptures inadéquates, fouiller ses racines et croire que nous avons lancé un écho) mais non, j'ai cru scruter le monde dans l'étang des cygnes handicapés, plumes émondées - j'ai vu dans le berceau de l'encre, dans l'aube de la fente, le puits noir de mes ombres ; dessine, caresse les corps, ces corps de territoires abstraits...  la ruelle regroupe les autres, sombres, canevas du clair-obscur, je préfère m'en remettre aux fantômes de mes nuits.

mardi 23 août 2016

"...I give you the mausoleum of all hope and desire... I give it to you not that you may remember time, but that you might forget it now and then for a moment and not spend all of your breath trying to conquer it. Because no battle is ever won he said. They are not even fought. The field only reveals to man is own folly and despair, and victory is an illusion of philosophers and fools."

- William Faulkner, The Sound and the fury 

lundi 22 août 2016

recommencer à travailler ce matin
damnée rentrée sur fond de grève - encore
devrais me mettre au travail mais non
pas facile quand on est pris dans un livre
qui ne veut pas nous laisser partir

je lis à peu près 75 oeuvres par année
poésie théâtre roman essai
si je tombe sur cinq chefs-d'oeuvre
je me considère chanceux

j'en ai un dans les mains
des rayons de lumière d'août
dans le Sud gothique des États-Unis
une écriture hallucinante si bien
que je lâche un sacre bien senti à toutes les deux pages
devant les beautés accomplies
qui émanent pourtant d'une si terrible noirceur

"Sur le quai morne, dans l'aube triste de ce dimanche matin, trente ou quarante hommes attendaient l'arrivée du train par les portières éclairées passèrent et s'arrêtèrent pour un instant avec un grand bruit. C'était un train rapide qui ne s'arrêtait pas toujours à Jefferson. Il s'arrêta juste le temps de laisser descendre les deux chiens : un millier de tonnes coûteuses de métal curieusement compliqué qui arriva, étincelant et grinçant et qui, dans un silence presque choquant, empli d'un misérable bruit d'êtres humains, vomit deux fantômes dégingandés et apeurés dont les têtes pacifiques aux oreilles tombantes contemplaient, avec une servilité triste, de pâles faces d'hommes qui, depuis deux nuits, n'avaient guère dormi et qui les entouraient de quelque chose de terrible, d'intense et d'impuissant. On eût dit que l'offense initiale du meurtre entraînait dans son sillage, et donnait à toute action subséquente, quelque chose de monstrueux, de paradoxal et de faux, contraire à la fois à la raison et à la nature."

- William Faulkner

dimanche 21 août 2016

Cycle des choses qui naissent puis meurent dans chaque hésitation. Actions entreprises le temps d'un départ, la tête qui part ailleurs ensuite, puis revient et repart. Succession d'hésitations, parfois à peine plus perceptibles qu'un clin d'oeil, qu'une pensée évasive, envolée, comme de la poussière de cendres tombant dans le silence. Et souffle le chaos des idées, le bruit se fixe pour quelques instants. Bruissements des feuilles, crissements des pneus sous la chaussée noyée. Porte ouverte pour un courant d'air. Je ne sais pas ce que je fais ici.

Il fait orage maintenant. Un orage violent mais sans éclair. J'ignore pourquoi, mais je crois entendre des promesses non tenues hurler. Troubles et craintes de l'appréhension. Des voix peignent les toiles du jour, soupirs gonflant les nuages, lourdeur d'une tristesse que n'est pas mienne mais qui m'envahit. Une tragédie se dessine. Une défaite, un abandon sans larme plane. Une décision stricte et dure vient de tomber. Elle ne me touche pas mais vient de retourner mon monde.

vendredi 5 août 2016

La ville est à marée basse. Les pas s'effritent sur. Dépouilles d'épaves asséchées sur le macadam brûlant. Cicatrices de l'érosion. Le vent charrie la chaleur comme une tempête d'haltères. Je dois me cacher du soleil. Je pense que j'ai une maladie de peau, des pustules blanchâtres apparaissent sur mes bras. Dans quelques minutes, le grand saule de l'étang du parc Jarry ne me fera plus d'ombre. Je devrai bouger. Ne pas s'enraciner dans l'été. Combat de goélands et de canards dans l'étang. Pas de vainqueurs, que des fuyards allant se cacher dans la talle de quenouilles. Leur inclinaison est dessinée par le vent, une quenouille verticale n'existe pas. Bruissements de la fontaine en arrière. Des flâneurs partout. Innombrables accents français, bienvenu à Villeray-les-bains. Des enfants pleurent et égratignent ma patience. Le saule n'a pas bougé, mais la Terre a tourné. Je suis en plein soleil. En silence, je l'insulte. Implacable, invincible. C'est qu'il est pesant, l'astre! Les fous de Bassan d'Anne Hébert. Me tombe des mains, lecture difficile, ma pensée décâlisse ailleurs. C'est Le bruit et la fureur version québécoise. Cette violence fait naitre en moi une image qui lentement m'envahit. Ça durera au moins trois jours. J'aimerais tellement être dans ton oeil, ton regard et ta contemplation. Dans la chaleur de l'été, je ne pense qu'à l'octobre roux de tes yeux. Rouille persillée de l'éclipse. Constriction et charme de reptiles incandescents. La bête à deux dos. Nous sommes loups et toisons fraîches, mousses et lichens aux griffes douces qui suintons avant la venue de la rosée. Ténèbres mauves. Corps nus dans la nuit mordante de froid et pénétrations répétées dans la complicité de l'ombre. Les arbres se taisent. Nous sommes leur prolongement. Frimas du sable sous le lit de trèfles auquel tu donnes ton parfum de feu et de neige. Énigme d'un superbe effondrement. Accumuler les orgasmes avant l'aube. Abandon total de nos peaux bleues sous la constellation que l'on invente. Les paroles superflues se noient dans nos salives. Nos âges disparaissent, nous taillons notre encoche dans le temps. Ébats primitifs, épiphanie délétère, amour assassiné dès les premières larmes. Nous faisons l'enfant que nous ne garderons pas. Ce souvenir vit dans les fossiles du sang.

mardi 19 juillet 2016

"In retrospect, it seems clear that the 'monster', as Joyce several times called Finnegans Wake in these days, had to be written, and that he had to write it. Readers may still sigh because he did not approach them more directly, but it does not appear that this alternative was open to him. In Dubliners he had explored the waking consciousness form outside, in A Portrait and Ulysses from inside. He had begun to impinge, but gingerly, upon the mind asleep. There lay before him, as in 1922 he well knew, this almost totally unexplored expanse. That the great psychological discovery of this century was the night world he was, of course, aware, but he frowned on using that world as a means of therapy. Joyce's purpose was not didactic; he wishes, unassumingly enough, to amuse men with it.

The night attracted him also for another reason.* He had begun his writing by asserting his difference from other men, and now increasingly he recognized his similarity with them. This point of view was more easily demonstrable in sleeping than in waking life. Sleep is the great democratizer: in their dreams people become one, and everything about them becomes one. Nationalities lose their borders, levels of discourse and society are no longer separable, time and space surrender their demarcations. All human activities begin to fuse into all other human activities, printing a book into bearing a baby, fighting a war into courting a woman. By day we attempt originality; by night plagiarism is forced upon us. In A Portrait of the artist as a young man Joyce had demonstrated the repetition of traits in the first twenty years of one person's life; in Ulysses he had displayed this repetition in the day of two persons; in Finnegans Wake he displayed it in the lives of everyone.

The language of the new book was as necessary to it as the verbal arrangements of his previous works to them. He had already succeeded in adapting English to suit the states of mind and even times of day, but chiefly by special arrangements and special kinds of words in different chapters. Now, in Finnegans Wake, a polyglot language had to be brought, even more daringly, to its own making-house.** To imitate the sophistication of word- and image-formation in the unconscious mind (for Joyce discarded the notion that the mind's basic movements were primitive), he took settled words and images, then dismembered et reconstitute them.

In his earlier books Joyce forced modern literature to accept new styles, new subject matter, new kind of plot and characterization. In his last book he forced it to accept a new area of being and a new language. What is ultimately most impressive is the sureness with which, in the midst of such technical accomplishments, he achieved his special mixture of attachment and detachment, of gaiety and lugubriousness. He was no saturnine artificer contriving devices, but one of life's celebrants, in bad circumstances cracking good jokes, foisting upon ennuis and miseries his comic vision."

(*The theory that Joyce wrote his book for the ear because he could not see is not only an insult to creative imagination, but an error of fact. Joyce could see; to be for periods half-blind is not at all the same thing as being permanently blind. The eyes are closed in Finnegans Wake because to open them would change to book's postulate.
**Joyce insisted to Jacques Mercanton that he worked strictly in accord with laws of phonetics. 'The only difference is that, in my imitation of the dream-state, I effect in a few minutes what may have taken centuries to bring about.')

- Richard Ellman (1959 : 616-7)

mercredi 13 juillet 2016

un autre livre neuf ouvert ce matin
et des pages et des pages lues
sans voir le temps passer
j'enchaîne les livres à un rythme peu commun
les jours qui défilent me semblant être
une longue et minutieuse addition de lectures
mais ne sont en fait que l'accumulation de mes obsessions
je lis et n'écris pas assez mais je sens en moi
se distiller l'absinthe qui amènera la création
je dois seulement prendre mon temps

Mrs Dalloway où Virginia Woolf
déploie lentement toutes les pages de sa pensée
les délicates impressions si furtives parfois
un parfum une chevelure une démarche
que des parties des infimes particules
de la grande synecdoque du monde
que le regard et l'être cherchent
désespérément à embrasser et à déchiffrer
mais qui ne resteront bien souvent que
les brouillons de nos impressions

les jours passent et se réchauffent
canicule de course au mitan de la semaine
mais même pas près d'un jour à Delhi
où j'étais à pareille date il y a trois ans
en train de découvrir l'inconnu et les vraies amitiés
que je chéris encore aujourd'hui et à tous les jours
Inde folle impossible où j'irais me perdre encore et encore
mais non je ne peux que subir l'atmosphère lourde
d'une ville que je connais déjà trop
ralenti par les lieux communs d'un exil stagnant

rouvrir un autre livre retour à l'autre à l'inépuisable
à celui à qui on collait souvent quatre sangsues sur l'oeil
pour qu'elles drainent le sang qui s'y accumulait
à celui à qui on arracha toutes ses dents à quarante ans
alors qu'il venait d'écrire l'histoire d'un grand jour et qui
s'apprêtait à écrire l'Histoire du monde dans sa grande et longue nuit
"Of Ulysses, I made it out of next to nothing. 
Work in progress I am making out of nothing.
But there are thunderbolts in it."
Les fameux "ten hundredletters thunderwords" du Wake

voilà ce qui m'attend et mon impatience est fébrile
même si je crains ce livre plus que tout autre
livre de la nuit monde du rêve invention d'un nouveau langage
pour exprimer les incertitudes noctambules
avatars de la conscience et de l'inconscience
et de toutes les perceptions naviguant entre les deux
cet état inévitable entre le sommeil et l'éveil
celui où je perds pied alors que je ne marche pas
celui où je me tords de spasmes sous des coups inexistants
celui où nous sommes complètement impuissants de nous-mêmes

chute et renaissance cathédrale de nocturnes
il me semble entendre le piano angoissé mais sublime de Chopin
connections ordinaires et prévisibles
en attendant celles terribles et absconses
pluralité des sens et volonté de détruire les barrières des langues
joli rêve quand même que celui de vouloir terrasser
l'incommunicabilité des êtres de la Terre
mais le prix à payer fut énorme et pire, immortel
être voué à l'incompréhension quasi totale
mais cela ne fait que décupler mon insatiable curiosité

mercredi 6 juillet 2016

tennis as a religious experience

fait que je voulais faire plein de choses aujourd'hui
mais j'écouté Wimbledon
Federer contre Cilic
puis Tsonga contre Murray
10 manches
3 heures 17 minutes
puis 3 heures 53 minutes
fait que j'ai pas tant fait de choses finalement
sinon vivre une trâlée d'émotions
des plus que bienvenues

mardi 5 juillet 2016

Au soixantième kilomètre de vélo, les muscles sollicités de mes jambes m'empêchent de focuser. Pourtant ça se tiraille ferme dans ma tête multitâche. Énorme boucle le long du fleuve Saint-Laurent. Les piétons marchent sur la piste cyclable et je me retiens pour ne pas leur crier après. Je file à toute allure. Je ne sens pas le soleil mais demain mes bras seront brûlés. Pendant que je pédale comme un fou - un hamster dans sa roue -, je tente de faire le point sur l'horizon devant moi que je repousse à chaque coup de pédale. Mais la ligne que dissipe la chaleur est trouble. Et cette imprécision me nargue. (Qu'est-ce qui m'apporte satisfaction? En quoi suis-je insatisfait? Les vacances sont en train de devenir ce que je redoutais. Mon esprit est incapable de se reposer. J'ai lu 300 pages one shot dimanche pour terminer L'immortalité de Kundera ;  ça faisait trrrèès longtemps que ça m'était arrivé. Ce livre est de la bombe. À lire et relire. Autant les deux autres bouquins que j'ai lus de Kundera m'avaient laissé sur ma faim que celui-ci m'a hypnotisé. L'iimmortalité dans l'image de soi et non dans l'objet, il faut méditer sur ce sujet plus bouillant que jamais - je suis mûr pour un sonnet) Mes amis me manquent. Sachent-ils que je pense souvent à eux? Même en essayant d'éviter les inévitables essaims de bestioles en tout genre sur la piste cyclable faisant le tour de Verdun? Mais j'en n'ai avalé aucune. (Une phrase dans ma tête qui ne veut pas mourir : "Les ondées brûlantes déploient des pétales de chaleurs invisibles, lames d'éther qui pénètrent jusqu'en mon for impuissant ; détourner le regard et le corps est inutile dans la prison du vide aux barreaux forgés à même nos désirs insatisfaits." Encore une phrase qui persiste dans mes pattes de mouche d'encre agglutinée. Je fais du surplace dans mon exil) Trouver mes satisfactions. Dans toutes les actions que nous posons, dans tous les regards que nous lançons, dans les livres que nous lisons et l'alcool que nous buvons. Mais la solitude et l'ennui des nuages l'emportent parfois sur nos perceptions. Je ne vois qu'un voile dans la toile de fond bleue du ciel. Le ciel manque de turbulence, de fulgurance, de ces tempêtes que je cherche en vain, comme si j'étais incapable de me satisfaire de ce qui est. Ce texte n'aura pas de chute, comme les jours qui le nourrissent, prévisibles et manquant cruellement de mouvement. Prévisibles dans leurs crépuscules banals, dans leurs insupportables cris d'enfants de ruelle, dans la nonchalance feinte des passants - tout le monde semble si content de l'été, mais l'été est une enclume chauffée à blanc, et le soleil, son impitoyable marteau. Et ma tête qui reçoit péniblement tous ces coups.

vendredi 1 juillet 2016

Du lourd

"L'homme n'est rien d'autre que son image. Les philosophes peuvent bien nous expliquer que l'opinion du monde importe peu et que seul compte ce que nous sommes. Mais les philosophes ne comprennent rien. Tant que nous vivrons parmi les humains, nous serons ce pour quoi les humains nous tiennent. On passe pour un fourbe ou un roublard quand on se demande sans cesse comment les autres nous voient, quand on s'évertue à paraître aussi sympathique que possible. Mais entre mon moi et celui de l'autre, existe-t-il un contact direct, sans l'intermédiaire des yeux? L'amour est-il pensable sans la poursuite angoissée de sa propre image dans la pensée de la personne aimée? Dès que nous ne nous soucions plus de la façon dont l'autre nous voit, nous ne l'aimons plus."
- Milan Kundera, L'immortalité

descendre Saint-Denis
à toute vitesse
je dégrise en trente secondes
mode multitâche des réflexes
je risque l'accident
à chaque portière
à chaque personne
qui ne me voit pas
parce qu'elle ne pense pas
aux autres
(quasiment tout le temps finalement)
mais dans le passé
j'ai failli mourir deux fois
je vais la voir venir
quand ce sera la bonne
en attendant
juste quelques sensations fortes
pluie d'éclairs de l'adrénaline

j'ai failli faire un flat
mais c'est juste mon coeur
qui en a fait un


jeudi 30 juin 2016

Vendredi non jeudi soir - pas tout-à-fait le soir, le soleil point encore dans la ruelle ses confortables rayons - jeudi fin d'après-midi donc, je me repose.

La ruelle est vide. Elle, habituellement peuplée par la trâlée d'enfants du voisinage, est tranquille aujourd'hui. Pas de pire-père-de-la-terre en train d'engueuler ses enfants avec l'autorité inerte d'une bouée, pas de cris d'autres enfants qui pleurent leur vie pour un boire, non, pour la première fois depuis longtemps, je peux dire que je suis bien sur mon balcon donnant sur une ruelle digne d'une épopée à la Michel Tremblay. (Jules vient de partir ratourer les lieux, tout instinct qu'il est ce chat!)

Ma pile de lectures estivales est composée d'environ trente oeuvres (autant poétique, que romanesque, que théâtrale, qu'essayistique ; des plaquettes comme des briques). Sans douter un instant que je lirai toutes ses oeuvres pendant l'été (j'en ai lu deux juste hier), et pour faire un contrepoint à la monumentale bio sur Joyce que je lis depuis plusieurs jours déjà, je pige dans le tas à l'aveuglette et tombe sur L'immortalité de Milan Kundera, livre acheté neuf dollars dans une libraire sur la Plaza Saint-Hubert. (la voisine d'en haut arrose ses plantes sans se soucier le moins du monde si ça tombe sur notre balcon. Je protège mon portable, et ma bière, évidemment) Le livre de Kundera ne me dit rien de spécial, je l'ai acheté parce que j'en avais entendu de bons mots. Je l'ouvre. Et tombe. Je clanche 130 pages non-stop, le temps de 4 grosses Guinness, sans même prendre le temps de changer de positon sur ma chaise (je ne me souviens pas de la dernière fois que c'est arrivé). Il me semble que je tiens en mes mains un grand roman. Fuck les petits maîtres, je suis mûr pour un grand en ce moment. Envie irréductible de partager au moins cet extrait :

"La vocation de la poésie n'est pas de nous éblouir par une idée surprenante, mais de faire qu'un instant de l'être devienne inoubliable et digne d'une insoutenable nostalgie." (page 47)

(Je veux vraiment savoir ce que d'autres pourraient penser de cette phrase - Francis? Yoan? Bourbon? et certains autres qui me lisent mais ne commentent jamais ?)

Plusieurs autre extraits sont dignes de mention, mais je vais les taire pour l'instant (se savoir lu par certains - rappel du surmoi - oriente mon moi (Ce qu'il y a de pire que la censure est l'auto-censure : elle est la poix brûlante des gargouilles qui pétrifie l'action)). 

Je vais retourner lire le temps de ma dernière bière, le temps du fond de bourbon qui reste (très cher Francis, il deviendra un corps mort celui que nous avons plus qu'entamé l'autre fois), avant d'aller faire du vélo jusqu'au bout de la nuit, jusqu'à ce que Montréal se taise un instant - si rares ils sont ces instants, ce silence de la nuit que je voudrais entendre à chaque minute.


mardi 28 juin 2016


mes cris se perdent
dans la beauté totale de l'orage
la lucarne rétrécit et la pièce se tait

je cherche les atomes du sens
un langage dans le silence
qui rentre ses ronces dans ma peau

des munitions pour m'aider à passer
le déluge jusqu'à la prochaine
avalanche de noyades

mercredi 22 juin 2016

Son visage caché dans un contre-jour flou
Détaille drue une tristesse métallique;
Hoquets et spasmes en noir et blanc stroboscopiques
Martèlent éloquemment craintes, troubles et remous.

La guillotine invisible au-dessus du cou
Tremble aux fracas malsains des délires hystériques;
Elle se tait dans un mantra mélancolique,
Pour celle assassinée sous la lame d'un fou.

Puis elle chante l'écho lourd du désespoir,
Les lèvres étouffées dans un terrible entonnoir;
"Qu'est-il advenu de notre amour?" pleure-t-elle,

Il agonise sous les armes parvenues.
Et dans ses yeux, aucune larme n'étincelle,
La douleur de l'Homme dans une main tendue.

mardi 21 juin 2016

Paraîtrait-il qu'écrire permettrait de se libérer de ses obsessions. Dans l'écho silencieux de cette phrase, ce sont des aiguilles qui me traversent le cerveau et s'enfoncent dans les points névralgiques de ma psyché. Mes obsessions ne se tarissent pas dans l'écriture, elles décuplent. Parce que j'écris probablement toujours la même chose, des variations sur un même thème. Qui n'a pas encore pris sa forme la plus définie. Suis pris en quelque sorte devant une liberté qui se dérobe. Faire des choix. De mots. (J'entends le cortège du vent mais ne le vois pas. Le plus invisible danseur dansant sur la plus invisible musique. Et pourtant. Il est partout. Omniscience du vent.) Mes obsessions font leur lente procession. Je suis tiraillé entre l'admiration et l'écoeurement. L'impression de ressasser les mêmes choses m'amène une tentation. Celle de me taire. Mais la poésie peut-elle vivre même dans le silence le plus éloquent? (L'intellect est un bourreau. Les questionnements, son office. C'est une indicible torture qui serait rapidement battue du revers de la main par les véritables torturés les réfugiés les enfants de la guerre les pauvres les nécessiteux les misérables les alcooliques les toxicomanes les exploités ceux qui vendent leur corps au moins offrant ceux qui ont refusé de réfléchir qui s'en tiennent à leur illusoire conception du monde les bienheureux ignorants les évincés omis et proscrits les moutons blancs tondus de leur d'humanité. Question de relativité.) J'entends une réverbération sans savoir d'où elle vient. Probablement les ondes quelconques d'une mécanique quelconque qui a évacué l'humain de ses fonctions. Outils de l'amélioration de la qualité de vie au détriment de l'action, de la main à la pâte. (Ce profond désarroi me glace de sueurs dans la fournaise du matin. Je cherche encore dans l'inconnu et la matière vient à manquer. Non, c'est mon regard qui s'atrophie, mon imagination qui s'ampute. Chercher la beauté dans l'émerveillement. Voir les choses comme si c'était la première fois. À chaque fois.) Je devrais écrire plus. Écrire une histoire. Avec un début. Et une fin. Et entre les deux, j'imagine, des rebondissements, des portes ouvertes, des amoureux heureux ou malheureux, l'incontournable description du temps qui fait, un bulletin météo enjolivé de notre regard, caractéristiques relatives de notre perception, tracer l'orbite du jour, la révolution des heures, l'équité du temps donné, l'épuisement, la fatigue, l'espoir - ce prolongement de la douleur -, la crainte et la peur, les obsessions qui ne se tarissent pas parce qu'elles se sont glissées, comme des fatales couleuvres, sous le tapis de notre peau. Chair offerte au soleil qui grave sa chaleur dans les sillons du derme. Tremblements et heurts de la sensation. L'ébullition sourde d'une apnée en manque de divertissements. L'ennui comme des fondations sur lesquelles se construisent le changement et l'évolution. Ou qui vient ankyloser l'inspiration.

mardi 14 juin 2016

Sonnet (ou de la liberté dans la contrainte)

Spectre de bronze dans la chicane des heures,
De sa gueule dégouline le puissant fiel;
Enclume croulant sous le marteau démentiel,
Ma tête s'abrutit de marasmes malheurs.

L'entropie fracasse les ébauches ardeurs,
Combustion du phénix dans le trauma du ciel,
Les cendres volatiles de nos amours plurielles
Et la honte distillent leurs abjectes odeurs.

Et le chaos dévoile ses absurdes arcanes
Sur le sable explosé du passé mythomane,
Vers les origines d'une étoile inconnue;

Survient l'anathème d'une coda précoce,
Je butte sur le roc de mes peurs mises à nu
Et tombe dans le froid d'une angoisse féroce.

La confondante réalité des choses
Est ma découverte de tous les jours.
Chaque chose est ce qu'elle est
Et il est difficile d'expliquer à quiconque à quel point cela me réjouit,
Et à quel point cela me suffit.

Il suffit d'exister pour être complet.

J'ai écrit pas mal de poèmes.
J'en écrirai plus encore, naturellement.
Chacun de mes poèmes dit ça,
Et tous mes poèmes sont différents.
Puisque chaque chose qui existe est une manière de dire ça.

Quelquefois je me mets à regarder une pierre.
Je ne me mets pas à penser si elle sent.
Je ne me fourvoie pas en l'appelant ma soeur.
Mais je l'aime parce qu'elle est une pierre,
Je l'aime parce qu'elle ne ressent rien,
Je l'aime parce qu'elle n'a aucune parenté avec moi.

D'autres fois j'entends passer le vent,
Et je trouve que rien que pour entendre passer le vent, ça vaut la peine     d'être né.

Je ne sais pas ce que les autres penseront en lisant ceci ;
Mais je trouve que ce doit être bien puisque je le pense sans effort,
Sans la moindre idée de témoins attentifs à m'écouter penser ;
Puisque je le pense sans penser,
Puisque je le dis comme le disent mes mots.

Une fois on m'appelé poète matérialiste,
Et j'en ai été fort surpris, car j'étais à cent lieux de penser
Qu'on pût m'affubler du moindre nom.
Moi je ne suis même pas poète : je vois.
Si ce que j'écris à quelque valeur, ce n'est pas moi qui l'ai : 
La valeur se trouve ici, dans mes vers.
Tout ça est absolument indépendant de ma volonté.

- Alberto Caeiro (Fernando Pessoa), Poèmes désassemblés



lundi 13 juin 2016

l'hypnose du feu

le métal de nos alcools
dégouline sur la braise
et les flammes poussent leurs pierres
dans l'expertise du feu

la fumée dépasse l'air
et monte fulgurante et furieuse
les cendres s'envolent
nuées de ruines ensevelissant le jour

vestiges des arbres
odeurs et soupirs du bois
écartelé dans la dictature implacable du brasier

(les feuilles mortes tremblent
sous les pas de marcheurs invisibles)

le feu articule son langage
les flammes lèchent la sueur du bois
se pourlèchent de la sueur de l'air
et c'est à la tienne que je rêve

aimer autant le feu que l'arbre
est la paradoxe que j'ai choisi
tout ce charbon strié d'ombre
est en fait l'origine de l'encre
l'espoir que rien ne meure

c'est avec les arbres calcinés
que nous écrivons nos propres brûlures

mercredi 25 mai 2016

exercice de style - sonnet spontané

Je recherche sans cesse l'harmonie des corps,
Que nous avons égarée dans nos labyrinthes,
Où les tours et aléas d'imparables feintes
Taillent le silence qui conjure nos sorts.

Gauche, je bégaie dans l'asphyxie de l'effort;
Ton indifférence est l'avatar de mes craintes,
Dans nos fosses noires s'épuisent nos étreintes,
De ce vil bourbier naissent amertume et remords.

D'un geste banal tu désaccordes la lyre,
De nos chants imparfaits, du passé de nos rires,
Et nous nous éloignons dans la nuit capiteuse,

Où tu me laisses en proie à de nouveaux périls;
Le délire de cette solitude affreuse
Dans laquelle rapetisse mon coeur stérile.

dimanche 15 mai 2016

"Coming at roughly the half-way point of his output, Hamlet marks a sea-change in Shakespeare's view of himself and his abilities. Everything he had written seems like preparation for this moment, as he reaches higher and wider than ever before, going out of his way to show off every aspect of his consummate art, dazzling his audience with flights of fancy and psycho-analytical wisdom whose mysteries will never be fully fathomed. This sizzling display of poetry and philosophy, wit and insight, finds it central focus in one man, one very mortal man, perhaps the most complex creation in literary history, in whom every subsequent generation has found multiple reflections of itself. 
Not merely is Hamlet Shakespeare's longest play, and technically his most ambitious. As it lurches from comedy to tragedy, high art to low, violence to stillness, love to hatred, confusion to redemption, it tells the story of Everyman as never before or since, distilling as much individual and collective experience as can be contained in one frail, confused man of action, a poet-philosopher confronting all our own everyday problems while trying to solve one none of us will ever have to face."
- Anthony Holden, William Shakespeare  (1999 : 190-1)

Et ça continue comme ça pendant des lignes et des lignes et des lignes encore et encore et encore...

vendredi 13 mai 2016

courant de conscience

Vendredi matin au diable la ponctuation mes étudiants rédigent en silence que le bruit des crayons sur les feuilles qui se tournent au-dessus du drone de la ventilation défectueuse de la classe plafond suspendu grugé par les moisissures sur le point de tomber fissures sur les murs travail des poutres sur les fondations fatiguées pourquoi ce gris et ce beige pigments monochromes symboles de l'ennui total à quoi pensent-ils exactement toute leur énergie déployée sur un travail qui peut faire ou défaire leur session ébullition de cerveaux que j'espère avoir un tant soit peu allumés au fil de cette session plus je les regarde on me permettra de généraliser un peu et plus je pense que la nervosité l'emporte sur la réflexion les plus agités transpirent intérieurement je compatis un peu mais ce n'est pourtant pas si compliqué ils sont victimes de leur stress c'est ce qui paralyse le plus souvent leurs connaissances et fait naître leur insécurité et leur manque de confiance peut-on vraiment les blâmer ce n'est pas tous les jours qu'on se fait évaluer ce sacrosaint souci de performance du câlice semblant de vertus sociétales qui tétanisent jusque dans leurs fibres les corps naissants du lendemain mon café est froid et dégueulasse j'ai oublié d'y mettre du lait et c'est de l'eau de vaisselle non de l'eau d'aisselle que je bois en ce moment en attendant la bière Guinness or noir irlandais je m'ennuie de Dublin du Stag's Head des musiciens de rue des pintes qui s'entrechoquent de la bière qui coule à flots sur les vieilles rues pavées sols imbibés des excès des hommes de la ville dédale labyrinthe où se terrent les minotaures de notre conscience de ce soir qui s'est faite attendre depuis mardi je passerais la fin de semaine à ne rien faire pour une fois depuis quinze semaines mais dernier rush de correction qui commence y aller lentement posément avec ponctuation mais non phoque off une étudiante a un chandail avec Amor écrit dessus Amor fati Nietzsche encore lui est partout où je tourne mon esprit amour du destin accepter son destin c'est vrai que c'est pas fou irruption nerveuse discussion l'autre jour avec une amie qui me revient en tête à ce moment à propos d'une certaine poésie que je lis ces temps-ci et est-ce une impression peut-être fautive mais tout est tellement précieux découpé intimiste sculpté au scalpel treize mots uniquement pour dire quelque chose on dirait de tout petits feux d'artifice treize mots vendredi treize aujourd'hui si seulement les superstitions existaient encore un peu question qu'on se foute la chienne bien candidement mon discours est décousu ce n'est rien qu'un peu de prose directe dirait l'autre et qu'est-ce que ça peut bien faire je devrais les surveiller davantage je suis parti dans ma tête mon texte s'écrit tout seul je ne censure rien peut-être que certains trichent ils triompheront sans gloire fiers de dire qu'ils auront triché as-tu déjà triché pendant un examen toi moi jamais j'ignore pourquoi d'ailleurs irruption d'un stimulus une distraction survient une de mes étudiantes est en sandales et je vois son tatouage sur son pied believe in yourself évidemment c'est en anglais faudrait surtout pas se faire tatouer du français ou du joual sur le corps quand tu te crisses de l'anglais dans le sang je ne peux m'empêcher de penser que tu te crisses royalement de ta langue et de qui tu es bons Canadiens-français-québécois assimilés jusque dans leur sang encore une fois je généralise elle est belle la quête identitaire de Loup une idée d'ouverture monsieur ouais pensez à tirer une leçon de Forêts juste tirer une leçon par vous-mêmes sans que j'aie à vous donner la bonne réponse pour une fois mais je suis ce paradoxe aussi dévorant en anglais Shakespeare et Joyce je n'ai pas choisi d'aimer ces deux fous-là mais je me défends je connais mon Québec et je connais mon français j'ai fait mes classes pause j'aimerais entendre le bruit de l'eau en cascades envie de retourner vers Proust très bientôt drette là ce qu'il me manque mon malade préféré vous êtes un océan cher Marcel et vous vous êtes un volcan mon cher Jimi et Shakespeare le Barde il est quoi lui grand artificier inventeur de l'homme mon texte est long et confus j'ai dû perdre la majorité de mes lecteurs inconnus déjà personne ne le lira jusqu'au bout personne ne comprendra rien mais peut-être que de cette confusion naîtra un certain charme qui emportera le lecteur ailleurs (devrais-je ponctuer ce texte, question de le rendre plus intelligible?) non parce que ce qu'il y a dans ma tête est inintelligible les idées partent dans tous les sens je pense en même temps à l'Écosse à l'ostie d'Angleterre que je découvre encore et encore et encore dans la massive bio de Shakespeare que je suis en train de lire je pense au bout de la route 138 où l'océan Atlantique fait entendre son chant au calvaire des vacances qui m'attendent à l'angoisse de ne rien faire qui me fera comme d'habitude capoter un peu ces heures et ces heures de vélo d'écriture de lecture de ménage de promenades de procrastination de digressions de difficulté à regarder le temps qui passe mêmes images qui reviennent encore et avec elles lassitude et distraction finir mon recueil de poésie que je ne reconnais plus écrire quelque chose pour teinter le banal quotidien avec l'encre et le charme du chaos peut-il vraiment s'opérer dans cette illusion qu'est ce texte dans toutes les illusions que sont tous mes textes le temps file mon cours se termine dans deux minutes et je n'ai pas envie de reprendre le fil de mes pensées plus tard encore une fois ce texte sera incomplet je n'ai pas eu le temps d'écrire sur tout comme je n'ai jamais le temps d'écrire sur tout j'ai oublié de parler du temps dehors des nuages bleus où s'entassent et se dessinent l'orage à venir nervures invisibles que trace le vent tempête de pluie bienfaitrice éventail d'incohérences assumées superbes monstres d'ébène et idoles profanes de mes songes le temps que ce texte tombe dans l'oubli et l'indifférence ce texte est incomplet comme tout travail comme tout poème et comme toute vie et tout destin qu'il soit aimé accepté ou pas.


jeudi 5 mai 2016



fenêtre grande ouverte
Jules couché sur l'appui
son pelage boit le soleil
                  à grandes gorgées

rue St-Denis       fin d'après-midi
cortège bruyant de chars pressés
       de rentrer chez eux pour
       oublier le tumulte du jour

les mécaniques grondent
       sur Godspeed à tue-tête
déferlantes urbaines
       drones et gammes arabisantes

grésillements et bruits de la lumière
       les faisceaux se fendent
je force le chemin vers la source
                                 vers le magma du vide

échos souples venant des feux
          lointains poumons immolés
on peut presque sentir
     la sueur des asphyxies

je m'arrête            assourdi
    je n'entends plus rien
            dans le chaos sonore
        des distorsions du temps