L'inspiration est un mystère, une bête sauvage m'a dit une ancienne étudiante, c'est une inéquation entre soi et le monde. L'inspiration est métaphysique comme les Muses sont mythologiques, celles-ci sont filles d'un Dieu et filles de la mémoire. Les Muses sont les Filles de la Mémoire. Rien de moins... Dans l'aube bouffie, je suis encore tout plein d'une nuit inutile. À supposer que les Muses viennent la nuit, elles me font fausse route depuis quelques temps déjà. Je dois chercher les mythes ailleurs. Je me réveille et me désaveugle. Jour de grand froid, soleil enchevêtré dans les feuilles rouillées des arbres, les branches dansent décharnées. J'ai la poitrine crispée, les mains moites et les jambes boitent, et la peau du visage en lambeaux. Hypnose du fumet du café, je m'installe dans mon espace, dans mon nouveau lieu. J'y avance comme dans un labyrinthe, le même à chaque fois. Les premiers pas sont simples, comme rarement auparavant, j'en connais les premiers détours, j'ai plus de repères que je n'en ai jamais eus. Certes, l'inconnu est toujours là, mais il murmure et s'essouffle, et l'écho de mes appels s'étiole en silence. J'habite un nouveau lieu, un nouvel espace. J'ai quitté ma boîte à chaussures. Là-bas, pendant un an sur deux, j'en aurai braillé de la poésie tuseul devant des murs vierges mais maculés d'indifférence. Des poèmes écrits à l'encre d'alcools lointains, à s'écharder genoux et poings dans le fond du baril gratté, à quatre pattes dans les eaux froides de sentiments pas toujours beaux à regarder, à tailler vainement des vers à même l'opacité des brumes troubles. Je me retourne et relis et tente de relier le tout, pattes de mouches de l'écriture pognées dans la toile du texte, élongation des cursives et cheminement du phrasé, errances occasionnelles dans les ivresses décompensées, circonvolutions courbes et crochets des lettres typographiées ; je m'y prends mal, je recule dans mes souvenirs pour essayer d'avancer, et pourtant, ceux-ci ont revêtu de nouveaux visages que je ne reconnais plus. Tant de face à face avortés. Juste des quintessence de poussières... Le deuil des peaux mortes est fini même s'il continue de s'écrire dans ma face, et je pense que tout est plus clair, si bien que les reliefs, les contours et les détails se font discrets, plus imperceptibles, me laissant devant de nouveaux murs blancs plus dénués qu'avant. J'habite un nouveau lieu, un nouvel espace - vieil appartement à l'âme latente, les essentiels désordres somnolent et j'entends le chaos ronfler, les premiers repères sont les mêmes mais le centre du labyrinthe s'est désaxé - où une nouvelle poésie est à naître, que j'espère plus belle, plus précise, où un nouveau nous est en train de se former.
jeudi 18 octobre 2018
mardi 25 septembre 2018
jeudi 6 septembre 2018
ce silence juste avant le cri
obstiné où
je n'entends plus les autres
j'écris des lettres qui font des mots
qui font des phrases
qui font des lettres
que je n'enverrai pas
des ailleurs en deuil sans le savoir
bénis d'ignorance
des absences à honorer
parce que la vie est d'hommage
faut rester simple dans ses murmures
mais je m'épuise
j'ai offert tous mes passés
mais tout est discontinué
- le doute tombe
goutte à goutte
sur les fronts communs
l'indifférence divise
à la hache
disjoints nous sommes
des forêts d'arbres seuls -
je m'épuise sur un moi défait
loin de l'alignement des choses
décentrés des focales de forces denses
les points de fuite nous désertent
les ciels se bercent
puis l'orage avalanche
au loin l'horizon s'étiole en flammes
au loin s'étend la voie droite
que je laisse à qui la veut bien
je choisis la déroute
j'emboite le pas perdu
faut mériter son labyrinthe
jusqu'à ce que la vue d'ensemble révèle l'origine
je peux presque voir les mots tomber
faut rire à la barbe du temps
qui n'est que brouillon
dans mes broussailles d'encre un peu d'intime
quelques quintes de tout
et d'ici le prochain souffle
accumuler des haïkus écrits à la lumière de ta poussière
jeudi 23 août 2018
des choses simples
en plein parc La Fontaine
sous un soleil frais
un faucon est en train
de déchiqueter sa proie
- un petit écureuil, on dirait -
viscères sanglantes dans le bec
les serres dans la chair
concentré, indifférent à ce qui l'entoure
tueur majestueux
pendant qu'une trentaine de passants
le regardent
complètement fascinés
vendredi 27 juillet 2018
3369 kilomètres
Fait qu'on a pris la route 155, la route de la St-Maurice, en passant par La Tuque, pour se rendre au Lac-St-Jean, les longs vallons s'étiraient beaux dans l'heure bleue avant d'arriver, Lac Bouchette s'est offerte dans un coucher de soleil magnifique mais aveuglant, tellement qu'on a dû s'arrêter à un moment donné quand il y a eu trop de soleil, je sentais l'horizon du Lac St-Jean juste après la lumière, le lendemain il nous offrirait des horizons à perte de vue à l'intérieur des terres, le Lac serait bien mouvementé, comme une mer intérieure, fait que c'est comme ça qu'on a commencé notre road trip.
Le lendemain, on a vu de ma famille, ma mère rapetisse à vue d'âge pis ça me fait mal, elle a trop d'énergie dans un corps qui suit plus, sur le bord du Lac, devant une eau juste assez frette, on a jasé pis rattrapé le temps perdu, je la vois taire la douleur de son corps rendu chétif qui souffre, plus d'orgueil bien placé dans ma mère de 4 pieds onze que dans tout ceux que je connais, en ce qui me concerne, me semble que plus on vieillit pis plus on aime, sinon la vie fait juste aucun sens.
Ensuite à Alma un deuxième show du Québec Redneck Bluegrass Project en deux semaines, après les avoir vus en grande rentrée montréalaise au Club Soda, on avait la chance de les voir dans un contexte complètement différent, deux membres du band viennent d'Alma pis ça faisait trop longtemps qu'ils n'avaient pas joué là, la crowd était vraiment vraiment jeune, le band était au somment de son art, en cohésion totale, juste assez chaud pour pogner l'instant, c'était un lundi, y'avait plu menaçant en crisse pendant toute la journée mais on a eu le show sec et sauf, Marie-Jeanne aidant, le show fut bien unique, juste à nous, on s'est dit qu'il fallait continuer de vivre les choses comme si c'était la première fois, à chaque fois.
Le but était de partir manger de l'asphalte, jusqu'à pu faim, un char pis une barge de bitume, sauce macadam, après le Lac, les Monts-Valin, le Nord du Saguenay comme l'antichambre de l'immensité du Grand Nord qui se pointe en haut de nous, on est juste capable de regarder au sud, le nord est trop loin et trop grand, on fait deux hikes, un tranquille, l'autre juste assez intense, je ne me lasserai jamais de gravir des montagnes, rendus en haut, elle et moi on se regarde, on dit rien et on se comprend trop, ça va être comme ça pendant toutes nos vacances parce que c'est toujours comme ça anyway, un moment donné, sans faire exprès, elle m'a révélé son plus beau profil depuis que je la connais, un profil où son regard traversait toute, j'ai croqué l'instant, c'est rendu ma photo préférée.
Après, le Saguenay, post-déluge depuis plus de vingt ans déjà, "T'étais où pendant le déluge?" partout et nulle part que je lui ai dit, on a été chanceux, on a rien perdu, je lui montre tous les endroits importants de ma jeunesse, ceux qui m'ont construit, la maison et le quartier de l'enfance, mon école secondaire (mon école primaire a été rasée), le cégep, l'université, mes premiers appartements, là où j'ai travaillé, etc... Chicoutimi n'est plus ce qu'elle était, enfin c'est l'impression que j'ai, je ne me reconnais plus dans cette ville, je serai toujours fier de mes origines et de ma ville natale, quasiment chauvin même, mais je ne pense plus appartenir à cet endroit, comme à aucun endroit d'ailleurs, et je me demande si c'est une bonne chose, rien ne vaut mieux que bouger dans ces cas-là.
On a vu ma soeur et des amis avant de partir pour la Côte Nord, là où le vrai road trip a commencé, à Tadoussac, on est allé se poser où la confluence des eaux à lieu, là où le fleuve et le Saguenay se rentrent dedans, ensuite on a entrepris notre montée vers le nord, je ne connaissais rien au-delà des Bergeronnes, de là à Sept-Îles, les paysages étaient magnifiques, tantôt à flanc de falaise, tantôt à flanc de montagne, on a écouté de la musique à en avoir de la corne sur les tympans, tout le meilleur du kéb et du classique, c'était beau et prenant et fort, je l'ai regardée, amoureux, et je l'ai vue amoureuse, comme rarement je l'ai vue, les heures changeaient, s'acclimataient à son visage et dessinaient sur lui de nouveaux phares, dehors, la route était sinueuse à souhait, mais c'est elle qui nous épousait.
Après un show de Galaxie à Sept-Îles tout ce qu'il y a de plus percutant, encore fébriles et plein d'énergie, on est parti vers Natashquan, on s'est enfoncé en plein dépaysement, on avait quand même observé, entre Baie-Comeau et Sept-Îles, le délabrement des lieux, sur les routes, on a l'impression que les maisons périssent et meurent, pourrissent un peu ayant vieilli prématurément, secouées un peu trop fort par le vent, dans une région négligée où nos bons dirigeants brassent pu grand-chose, ça nous a rentré dedans quand même, ensuite, vers Natashquan, ce qui m'a secoué, c'est l'aridité des landes, la pessière et le début de la taïga, les baies à marées basses, les humains amarrés bas, toujours prêts à partir, au loin ou pas, sur le fleuve, et nulle part ailleurs, où le regard s'épuise, le fleuve qu'on a vu toujours retiré au loin, tantôt séduisant, tantôt agaçant, mais jamais furieux, alors que j'avais trop envie de voir sa violence, mais non, dans les baies, le sable respirait en attendant, dans un calme sur lequel ventait le froid.
"Dans toutes les toilettes des femmes, il y a des pubs dénonçant la violence conjugale avec des numéros où appeler", qu'elle m'a dit à un moment donné, j'avais pas idée que ce fléau touchait la région, et ça m'a fait mal ça aussi, ça m'a rendu triste, la région se meurt, sans le tourisme et Hydro, elle serait déjà morte, les heures de gloire de la pêche sont bien loin derrière, entre Natashquan et Kegaska, j'avais le sentiment de rouler sur une route gravelée d'injustices et d'inégalités, discrètement on a fait l'étalage de nos hontes et de notre culpabilité héréditaire en tant que nation colonialiste, les réalités des autochtones nous happaient, on s'est senti vraiment mal, le long de la route s'accumulaient les beautés tristes, les épinettes étaient maigres, dans les vapeurs et les nuages, des paysages découpés aigus d'épinettes effilochées et dégriffées, ça a sorti comme ça dans mon carnet, le Québec est une belle province pleine de routes tristes.
Aller jusqu'au bout d'une route, c'était ça qu'on voulait, pourquoi? je saurais pas dire, juste aller au bout de quelque part, juste avant Kegaska, les nuages s'affaissaient sur la taïga, tout semblait stérile, à force de faire du char, des fois tu te demandes pourquoi tu vas si loin, mais ça n'a plus d'importance, une fois arrivé là-bas, ils étaient au ras du fleuve rendu golfe, les nuages étaient rendus si bas sur l'eau qu'on les goûtait, c'était frais, clair et vif, aucune odeur, mais je peux dire que dans ma vie j'ai goûté à un nuage, pis ceux qui me croiront pas, ben c'est parce que ça ne leur ait jamais arrivé encore, on a trempé nos pieds dans l'eau étonnamment chaude, placé nos mains sur la pancarte "route 138 fin", pis on est reparti avec le sentiment du devoir accompli, c'était un devoir un peu absurde, mais on a eu A+, on a trouvé du calme dans notre chaos.
Fait qu'on a fait demi-tour pis on a recommencé à revenir chez nous, encore plus sereins, pendant tout le long de notre road trip, elle et moi aurons été sur la note, synchros, j'aurai pas vu le fleuve en maudit, mais je vais avoir vu là où l'horizon rend la route miroir et où son reflet s'assèche et s'évapore à mesure qu'on avance, on aura bu les meilleures bières du monde, plus de soixante, avec tous les parfums et saveurs inimaginables typiquement d'ici, ça fleurait bon les épices sauvages, on aura senti de l'orage pis de la mer à en créer de nouveaux souvenirs, pis des plus beaux à part ça, on aura survécu aux légions d'estie de mouchetiques (y'a pas de faute ici), on aura écouté de la toune d'amour à nous loader de rêves et d'espoir, j'aurai été capable de faire un peu de ménage dans ma tête, mon coeur et ma vie... et je suis désolé si mon amour n'a pas les formes simples des chansons qu'on écoute, s'il s'exprime selon les détours confus de mon esprit assoiffé de toi, mais sache que ton coeur qui bat sourd dans le silence des kilomètres avalés, nos sourires complices et mes regards qui peinent à s'épuiser sur l'infini de ton corps ne sont que les pauvres mais ô combien vraies métaphores et conjurations étranges de mon coeur amoureux de toi.
samedi 21 juillet 2018
réouverture temporaire - haïkus à Mélie
de petits mots denses
désamarrent les encres
les ancres volent et dansent
_____
la route m'avale
me recrache auprès de toi
couronné d'étoiles
_____
aller dans le jour
une émotion à la fois
au bout de nos vies
_____
au bord de la route
nos fantômes font du pouce
mais le char est plein
_____
la lumière verte
sur le cuivre de tes yeux
des diamants sauvages
_____
attiser la nuit
pour amoindrir nos violences
et s'aimer enfin
_____
de fausses promesses
d'orages - la lune nous
sourit dans le soir
_____
j'ai espoir en nous
les prémisses du sommeil
dissipent nos peurs
_____
je peine à trouver
l'animale que tu es
tu es en plusieurs
_____
le lierre aviné
de l'ivresse grimpe sur
nos tendres tristesses
_____
la pluie sur la tôle
le vent dans les fleurs sauvages
ta beauté nacrée
_____
on garde nos larmes
pour ces instants de joie
que le soleil jalouse
_____
elle était toxique
la muse des mauvais sorts
toi tu es magique
_____
accorder les heures
où je me déploie en toi
poussé par un souffle
_____
de sueur fanée
le pouls de l'aube se pose
léger sur ton sein
jeudi 5 juillet 2018
La chaleur dans les chairs. Dans la canicule, les gyrophares chantent. Les sirènes n'ont pas toutes des queues de poisson. Ça ne pouvait qu'imploser---ou pas---dans une déflagration d'images de songes éclatés de lumière sombre. Des brèches, des failles et des plaies où pulsent d'obstinés souvenirs rampant comme lierres trop touffus, où poussent les grappes des alcools d'hier. Trop de mots, trop de lettres, écrites ou non, lues et relues, envoyées ou non. Être en manque de correspondance. C'est la faute à Jack Kerouac. And his madlongletters pleines de flamboyance. Surtout celles au tournant de 1950-1951 lorsqu'il vient de découvrir sa façon d'écrire, quatre mois avant l'état de transe qui amènera On the road, lorsqu'il sait qu'il doit trouver le It qu'il fera chanter dans toutes ses oeuvres à venir. Lire et constater et voir---lettre par lettre, les unes après les autres---la voix de Ti-Jean naître, parce que the voice is all... Sentir que dans certaines lettres, c'est à moi qu'il écrit et personne d'autre.
Écrire à défaut d'aller voir son monde. Ça ça ferait changement. Mais encore là, pas le temps. Dans la catégorie des poèmes du quotidien un peu niaiseux : prendre le temps/de faire les choses. On pourrait ajouter "défaire les choses". Parce que tout est toujours faire ou refaire, ce qui équivaut à défaire ce qui était---et on parle même pas de parfaire. Mais pas le temps---étrangement. Se sentir en dette, comme si je devais quelque chose à tout un chacun. (Y'avait huit rencontres à avoir, des bières entre amis, connaissances et esprits, j'en ai eu deux, j'en ai relancé trois, qui pouvaient pas ; j'ai bu à la santé de tous.)
Écrire à la place? Prendre le temps de faire les choses. (Je devrais mettre à exécution mon désir d'écrire une lettre à personne et à tout le monde, à soi et à autrui, mais sans superadressé. En fait sans autre superadressé que celui qui ne l'a jamais été, que celui qui n'existe pas---Yes, the "mysterious reader") Cinquante pages de notes not nuts manuscrites non retranscrites à accumuler les haïkus, à lettrer les épiphanies comme on chiffre l'univers, à lire les ratures, à grappiller citations de Joyce, Pessoa et Kerouac qui constituent la quasi-entièreté d'une attention, plus que singulière mettons, depuis beaucoup (trop?) de temps déjà---Dois-je me surprendre être intrigué par les mythes à ce point? (Là-dessus, chapeau Fernando! La palme du lucide te revient : Myth is the nothing that is everything. Bravo Personne! (Non, mais tsé...)) Cinquante pages à la calligraphie changeant selon le temps, l'émotion et l'espace, finding patterns into chaos that shouldn't be there. Dois-je me surprendre que toutes questions et hypothèses ou réponses s'accumulent tout le long droit de pages obliques pour en arriver à la fin du carnet à cet unique mot écrit en grosses lettres : INTIMITÉ---??? (depuis beaucoup de temps déjà)). Mais quoi dire. Le serpent siffle : "Tous ces cents vicieux secrets!" Quand l'in- devient l'ex-. Cinquante pages de notes à partager à parsonne. À part faire. À parfaire.
---Peser sur pause un peu. Prendre le temps. Savoir le faire. Savoir. Savoir-faire. Savoir-vivre. Savoir vivre. Vivre. Peser sur pause pour quelques temps, question de le retrouver et le prendre. Écrire le temps. Kerouac : "And anything I write from now on is my own business and my own possession and I have no fear that it will be useless." Ça semble si simple. Tout accumuler l'inutile jusqu'à ce qu'il s'avalanche, blanc sourd et noir criard (ou l'inverse) de mots enrobant le silence seul---un silence pour chacun, pour chaque mysterious reader, jusqu'à épuisement des stocks.
D'ici là, je serai fermé pour rénovations.
Je suis parti manger de l'asphalte.
Je suis parti embrasser le frette.
D'ici là, je serai fermé pour rénovations.
Je suis parti manger de l'asphalte.
Je suis parti embrasser le frette.
jeudi 21 juin 2018
épiphanie
En fin ; à l'esquisse du seuil, la solitude tremble. Esseulée souffrance du leste sur l'étang, l'eau ridée d'algues lentes. Sur le fil la surface perle de soufre, les sexes s'y noient telles des douleurs de vies passées et longues. Lésés ceux qui attendent le diamant du phare dans l'ombre. Mémoires et souvenirs, blasées les veines s'avèrent. Les moires tissent les nues araignées du ciel. Nuages coagulés de poussières blanches. Une brèche rouge orage s'ouvre. Le songe visse la flèche dans la plaie, sans consteller de l'astre mort où s'éploie le vaste affreux. La chute juste avant l'action. Furieuse, dans le golfe fiévreux des tombes. Est utile pour scruter les augures horribles dans le fluide des heurts. Esquisse à l'enfin du seuil, le chant du possible ; une danse, juste avant l'envol des beautés paisibles.
dimanche 10 juin 2018
Esthétique de l'artifice
"La vie nuit à l'expression de la vie. Si je vivais un grand amour, jamais je ne pourrais le raconter.
Je ne sais pas moi-même si ce moi que je vous expose, tout au long de ces pages sinueuses, existe réellement, ou n'est qu'un concept esthétique et faux que j'ai forgé de moi-même. Eh oui, c'est ainsi, je me vis esthétiquement dans un autre. J'ai sculpté ma propre vie comme une statue faite d'une matière étrangère à mon être. Il m'arrive de ne pas me reconnaître, tellement je me suis placé à l'extérieur de moi-même, tellement j'ai employé de façon purement artistique la conscience que j'ai de moi-même. Qui suis-je, derrière cette irréalité? Je l'ignore. Je dois bien être quelqu'un. Et si je ne cherche pas à vivre, à agir, à sentir, c'est - croyez-le bien - pour ne pas bouleverser les traits déjà définis de ma personnalité supposée. Je veux être celui que j'ai voulu être, et que je ne suis pas. Si je vivais, je me détruirais. Je veux être une oeuvre d'art, dans mon âme tout au moins, puisque je ne peux l'être dans mon corps. C'est pourquoi je me suis sculpté dans une pose calme et détachée, et placé dans une serre abritée de brises trop fraîches, de lumières trop franches - où mon artificialité, telle une fleur absurde, puisse s'épanouir en beauté lointaine.
Je songe parfois combien il me plairait, unifiant mes rêves, de me créer une vie seconde et ininterrompue, où je passerais des jours entiers avec des convives imaginaires, des gens créés de toutes pièces, et où je vivrais, souffrirais, jouirais de cette vie fictive. Dans ce monde, il m'arriverait des malheurs, des grandes joies fondraient sur moi. Et rien de tout cela ne serait réel. Mais tout y aurait une logique autonome et superbe, tout obéirait à un rythme de fausseté voluptueuse, tout se passerait dans une cité faite de mon âme même, qui s'en irait se perdre sur un quai le long d'une baie paisible, bien loin au fond de moi, bien loin... Et tout cela net, inévitable, comme dans la vie extérieure, mais aussi comme une esthétique du Soleil."
~ Fernando Pessoa, Le Livre de l'intranquillité
***
après ça, il faut
partir et vivre et
recomposer son cerveau
mercredi 30 mai 2018
(en correction)
(...
cette musique electro
comme le son d'une chaîne de montage
fabriquant des humains
une copie, Tagore, une copie,
Tagore, une copie, Tagore,
une copie, Tagore, une copie...
...encore et encore
et encore et encore et
encore et encore...
Forêts et L'Offrande lyrique
deux fois cent trois fois
poèmes et dissertations critiques
en attendant
dans les jours diaprés
l'odeur de bois de rose
de ta chevelure
inouïe
...)
jeudi 24 mai 2018
sonnet
au seuil des solstices où les saisons se dérobent
se révèlent en silence les spectres de jadis
leurs ocelles me rappellent que tu existes
belle comme comète en parade de robes
avant les heures aiguës où les monstres s'éveillent
comptant les étoiles que les rêves replient
je dois te quitter vers les néants accomplis
car je vis malgré moi à l'écart du sommeil
seules muses accumulées en de strates songes
des sueurs froides à mon front que leurs lèvres épongent
quand les constellations télescopent les rythmes
le vin est triste hélas et j'ai bu l'océan
jusqu'à sentir le sang sur la langue des mythes
je m'obstine à apprendre la geste du temps
jeudi 17 mai 2018
"I'm writing this book because we're all going to die---In the loneliness of my life, my father dead, my brother dead, my mother faraway, my sister and my wife far away, nothing here but my own tragic hands that once were guarded by a world, a sweet attention, that now are left to guide and disappear their own way into the common dark of all our death, sleeping in me raw bed, alone and stupid: with just this one pride and consolation: my heart broke in the general despair and opened up inwards to the Lord, I made a supplication in this dream."
~ Jack Kerouac, Visions of Cody
mardi 15 mai 2018
Énumération
LaSalle, les murs murent beiges, le silence enfermé bêle, la classe elle sera désertée tout l'été, la classe, l'élégance vraie ou fausse, artifice ou apparence, le jour s'affaisse, la salle de classe sans fenêtre, le plafond suinte, les cerveaux pensent, ça passe ou ça casse, le maître s'y lance, tranquille, penchée la plainte est lente, les crayons dansent dans les airs, leur jeunesse, jalouse leur insouciance, fureur et mystère, latence dans le désordre du sang, des souvenirs de baises adolescentes, les étincelles s'éteignent sur les déserts, s'allongent les contingences, les cheveux s'effilent le long des danses, les secondes pleument, tracent l'apparat, éloignent le sable du verre, être pris dans un feu jeune, boire pour l'éteindre, attendre ou passer l'étreinte, souffler sur les braises, des poussières de lèvres oubliées sur les pierres, jeûnes, des fossiles d'haleine, baiser le soufre, accepter les parfums de l'enfer avant d'y être, pauses lascives dans l'airain des hanches, hantées les mains posées sur les courbes, boire tous les tannins de l'ambre, son ventre de lierre rongé, érosion de ses yeux d'un bleu prière, repères, d'yeux à s'y prosterner, déferlement de la gêne en microéclosions des rivières, vaisseaux, éteintes toutes lumières, délié mon sang veut sortir de sa peau, vie et mort se côtoient dans la patience des os, extirper la moelle et la tailler en microbloc de mots, the old void's still get it in him comme l'a si bien dit Ti-Jean, sonder l'ouroboros jusqu'au charme, tous les serpents se mangent, s'entredésirent, délire et beauté des splendeurs atroces, ce n'est qu'un infime moment de tous mes déserts, un instant à se perdre, un rêve, c'est fou ce que le néant fait n'être, lames de visibles éclairs qui scintillent sales, et des larmes à la paupière des anges, c'est fou ce que le néant fait naître.
lundi 30 avril 2018
haïkus de jours rapaillés
tailler des poèmes
à la hache dans le ventre
épais des nuages
_____
des mots arrêtés
pour chaque frisson
toutes nos glorieuses fièvres
_____
tu me décapites
toi si belle émotion
à fendre tous les troncs
_____
déchirer des lettres
comme on déchire du temps
cris de feuilles mortes
_____
lascif et bouillant fleuve
un lit poisseux de stupre
perlé de lumière
_____
les parfums s'éloignent
dans la nuit gisent brûlures
et rêves blessés
_____
ciel de cendres grises
l'aube indifférente annonce
un jour sans pitié
_____
un noeud à délier
le vent libre du silence
naissance d'un bruit
_____
nous nous sommes faits échardes
pour mieux goûter
la pulpe sous nos peaux
_____
pour une raison simple
tu me donnes envie
de mieux nourrir mon âme
_____
ceinture le chaos
des vies renaîtront
sur de pareilles courbes
_____
affronte la nuit
va voir ce que demain
brisera du passé
mercredi 25 avril 2018
juste un passage parmi tant d'autres
"Narratives are the way we make sense of the world. We parcel existence into events and string them into cause-and-effect sequences. The chemist comparing controls and variables and the child scalded by a hot stove are both understanding the world through narrative. Novels are important because they turn that basic conceptual framework into an art form. A beautiful narrative arc reassures us that the baffling events around us are meaningful---and this is why Ulysses appeared to be an instrument of chaos, an anarchist bomb. Too disrupt the narrative method was to disrupt the order of things. Joyce, it seems, wasn't devoted to reality. He appeared to be sweeping it away.
If you were a modernist---if you believed the order of things was already gone---you thought differently. T.S. Eliot defended Ulysses by objecting to its critics' premise. Life in the age of world war was no longer amenable to the narrative method, and yet Ulysses showed us that narratives weren't the only way to create order. Existence could be layered. Instead of a sequence, the world was an epiphany. Instead of a tradition, civilization was a day. The chaos of modernity demanded a new conceptual method to make sense of the contemporary world, to make life possible for art. And this is what Ulysses gave us."
~ Kevin Birmingham, The most dangerous book :
the battle for James Joyce's Ulysses
lundi 16 avril 2018
Un soir de blond perlé, de bleu et de poivre sombre. Au loin les éclairs se lamentent de ne pas naître, de ne pas être de nouveaux tonnerres frappant, l'annonce d'un nouveau printemps aux courbes longues. Tout s'estompe. Côtoyer les parfums, épuiser les odeurs des absences, la brutale chimie des anges de nuit. You are the memories. Les contours des corps font les souvenirs qui traînent dans les peaux mortes gisantes des suaires. Des sueurs épuisées. Des souffles défilés. Désert(s). Au fond de la nuit, les rêves aveuglent en cathédrale de lumières. De voix fanées, l'écho fuit les combats, le nu déstructure. La pulsation attise la nuit altérée de grands froids - promesse fausse d'une saison sur les peaux épousées qui tremblent, les lits attendent leur rivière - mais rien ne sourd quand le vent chante dans les clochers vides et se perd.
lundi 9 avril 2018
les silences s'immolent
en nuits confuses de ciel violé
de jets d'étoiles
s'étalent sans cesse et marquent
violets les minuits denses
les heures se dissipent et pansent
des pierres dans le regard jetées
un silence si mol
et lentement s'étiole la ténèbre
et sur le charme défait dansent
des déchets de siècles et d'étoiles
samedi 31 mars 2018
(pour un ami)
"Je vis toujours au présent. L'avenir, je ne le connais pas. Le passé, je ne l'ai plus. L'un me pèse comme la possibilité de tout, l'autre comme la réalité de rien. Je n'ai ni espoirs ni regrets. Sachant ce que ma vie a été jusqu'à maintenant - c'est-à-dire, si souvent et si largement, le contraire de ce que j'aurais voulu -, que puis-je prévoir de ma vie future, sinon qu'elle sera ce que je ne prévois pas, ce que je ne souhaite pas, et qu'elle m'arrivera du dehors, parfois même par le jeu de ma propre volonté? Rien non plus, dans mon passé, que je puisse me remémorer avec l'inutile désir de le revivre. Je n'ai jamais été que la trace et le simulacre de moi-même. Mon passé, c'est tout ce que je n'ai pas réussi à être. Même les sensations des moments enfuis n'éveillent en moi aucune nostalgie : ce qu'on éprouve exige le moment présent ; celui-ci une fois passé, la page est tournée et l'histoire continue, mais non pas le texte.
Ombre obscure et fugitive d'un arbre citadin, son léger de l'eau tombant dans un bassin plaintif, vert du gazon régulier - jardin public dans le semi-crépuscule -, vous êtes en ce moment l'univers entier pour moi, car vous êtes le contenu plein et entier de ma sensation consciente. Je ne désire rien d'autre de la vie que la sentir se perdre, au long de ces soirées imprévues, au milieu d'enfants inconnus et bruyants qui jouent dans ces jardins, confinés dans la mélancolie des rues qui les entourent, et couverts, au-delà des hautes branches des arbres, par la voûte du vieux ciel où recommencent les étoiles."
~ Fernando Pessoa, Le livre de l'intranquillité
jeudi 29 mars 2018
qu'esquisses passent
---lorsque le temps s'évade, quand l'on court plus vite que le jour et que sous un ciel de lumière froide, un soleil sans nuage annonce une saison de taille---quand les princesses de souvenirs affranchis dorment depuis tant de temps déjà (et quand seront-elles baisées par les printemps jaloux? est-ce qu'ils viendront déposer leurs fleurs sur leurs lèvres tendres?)---comme si les notes avaient remplacé les mots, rien que de la musique instrumentale, intrus mental, lecture jazz tantôt sur fond baroque tantôt sur déchaînement symphonique, n'entendre que des voix pluriels, et des échos (peut-être)---la grâce du moment saisie et la fatalité de l'oubli perlé de poussière stérile et lente---marmonner à chaque minute de lecture libre les Visions de Ti-Jean, sadmad poet du déferlement, je sens venir la tristesse et elle sera énorme, de celles qui terminent une vie, craindre l'effondrement à chaque minute insondable du jour texturé d'heures---la nuit est sa femme et vient d'arriver, une seule lampe allumée dans la chambre rouge, sueurs des peaux dans l'air, images violentes de la fusion des sexes, sucres des pulpes goûtées juste avant l'étiolement des mémoires, quand la lumière lustrée de mars baigne encore l'éclat des chairs, à quelques frissons de l'abandon nécessaire au naufrage---des particules flottent imperceptibles tout est serein à l'orée du rêve, sentir venir cet amas de nuit, les formes et les reliefs tout d'ombres mal découpées, c'est---quand la ville désertée des sorcières lance de tout autre charmes devant de nouvelles puissances, frileuse devant l'autorité du calme regagné---le silence qui tranche à chaque battement de sablier et qui dessine cette soirée en apparence banale mais qui commence à définir tranquillement sa substance où tu regagneras ta mue, ton île---qu'est-ce qui se passe lorsque l'on choisit de refuser l'ailleurs pour s'en remettre aux routes infinis du cerveau et lorsqu'il ne suffit que d'un feu de braise pour rendre la parole amoureuse volcan?
vendredi 16 mars 2018
la lumière coule à la commissure des yeux
des larmes auréolées de rayons d'hiver
les mots jetés se fanent aussitôt il faut
respecter le silence
sur ses joues froides naissent des rougeurs
elle semble désormais si fragile
on s'échange un regard tendre
(il y a la mort qui traîne
en l'arrière-plan des choses)
un sourire faible au bout de pleurs ravalés
ses yeux qui brillent quand même - toute mon impuissance -
elle marche à côté de moi, dans un autre jour déjà
je parle, ne sachant pas me taire
puis me tais, ne sachant pas parler
ses yeux regardent plus loin que le regard
elle égraine le passé, un souvenir à la fois
ses mèches roussies de soleil sculptent les reliefs du vent
elle marche, elle avance
insondable
elle est une force qui va
je la devance un peu et lui offre mes pas
- qu'elle emboîte sans réfléchir -
et je me retire pour mieux
respecter son silence
jeudi 22 février 2018
quand la ville n'est
pas assez bruyante
pour enterrer tous les cris
_____
entre l'éclat et
l'éclatement s'ouvrent
les beautés des failles
_____
asphalte mouillé
ce parfum salé entre
l'hiver et le printemps
_____
l'ombre nouée des cordes
vibre par éclairs
par secousses muettes
_____
errant seul spectres
et nuages fous persistent
en spectacle de cendres
mardi 13 février 2018
flashs
Murs des toilettes archi-graffités - le plus souvent des tags illisibles, des niaiseries et des banalités, et quelques rares traits d'esprit ici et là qui font tantôt sourire tantôt réfléchir - puis repeints encore, quasiment à chaque mois. "Les écrits restent"? Pas tous, dans des toilettes crades d'un bar hipsto-bohème sur Sainte-Cath, certains disparaissent sous des couches de solvant.
*
Après sa bière, un homme assez âgé - un original - m'interpelle : "Avez-vous remarqué? Toutes les femmes ici ont un front assez dégarni, c'est un signe d'intelligence." (Phrénologie? Peut-être est-il plus âgé qu'il n'y paraît.) Il quitte sans attendre de réplique. Et la fille à côté replace sa tuque avec un sourire malaisé.
*
Vers 17h, on annonce un band (se présentant comme du punk-folk) qui s'appelle Spatül. Le band commence à monter son kit. On voit le drum, on craint trop de bruit donc on change de place, on s'en va dans le fond du bar. Finalement, sont pas punk pantoute, c'est un superbe trio jazz; au lieu de tout décrisser, ils ne font que construire une magnifique ambiance.
*
À la table d'à côté, un cliché ambulant : l'étudiante en philosophie de l'UQAM. Elle parle sans arrêt. Non-fucking-stop. Elle a environ 21 ans et elle chie sur Kant. Ce sont ses mots. J'essaie d'écrire verbatim ce qu'elle dit : "On ne peut pas imposer l'intellectualité masculine à l'intellectualité féminine je ne me considère pas comme une femme selon les standards sociaux de la féminité blablabla..." Je toffe même pas une phrase. Je soupire fort tuseul dans mon coin, si bien qu'elle se retourne, avec toute l'arrogance de sa jeunesse dans le regard, puis continue ses tergiversations (c'est le meilleur mot possible dans le contexte).
*
Après le départ de l'ami, je change de bord de table, question de voir un brin ce qui se passe, question de ne plus avoir que les reflets flous renvoyés par cette tapisserie aluminum sur les murs qui, je le constate, sont complètement immondes. Il y a du monde mais la pièce est vide, sans écho, comme si y'avait rien au-delà du visible; ça pue le connu à plein nez.
*
Sur ma table, une pinte de rousse cheap, mon cours à venir monté ficelé solide, 1000 pages de poésie québécoise et ce livre du mammouth laineux racontant des héroïnes oubliées par l'Histoire. Cette Amérique bâtie guerre sur guerre, dans une suite de génocides ignorés. Le passé a une odeur de sang.
*
La fillosophe de tantôt n'arrête pas, c'est lourd, très lourd. Son pauvre interlocuteur peine à placer deux phrases. Elle est insupportable et ce qu'elle dit est remarquablement abscons. On peut presque entendre les mouches non-consentantes dénoncer, avec raison. J'ai juste envie de lui lâcher un "ta yeule" bien senti. Mais je dois être plus bienveillant, je m'emmure donc dans le silence et je pars...
... Je traverse Berri, dans la station de métro, un junky se shoote live devant tout le monde, la masse arrive en troupeau de la ligne verte et s'engouffre dans une autre artère souterraine - qu'est-ce que je crisse icitte? Je ne vois plus rien. Sauf ses yeux, son sourire.
... Avec cette estie de toune-là dans les oreilles qui ne mourra pas de sitôt (majestueusement intitulée La fin du monde, du très singulier Philippe Brach) :
Le calme a pris la place du froid
La mer a marché sur les toits
Si les anges ont rendu l'âme
Si les murs s'effondrent à même l'espoir
Si le soleil parle pour la dernière fois
Je veux crever
Dans tes bras
Avec toi
Ô toi
Les kamikazes ont perdu la foi
La misère des hommes s'en va
S'en va
Si l'enfer a levé l'encre
Le passé, signé sons testament
Si enfin les bunkers et les îles se meurent Prends-moi
Dans tes bras
Avec toi
Ô toi
samedi 3 février 2018
n'importe quoi (ou presque?)
J'aimerais écrire un texte-monstre où s'incarneraient toutes les peurs puériles et les angoisses sublimées. Inconfort du gravats qui trainent dans la mémoire et des oublis sédimentés : quand la récollection des faits souffre de ce que la poussière endort (paraitrait-il que les souvenirs n'ont pas tous la même importance). Le temps d'un dernier verre de vin ou d'une chandelle qui flambe.
À cet égard, les regards fuient l'objet inanimé. D'une certaine façon, les choses (lorsque qu'on les considère dans leur plus simple définition, objectives) semblent dénués de transcendance comme d'immanence : des matériaux stériles qui ne prennent vie et sens qu'à travers le prisme de notre perception (donc déformés).
À cet égard, encore, trois chandelles sur une table remplie de livres. Malgré tous les trésors qu'ils recèlent, ils ne sont rien sans lecteur, comme le verre n'est rien sans l'alcool - bruits du pied de la coupe sur la table, le schiste du vin rouge, celui-ci a quatre ans, il décide de l'aléatoire de l'ivresse. Tout est inanimé. Sauf le vin, sauf l'encre (même si elle meurt si rapidement) et, surtout, sauf la flamme. Lorsque l'on contemple une flamme, l'ennui est impossible : sur le fin contour du feu, ce sont les atomes du temps qui crépitent, ce fameux temps présent.
(Le silence est presque complet, l'atmosphère est quasiment sold out ; je m'imagine à croire que le connu est en rupture de stock. Ma pensée fixe le focus de ma curiosité. (Un drone peu souhaitable vient perturber la solitude ; un bruit qui me rappelle les machines partout autour et, surtout, le froid dehors : j'ai toujours détesté février, allez savoir pourquoi (sans blagues, allez-y, sachez!)))
Sonate silencieuse en seul bémol. Un repli nécessaire qui matérialise, qui palpabilise les parties cachées, tous ces moments dont chaque jour a le secret... Spleen du samedi ou hermétique lucidité? Tout fait suite au dialogue : encore une fois, et c'était encore une excellente fois, Dornier et Bibi se sont attardés à épuiser le possible. Le thème de départ : qu'est-ce qui constitue le Moi? Le préambule à cette discussion (sens vs ressentir vs réalité vs temps présent) aura duré trois heures (ou son pendant d'alcool, mais c'est pas grave, sont en mode jedi). Des conclusions? Pas vraiment non. Des hypothèses? Plusieurs. À commencer par celle où le réel n'existe pas en-dehors de la pensée. Erreur, je nuance : celle où le réel existe, mais vraiment juste un tout petit peu. Tout passe par nos perceptions, nos interprétations et notre vocabulaire (pour matérialiser tout ça dans notre imagination, à l'écrit et à l'oral), ce distillat de nos pensées.
Exemple (ce n'est pas le mien). Au parc La Fontaine, en plein juillet, une fille passe en même temps qu'un coup de vent chaud caresse sa cuisse, relève un peu sa jupe qui révèle un peu de sa précieuse peau. Au loin, deux témoins de la scène, deux interprétations gardées pour soi (ou partager), deux réalités qui n'existent que dans l'obscur onyx de leur cerveau. Deux options : un ; la parole tue le présent, comme si la révélation ne pouvait être unanimement ressentie de la même façon sans manifestation expressive, comme si elle ne pouvait être vécue à plusieurs tout en étant objective, ou deux ; le silence complice (ou pas). L'Idéal serait que l'Un et l'Autre sachent communiquer ou plutôt communier dans un mutisme (donc là où le réel ne serait transgressé par la parole) assujetti aux pouvoirs de l'épiphanie. Le but est de vivre le moment en retrait, pour laisser passer un peu de présent à l'état pur, dénué de tout, pour en ressentir, sans que l'Autre nous en empêche, sa plus spectrale mais pénétrante immanence : cette seconde pouvant devenir une éternité.
On n'a pas réussi à épuiser le sujet finalement. Les perceptions ne peuvent être intuitivement collectives, cela prend toujours un consensus, et qu'est-ce que le consensus sinon la domestication (donc le refus du laisser-être, cette propension crasse) des coïncidences, du hasard, de l'intuition justement, et de la poésie? Mais je m'égare, ou encore pire peut-être, j'erre... quel luxe qu'hélas (à quelques maigres exceptions) l'on ne se paie plus. (En plus, le vin est mort - mais quelle belle mort! - Vive la bière! Un chin dans le vide comme une perle de silence... et le temps d'un instant, d'un tout petit instant, entre deux souffles imperceptibles, entre deux pas de flamme, j'ai presque cru entendre une larme).
Puis longe un relent de poèmes : Je me noie là où l'eau devient bleu (autant dire partout, misère et corde...) ou là où l'eau devient boue ??? Et cet étrange aphorisme qui sort de je-ne-sais-où : Quelle chance, à l'âge adulte, d'avoir une vie débordante de vide! Ça devient une symphonie, ce silence!... Non, on ne parviendra pas à épuiser les possibles. Donc. Que reste-t-il? La solitude? La fuite? La mort? ("Pourquoi tant de drame? Surtout lorsqu'on peut concilier tout ça dans l'Art", de s'exclamer un surmoi quand même alerte.) Et certaines voix s'élèvent avec force. Musil, Kerouac et Pessoa, toute cette humanité. Et toute cette poétique absurdité! Ce ne sont plus des livres, ce sont des manifestations de l'esprit - inanimées, mortes et éternelles - revivant à chaque page tournée. À travers leurs contradictions, tout au long de leurs longues digressions (mais c'est bien ça tout ça non? (ce qu'on ose appeler la vie?), de longues et lentes digressions... Quitter le sujet pour mieux y revenir...), que des dialogues lus, lus seul avec soi-même. Parce que seuls, nous le serons toujours. Fuyants? On ne fait que déraper sur le temps. Morts? Un peu plusoumoins à chaque pas. Quel sublime pensée de constater - ô paradoxe! - que la vie n'est qu'une poche de pleins dans le tout-vide de la mort... (coudonc, encore une fois, j'ai presque cru entendre une larme, les murs de ma boîte à chaussure sont vraiment minces et mon voisin est triste)... Mais non, y'en n'a pas de larmes, parce que de toute façon, tout ça n'existe pas, le réel non plus et, une fois terminé, ce texte aussi n'existe plus.
Comme les monstres, d'ailleurs.
lundi 29 janvier 2018
une conversation de regards
comme un dialogue de sourds
la vitre floue comme seul point de fuite
les pensées noyées de larmes à l'envers
les yeux tremblent et puis hésitent
la valse trouble d'un bal de paupières
sur le tableau de bord le coeur lourd
à un virage sec de tomber à terre
mais ils s'enlignent au halo des lueurs
celles à venir leur donneront raison
la vitre devient nette et le soleil en rayons
se recompose dans le prisme des heures
où lentement complices se retrouvent les repères
vendredi 26 janvier 2018
à la tilivision
à la toute petite vision
dans une émission consacrée à la littérature
l'animatrice et l'écrivain invité
boivent du mousseux cheap
assis en tailleur sur un lit blanc
dans une chambre maculée de blanc
un bol de fraises en premier plan
bien visible
.
.
.
je vais continuer de faire
des haïkus pis des sonnets pis d'autres poèmes
tuseul dans ma boîte à chaussures
dimanche 21 janvier 2018
Mon réveil ce matin fut comme une lente plainte; le prolongement du souffle de ce que mon sommeil n'a pas souffert de rêve, et tout n'est qu'ennui dans les premières lueurs grises du jour. Je ne sais plus regarder en-dehors de moi. Hier soir encore, vaine tentative de people watching qui n'aura même pas duré cinq minutes; le désintéressement, l'incapacité de sonder l'immanence des êtres à l'apparence tyrannique et mon échec à me comprendre comme sujet dans cette relation assujettie au simple regard unilatéral m'ont rapidement fait décrocher. J'ignore ce que je risque à me défaire des autres pour me plonger dans ma solitude et tenter de polir les aspérités de mon Moi. On pourrait m'accuser d'être égocentrique (parce qu'il faut immanquablement être coupable de quelque chose), mais je ne saurais m'identifier à pareil trait de caractère puisque je sens mon centre vaciller en-dehors de son axe (si telle chose existe; serait-ce cet idéal de soi que tout un chacun est supposé avoir) et je ne sais pas qui je suis. Je ne sais pas rapporter les choses à moi parce que je suis absent lorsque la balle revient, toujours pris dans un constant clair-obscur, je deviens une cible floue et tous les miroirs que l'on m'offre (miroir réel, les livres et l'art en général, les regards des autres, ce texte même que j'écris) m'envoient des reflets inversés, déformés, éphémères et étrangement dénués de signifiance. Car ce texte que je couche ne recèle pas plus de vérités que mon être en contient, sinon ces vérités très pragmatiques qui constituent mon corps humain. À trop chercher qui l'on est, l'on oublie qui l'ont est. La poésie, l'ennui, le calme, l'absence totale de vent dehors et le silence lourd - si ce n'était du crissement de la pointe en métal de mon crayon sur le papier - ne sauraient amoindrir ou donner du sens à la constellation de désirs, pas de besoins mais bien de désirs, qui compose le rêve éveillé de ma propre inanité. Le centre est presque entièrement déchiré et ne tient que par quelques fibres, quelques liens qui persistent à raison de rapports contradictoires. Trouver de sens est vain. Pour le reste du jour, je (s'il s'agit bien de moi) tâcherai de ressentir.
mercredi 17 janvier 2018
haïkus de fin de carnet, de fin de vacances pis de réunion plate
(je relis mes notes
c'est tellement dégueulasse
qu'j'ai envie d'vomir)
_____
en un an il s'en_____
est passé en estie
des affaires de fou
_____
tous ces horizons ruinés
où meurt ce regard
qui allait trop loin
_____
et elle lui dit
les yeux dans les yeux
"on mérite mieux que ça"
_____
une volée d'outardes
crie dans la neige et fuit
un peu en retard
______
en ne faisant rien
elle épuise le silence
des jours oubliés
je m'ennuie de Ti-Jean
de ses petits poèmes
immenses et beaux
_____
contorsion d'orgasmes
lézards les corps en sueur
tremblent et font peau neuve
_____
entre quatre murs
des chimères de désir
ouvrent des fenêtres
_____
Dans le bus, sur le long de la Rivière-des-Mille-Îles, là où y'a pas mille îles pantoute :
sur le lac gelé
des cabanes de pêcheurs
chantent le silence
samedi 13 janvier 2018
immense
24 mars 1930
Je relis passivement - et j'en retire comme une inspiration, comme une délivrance - ces phrases toutes simples de Caeiro, parlant tout naturellement des dimensions modestes de son village, et de ce qui en découle. De là, dit-il, et parce que son village est tout petit, on peut voir davantage de l'univers que depuis la ville ; c'est en quoi le village est plus grand que la ville :
"Parce que j'ai la dimension de ce que je vois,
Et non pas celle de ma taille."
Des phrases comme celles-là, qui semblent pousser toutes seules, sans être dictées par une volonté quelconque, me lavent de toute la métaphysique que j'ajoute spontanément à la vie. Après les avoir lues, je m'en vais à ma fenêtre, qui donne sur une rue étroite, je regarde le vaste ciel et ses astres nombreux, et je me sens libre, porté par une splendeur ailée dont la vibration frémit dans mon corps tout entier.
"J'ai la dimension de ce que je vois"! Chaque fois que je médite cette phrase, avec l'attention de tous mes nerfs, elle me semble, toujours davantage, destinée à rebâtir astralement l'univers. "J'ai la dimension de ce que je vois"! Quelle puissance mentale sans limites, que celle qui va du puits de nos émotions les plus profondes jusqu'aux étoiles les plus lointaines, qui s'y reflètent et, d'une certaine manière, s'y trouvent ainsi à leur tour.
Dès lors, conscient d'avoir appris à voir, je contemple la vaste métaphysique objective des cieux infinis, avec une assurance qui me donne envie de mourir en chantant. "J'ai la dimension de ce que je vois"! Et la vague clarté lunaire, totalement mienne, commence à abîmer de sa lueur indécise le bleu à demi noire de l'horizon.
J'ai envie de lever les bras en criant des choses d'une sauvagerie inconnue, de lancer des phrases aux mystères des hauteurs, d'affirmer une nouvelle et vaste personnalité face aux grands espaces de la matière vide.
Mais je reviens à moi, et je m'apaise. "J'ai la dimension de ce que je vois"! Et cette phrase devient mon âme tout entière, j'y appuie toutes mes émotions, et voici que descend sur moi, au-dedans, comme sur la ville au-dehors, la paix indéchiffrable d'un clair de lune à l'éclat dur qui s'élargit avec la tombée de la nuit.
~ Fernando Pessoa, Le livre de l'intranquillité
dimanche 7 janvier 2018
thème imposé
pendant que la neige tombe sans se faire mal
je me dissous en une matière trop brute
où l'angoisse que la maladresse m'impute
fait d'un flocon une avalanche horizontale
les névroses immatures disloquent ma peau
plus épaisse est la neige plus creuse est la faille
cette solitude crue que le froid tenaille
où l'hiver me force à déserter le troupeau
je ne suis hélas qu'une confusion de corps
j'aimerais m'unifier et m'appartenir or
les anciens désirs gèlent mais jamais ne meurent
et déposent sur ma nuque un souffle glacial
les abandons réels ne se font pas sans heurts
je m'en remets au chaos d'un hiver lustral
Inscription à :
Articles (Atom)