vendredi 30 mars 2012

Épiphanie

"Un jour pommelé de nuages marins. La phrase, le décor et le jour s'accordaient harmonieusement. De simples mots pourtant. Était-ce à cause de leurs couleurs? Il vit flamboyer et s'éteindre leurs teintes une à une. Or du soleil levant, rouge et vert des pommeraies, azur des vagues, franges grises au toison des nuages. Non, cela ne tenait pas à leurs couleurs, mais à l'équilibre, à la cadence de la période elle-même. Aimait-il donc le rythme ascendant et retombant des mots mieux que leurs rapports de sens et de couleur? Ou bien était-ce que, faible des yeux et timide de l'esprit, il goûtait moins de plaisir à voir les yeux de l'ardent Univers sensible dans le prisme d'un langage multicolore et somptueusement expressif, qu'à contempler le monde intérieur des émotions individuelles, parfaitement reflétée dans les périodes d'une prose lucide et souple?"
- James Joyce

Estomaqué, je reviendrai toujours à ces mots. À travers cette épiphanie inégalable, véritable chef-d'oeuvre de pureté, toute la démarche de Joyce est là.

mardi 27 mars 2012

Au midi

Après une semaine surchauffée, le soleil en son midi refroidissait les ardeurs du printemps.  Un homme, peu inspiré, alla traîner sa solitude dans un parc voisin, trou vert dans une ville faussement tranquille. Il vit un homme là-bas, tout de noir vêtu, avec un masque et une batte de baseball à la main, frapper dans l'air des balles invisibles, entre des pas de danse ridicules. La folie est souvent plus proche qu'on ne le croit. Le fou répéta ce manège pendant une longue demi-heure. 
Plus l'homme marchait et plus se dévoilait autour de lui le caractère profondément illusoire de l'isolement qu'il était venu chercher. Certes, au regard le parc était paisible : il y avait ici et là quelques passants, les habituels joggers et d'autres qui jouaient avec leur chien dans une indifférence béate. Mais petit à petit, l'homme se rendit compte de la marée sonore qui montait autour de lui. Deux avions passèrent coup sur coup et chargèrent le bleu du ciel d'un tonnerre mécanique, le bruit des travaux du quartier avoisinant  grondait en modulations amélodiques, et ce qui le frappa le plus fut l'extraordinaire cacophonie exponentielle et inlassable, comme une avalanche ascendante, de goélands surexcités s'entredéchirant l'ouïe à qui mieux-mieux, insouciance animale, et évoquant vaguement les échos des discours discordants de ce printemps mouvementé. Les cris confrontés aux sourdes oreilles, les idéologies sorties de l'hibernation, s'élevant et s'entrechoquant dans les fracas des différences.
Tranquillement assis devant l'étang, près des berges de quenouilles jaunies, l'homme se coupa du son qui l'entourait, tenta de s'isoler complètement et finalement n'entendit que le bruit de petites pattes dans les feuillemortes, accompagné du doux roucoulement des pigeons. Il fixa l'eau longtemps, se leva puis partit. Rien dans les poches, sans réfléchir, aucune pensée, mais reposé.

vendredi 23 mars 2012

Citation appropriée à méditer

"Je me révolte, donc nous sommes. Et nous sommes seuls."
- Albert Camus

mercredi 21 mars 2012

Printemps des jours (ou révérence affairée)

pensées bleues envahies par les sciences funestes
est resté de la nuit un saphir céleste
j'ai farfouillé les dieux et j'ai trouvé l'azur
j'ai cherché les mots preux aux creux des commissures
les nuages absents ont déserté mes rêves
et l'angoisse du temps ne connaît plus de trêve
et je passe inconstant plombé d'incertitudes
arrive le printemps et toutes ses habitudes

caresser une peau un moment presque proche
il est né de cette eau une fleur sur la roche
et cette eau déversée était-elle mes pleurs
ou les lueurs fanées quand s'écoulent les heures
encore un autre jour dénué de merveille
ou bien j'ai les yeux sourds et le coeur qui sommeille
quand le recommencement crépuscule la fin
je suis las du présent j'attends déjà demain

mardi 20 mars 2012

Une semaine

à respirer dans l'air de ce printemps précoce alourdi du poids des luttes d'un côté bottes de ciment tête droite coeur battant en rythme empanaché d'idéal dans l'indifférence du dieu Mars et des autres révoltespoir et de l'autre langue de bois des matraques et la vacuité d'un langage incompréhensible suranné empreint de mauvaise foi injustice nulle part ne me reconnais plus impression de l'homme moderne réduit au plus petit dénominateur son nombril

mardi 13 mars 2012

s'arrête le temps des nuits effleure les fleurs du malt

impalpable parfum
s'effrite à travers
le filtre de l'or blond
liqueur du bout du monde
les fleurs du malt
épines amères
pétales de peines pleurent
irisent la rosée neigeuse
manteau de montagne
camphre d'idéal
puise au douvet des trèfles
au berceau des vals
les bourgeons de l'ivresse
maux de mon mal
s'entremêlent ce printemps
ces échos incongrus
ces espoirs
ces étoiles

jeudi 8 mars 2012

mystérieuse inspyralion

se déroule le long de l'encre
spirale de lalangue
fluideffusion
la lyre dorée des anges
saint ptaumes chants possessions
insistants fantômes
sporasmes poumons
réinspirent entre deux inactions
et dévoilent avéclats le souffle des proses

mardi 6 mars 2012

Déambulentement

marchant par les tranchées
ras les murs aux mille briques
là bas un parc blanc

scrutant le point de fuite
lointain aval de la rue lever de ville
on va
s'engouffrant

deux âmes
des images et des mots par milliers
sous une lune impossible
dans l'air froid
déambulant

Temps des jours

L'hiver a repris un peu de force et avec février la cinquième saison a disparu. Mars. La semaine passera dans le souffle des manifs. Ici l'attente. Toujours sous Le ciel de Québec je continue de lire cette épopée drôlatique, et toujours j'erre et reste, pèlerin poli, aux aguets du génie. Ou c'est peut-être moi qui ne voit rien.

mercredi 29 février 2012

Éveil

vouloir vivre à tout rompre les parois lumineuses du gouffre du jour s'extirper de terre gravir les murs s'élever libre et embrasser les muses invisibles sorties de tempête chantant une nouvelle aube
je n'ai rêvé à rien 

vendredi 24 février 2012

Hockey

Ils étaient tous plus gros que nous, meilleurs buteurs que nous, deux lignes d'attaque plus fortes contre les nôtres, inégales. Dès le dévoilement de l'alignement, on saurait qu'elle serait difficile. Les patins ont fendu et mangé la glace, entrechocs des bâtons et des casques et coups d'épaules. Le corps inondé de sueur, alourdi, ankylosé; la fatigue alors que le coeur pompe tout le sang du corps, les tempes en furie. L'adrénaline, tout va vite, l'étrange ivresse de l'essoufflement, on ne pense à rien, on agit, par réflexes. On dirait que des forces invisibles retiennent leur souffle à chaque descente, à chaque lancer, à chaque arrêt. Les cris d'encouragement fusent de tous côtés ; les cris de joie, seulement du nôtre. On joue notre meilleur match, en équipe, notre défense est solide, notre gardien arrête tout et on gagne ce match qu'on ne croyait jamais gagner, en équipe. Je m'étais promis de ne pas parler d'hockey, mais peu importe. De toute façon, le sport est aussi poésie.
Vous connaissez la bière de la satisfaction? C'est elle je bois présentement, et elle a rarement été aussi bonne.

mercredi 22 février 2012

La cinquième saison

Février, Montréal, Villeray. Ne cours plus les mardis car trop d'ordures dans les rues. Saletés crasses et coagglutinées. Mais mercredi n'est pas mieux et malgré la pluie, les rues sont toujours sales. File alors vers le parc. Personne. Je suis un peu de solitude qui court. Croise un tamoul édenté tout droit sorti d'un film tordu, qui me regarde comme si j'étais un extra-terrestre. Va plus vite. Au-dessus du stade de tennis et des terrains de soccer, on voit la tour de la faculté de musique de l'Université de Montréal et l'Oratoire Saint-Joseph. Suis jamais allé là en six ans et c'est pourtant si proche. Les mots d'Émile me viennent en tête "ah comme la slush a slushé..." La neige n'est plus. Qu'une immense flaque d'eau le parc. Couche superficielle de glace sur le lac qui reflète le gris mat du ciel. Je déteste cette cinquième saison, exclusive à Montréal, celle entre l'hiver et le printemps, comme si aucune des deux ne la voulait. L'hiver la repousse alors qu'en la voyant venir se sauve le printemps. Et nous pris dedans.

vendredi 17 février 2012

Coïncidence (ou peut-être pas)


Lou Andreas-Salomé, née Louise von Salomé, fut tout sauf une femme ordinaire. Femme de lettres allemande d'origine russe, incarnant la liberté intellectuelle, féministe avant même que le mot existe, trilingue, élevée à la noblesse par nul autre que le tsar Nicolas 1er, elle fut tour à tour le seul et unique amour de Nietzsche, la muse de Rainer Maria Rilke, la meilleure amie d'Anna Freud et la brillante disciple, ainsi qu'une des plus fidèles correspondantes de ce cher Sigmund. On peut sans craintes parler d'un destin en tout point hors du commun, pour ne pas dire extraordinaire. 
Je ne connais pas beaucoup les écrits de Salomé, sinon une description de Nietzsche qui témoigne de sa remarquable plume, mais inutile de dire que je suis désormais tout à fait intrigué par cette femme et je me suis promis d'y venir dans un avenir très rapproché.  Toujours est-il que connaissant plutôt bien ceux du philosophe poète à moustache et ceux du psychologisant barbu fumeur de cigare, j'ai eu, hier, l'idée bien inoffensive de me renseigner un peu sur l'oeuvre du poète allemand dont elle fut la muse, poète qui m'est, à vrai dire, en dehors de son nom, absolument inconnu. J'emprunte donc Lettres à un jeune poète à la bibliothèque, ouvrage que monsieur Grasset lui-même (oui l'éditeur) qualifie de "véritable guide spirituel", de "manuel de la vie créatrice de portée universelle", rien de moins. Je suis alors convaincu qu'il représente la meilleure introduction à l'oeuvre de Rilke.
J'ouvre donc ce matin, le 17 février 2012, ledit livre qui est un recueil de dix lettres que Rilke a écrites à Franz Xaver Kappus (le jeune poète en question) et quelle est ma surprise de voir que la première lettre que Rilke adresse à Kappus est datée du 17 février 1903. 109 ans jour pour jour après l'écriture de cette lettre, je la lis.  Dans une autre époque, dans une autre langue, à un tout autre moment. La fulgurance des mots a traversé le temps sans rien faire sinon exister ; une ellipse de 109 ans bouclée en un clignement de paupières.
J'aurais lu cette anecdote dans un roman de fiction et je ne l'aurais pas crue. À trop vouloir jouer avec la chance, il est facile d'abuser la naïveté. Mais en même temps, je me refuse à croire qu'il ne s'agit là que d'une vulgaire coïncidence et je me plais à y voir autre chose. De la poésie, un privilège unique, une anecdote dépassant l'entendement parce qu'il y a justement des signes au sens dépassant l'entendement humain. Et là, et c'est peut-être moi qui est naïf, mais j'y vois un peu de vie ; un peu de vie dans toute son abstraction presque saisissable, dans tout son mystère - comme la profonde douceur du regard de cette femme ci-haut - un peu de vie, à l'état pur.


jeudi 16 février 2012

Lire Nietzsche

"Nietzsche est illisible pour ceux qui le lisent avec les yeux de la raison, il est impensable pour ceux qui veulent le penser avec les instruments de la pensée. Il est le penseur de ce qui ne se pense pas, de ce qui est hors pensée - et là est son véritable mystère : "comment penser l'impensable?" Non pas en le rendant pensable, car ce serait tomber dans le piège philosophique, mais en respectant jusqu'à l'hallucination sa nature d'impensable ; en le vivant dans son corps, dans sa chair, avec ses muscles, ses nerfs, son coeur, avec la conscience que son corps, cet autre moi, sait mieux que la pensée notre vérité d'humain."
- Bernard Edelman

vendredi 10 février 2012

Chopin le matin

belles Nocturnes matinales
un chaud café, la brume figée dehors
le jour s'est levé
sans couleur
tranquillement
ces mélodies comme si le temps n'existait pas

mercredi 8 février 2012

Insomnie

pluie nocturne
orée de l'ombre
claire hier lumière de lune

désir d'inverser la pluie
flocons follet d'obscurité
folies noyées dans
le calme de l'eau froide

corps subimmergé
âme aqueuse
à mi-chemin de la vase et du vent
entre l'étranglement des algues
et l'étreinte du néant
un torrent de nuit s'écroule sur moi

et je dérive
je cherche les vagues du rêve

mardi 7 février 2012

Temps des jours

le soleil distille un proche printemps
dans la rue les passants sans foulard
plissent les yeux sous les reflets du ciel 
un ciel nimbé d'or bleu éclatant

après quelques songes sombres et clairs
le temps des jours passe en jeux de lumière

jeudi 2 février 2012

Marilyn et Molly


Cette photo date de 1954. D'une sublime humanité, elle montre une Marilyn Monroe médusée en train de lire Ulysse. Elle a 28 ans, elle est au sommet de sa gloire mais on la voit ici dans un parc loin de tout, auréolée d'un naturel désarmant.
Si l'on se fie aux pages, Marilyn est en train de lire le chapitre ultime d'Ulysse, soixante pages découpées en huit paragraphes sans ponctuation, le soliloque de Molly

Volcanique Molly le chapitre de l'âme humaine aux limites de la folie fleuve de lave blonde Bloom a voyagé Molly voyeuse incapable de dormir car la fragrance de ses rêves d'autrefois est embaumée de la puanteur de son égout d'époux Molly femme adultère lascivesseulée délire sa salive amère et désenchantée d'aimer parce que perverse comme lui perverse comme tous les autres déviante rivière irriguant sexe et désir le long des corps érodés de solitude au-delà des souvenirs noyés peine de lettres d'amour elle rêve de flamboyante romance du viril Dache Boylan de la poésie du labyrinthique Dedalus et pourtant pourtant oui à Gibraltar une rose rouge dans les cheveux comme une jeune fille andalouse oui les roseraies les jasmins et les primevères oui baiser sous le mur des Maures oui torrent de mer écarlate oui fleur de montagne oui bras enlacés oui seins parfumés la peau fragile le coeur qui battambour elle avait dit oui oui je veux bien Oui

Le chapitre de l'acceptation résolue de la délivrance de l'affirmation absolue où dans le tonnerre des mots Jupiter Joyce l'irlandais fou a saisi la foudre à mains nues pour immortaliser des cendres de l'encre et ceindre d'éternité ce jour ce jeudi ce 16 juin 1904 une pluie d'éclairs toucha Dublin et frappa l'existence humaine de contingence la sortant du reflet de Narcisse les blanches fleurs aux rouges corolles se sont fanées marquant l'humanité en lui rappelant sa brièveté infinitésimale et microcosmique mais également ses ambitions homériques

"Les mots doivent changer parce que les temps changent." - Joyce

Nous sommes jeudi, je viens de finir Ulysse. Et dire que machinalement, j'ai remis mon signet, dans le livre, à la fin.


mercredi 1 février 2012

Détente

À la verticale de la nuit
calme
l'ambiance échappe ses soupirs
monotonnant silence
je n'entends rien
plongé dans les possibles
d'une simple prose

vendredi 27 janvier 2012

Secousses

Parce qu'il faut jouer le jeu de la création furieuse et vaine
effrénénergie trouble qui remue la mare
quotidienne endormie d'habitude
sansrientoucher

surtension surémotion
la journée dans une parenthèse inextricable
deux courbes s'opposant juste au-delà de l'être
à peine aux limites de la peau
du derme délicat du vet fin
où vit

petit néant d'incompréhension et d'incertitude
le doute invisible mais présent
impalpable transparence

brusque apparence

donner forme à l'informe
à l'infirme capacité secouée
au secours des jours passés

jeudi 26 janvier 2012

Phaute d'orthograffe

À la question : En quoi il est important d'apprendre le français? Une étudiante a répondu :

"L'apprentissage du français est important parce que ça vise 
la mélioration du français."

J'aurais voulu inventer cette faute que je n'aurais pas été capable. 

mercredi 25 janvier 2012

Ce qu'une photo ne pourra jamais dire

"Sans soute une première rencontre avec Nietzsche n'offrait-elle rien de révélateur à l'observateur superficiel. Cet homme de taille moyenne, aux traits calmes et aux cheveux bruns rejetés en arrière, vêtu d'une façon modeste bien qu'extrêmement soignée, pouvait aisément passé inaperçu. Les traits fins et merveilleusement expressifs de sa bouche étaient presque qu'entièrement recouvert par les broussailles d'une épaisse moustache tombante. Il avait un rire doux, une manière de parler sans bruit, une démarche prudente et réfléchie qui lui faisait courber légèrement les épaules. On se représentait difficilement cette silhouette au milieu d'une foule : elle était marquée du signe qui distingue ceux qui vivent seuls et en marche. Le regard en revanche était irrésistiblement attiré par les mains de Nietzsche, incomparablement belles et fines, dont il croyait qu'elles trahissaient son génie. (...) Ses yeux aussi le révélaient. Bien qu'à moitié aveugles, ils n'avaient nullement le regard vacillant et involontairement scrutateur qui caractérise beaucoup de myopes.  Ils semblaient plutôt des gardiens protégeant leurs propres trésors, défendant des secrets muets sur lesquels aucun regard indésirable ne devait se porter. Sa vue défectueuse donnait à ses traits un charme magique et sans pareil : car au lieu de refléter les sensations fugitives provoquées par le tourbillon des événements extérieurs, ils ne restituaient que ce qui venait de l'intérieur de lui-même. Son regard était tourné vers le dedans, mais en même temps - dépassant les objets familiers - il semblait explorer le lointain - ou, plus exactement, explorer ce qui était en lui comme si cela se trouvait loin."

- Lou Andreas-Salomé (1894)

Plus qu'une description physique, il y a beaucoup de son âme, de son coeur et de son génie dans ces mots. 

Ses mains fines de pianiste ayant écrit sans arrêt. 
Et ses yeux sondeurs d'infinouïs.

mardi 24 janvier 2012

Dégoûtemps des jours

Vingt minutes au pas de course dehors. Mais l'effort est double puisqu'il a plu hier et je cours en sautillant pour éviter les flaques d'eau. C'est inutile, après cinq minutes, mes pieds sont trempés d'une gadoue tiède de janvier. Les gens ont sorti leurs ordures aujourd'hui. Les déchets jonchent le sol. Les boîtes de carton moisi ; emballages et sacs de plastique de toutes sortes, éventrés ; noupourritures ; circulaires, factures et papiers divers, deux billets de loterie piétinés : tout à la rue!
Le trop-plein d'inutile de crasse qui déborde des foyers "hume sweet hume" et ça n'hume pas bon dans les chaumières gadoue grise et brune car multitude d'excréments canins ressuscités sous la neige fondante la rue vomit son haleine puante.
Toutes ces saletés me font regretter l'insaisissable blancheur de la neige. Me font haïr ce faux hiver citadin, tentative bâclée, comme si cette ville était au-dessus des saisons. Ne pas contrôler la nature les excuse de ne rien contrôler ici où s'amoncellent immondices et débris.
Montréal n'a jamais été aussi laide et aujourd'hui je ne sortirai plus.
"N'ayez crainte fermiers! Les porcs sont encore là! Ils ne quitteront pas la porcherue!"

mardi 17 janvier 2012

Magnétisme moustachu

Je marche dans la bibliothèque ; des dizaines de milliers de livres m'entourent mais je n'ai pas le temps de m'attarder davantage je suis pressé. Puis une image me frappe : un de mes moustachus préférés apparaît et me happe ; je suis attiré, mes pas se dirigent vers la revue en question, plus rien n'existe, je suis avalé par un aimant.  Je prends la revue, je l'emprunte sans même la feuilleter. Dans le métro, je commence ma lecture : 

"Nietzsche dérange tout le monde : les philosophes, les universitaires, les théoriciens politiques, les conservateurs, les théologiens, les moralistes, les nationalistes, les libéraux, les penseurs de gauche, les égalitaristes, les démocrates.  [...] Pour Nietzsche, l'humain, trop humain, a perdu l'énergie vitale, foisonnante, dionysiaque qui le soulevait à l'époque grecque, quand il se laissait posséder par le désir et la danse, acceptait le destin et le tragique de toute vie. Depuis, l'homme a pris peur, il a préféré l'asservissement de l'idéal et du bien-être, croire en un Dieu abstrait et un État salvateur, laisser l'argent corrompre jusqu'à la Terre.  Pour échapper à cette course folle jusqu'au nihilisme et la morbidité, retrouver la joie, la créativité et le respect de la "Vie", l'homme doit inverser toutes les valeurs, se réinventer. Se surmonter. 

Toute une intro. Les vrais traits d'une philosophie qui a été falsifiée, tronquée, récupérée par le fascisme et l'extrême gauche. Nietzsche le "sans patrie", appelant à une philosophie artiste et poétique, d'une terrible rigueur ; pensée en éclats, hanté par Dionysos, dieu tragique et dansant.

"Notre monde est un caillou jeté dans l'univers, l'homme une créature mal fichue apparue par hasard, soumise à des jeux de force qui la dépassent, empêtrée dans le vivant, dépendante de la Terre qui l'a vue naître." 

C'est vrai qu'il dérange.  Un mélange de doutes, de questionnements, de réflexions, de révélations, de poésie.

Continue de me déranger.

lundi 16 janvier 2012

Les couleurs invisibles

lumière prise dans le prisme du lustre
éprise
incandescent phosphène
étheressence
l'éclair tigré oscille entre
arc-en-ciel et terre
et déferle le soufrefeu

spectre des couleurs volages
volutes infinies vapeurs fauves
que tisse
invisible
l'étherescence

Temps des jours

Dernier après-midi tranquille avant le retour au travail. Et mon livre qui ne me tombe pas des mains, vortex aux mille couleurs inconnus, et des mots, des mots et encore des mots. L'infini à porter d'atteinte, juste là sous les yeux. Ici du thé brûlant repose sur la table. Quel temps fait-il dehors? Je ne sais pas, je n'en ai cure.

Boule à mythe

Fossile pseudo-surréaliste retrouvé en fin de semaine, en pleine séance d'important ménage, dans un vieux cahier raturé, déchiré et grossièrement noirci dont je ne soupçonnait plus l'existence. Encore une fois, l'urgence de l'écriture et la recherche d'images prenaient le dessus sur le rythme et le sens.


C'est dans un rêve de carbone que j'ai respiré les murmures aveugles
En bas des grattes-ciels ils sont des fières statues qui scrutent l'invisible
Dans l'ombre je tombe de la falaise et gît sur l'écume bitumeuse
Dos au sol mon crâne écarlate s'ouvre au ciel de porcelaine
Et je suis le fils des oiseaux
Mon sang est un vin que les bourgeois avalent mais ne goûtent pas
À la coupe de mon cou, mon âme est deux amants que l'on arrache l'un à l'autre
Soudain je me soulève du sol sous le vent des voitures et les cris muets des passants
Ils me voient sans me regarder je suis leur indifférence et leur adoration
Je pleure des pierres et oublie des terres
Je vis la liberté futile des ailes des soldats
Je suis en guerre
Le sang est une rivière en furie qui viole le granit des lits
Mes cris se meurent dans les feuilles d'arbres à la lumière diamantée
Le fusil dans ma main vit dans la grisaille de mes songes
Je vois toutes les parties sans en voir l'ensemble
Et j'appuie sur la détente
Ma passion est un charme
Le ciel explose et les flammes brûlent ma peau
Les nuages sont des notes dans la grande portée bleutée
Je n'entends pas cette musique triste
Silence fracassant
Mon coeur brûle vif en mon sein un dragon crache en moi
Et je bois mes éveils immobiles pour l'apaiser.

Chicoutimi, 2003

jeudi 12 janvier 2012

Hommage aux grosses madames irlandaises (ou délire éthylique de ce très cher Bloom)

"Niam! Regarde.  Elle estconfortablement charpentée.  Elle est calfatée d'une sérieuse couche de graisse.  Un mammifère ça ne fait pas de doute étant donné le volume de la poitrine, tu remarqueras qu'elle présente en façade et à portée de la main deux protubérances de respectable dimension, qui ne demandent qu'à tomber dans son assiette à soupe, tandis qu'à l'arrière, sur un plan inférieur, s'offrent deux protubérances supplémentaires qui indiquent une certaine puissance rectale, tumescences qui appellent la palpation et ne laissent rien à désirer sauf pour la fermeté.  Des parties aussi charnues sont le produit d'une alimentation méthodique.  Le gavage sous la mue amène le foie à un volume éléphantesque.  Des boulettes de pain frais, de fenugrec et de gomme de benjoin, ingurgitées avec accompagnement de thé vert, les dotent pendant leur brève existence d'une barde de lard aussi colossale que celle d'une baleine. Ça c'est dans vos cordes, pas vrai?"

- Joyce

mercredi 11 janvier 2012

Isolement

Ruines bleues des cieux invisibles.  Les nuages dans le désert, ombres-miroirs des regards brisés, des pensées éperdues.  Néant fuyant inatteignable noirceur de l'inconnu réconfortant du réel au rêve.  Puis l'inquiétant cauchemar, la part de l'autre en soi.  Limites des rives du mirage ondoyant de fureur solaire.  La pensée emprisonnée s'évade en tempête.  Couper la pensée.  Revenir en soi.  Temps sans repères.  Que les murs devant moi.  Et le verre de l'oeil se brise sur les parois.

Boule à mythe

Catégorie spécifique où je ressortirai, sans rien changer, de vieux écrits non-négligables.

Ici, petit texte sympathique que j'ai retrouvé récemment, un des premiers que j'ai gardés.  C'est plein de clichés, mais je le reproduis sans en changer une virgule.  Dix ans déjà.  J'étais dans ma phase Lautréamont et Rimbaud.  Change-t-on tant en 10 ans?  

Je le relis : pourquoi l'ai-je gardé?

Pour la naïveté
Pour l'urgence 
Pour l'insouciance la plus plus totale
Et la béatitude qui parfois l'accompagne


Du fruit le plus pur au noyau décomposé

Une goutte de lune argentée se reflétait dans l'oeil d'onyx noir de la jeune femme, avec des stries de lèvres rouges dans son iris, neigeux comme les aurores de l'hiver.  Du givre se parsemait sur ses paupières à demi-closes et au bout des cils, telles des opales d'eau glacées où miroitaient faiblement les étoiles de cette nuit boréales.  Son regard indifférent fixait les arbres qui l'entouraient ; des vastes chênes d'hématite grisâtre aux branches comme les petites rivières brusque des profondes forêts, qui ont vu d'étincelants poissons migrer, et qui se déversent dans l'air, issues de cette colonne fluviale droite et dressée, aux sillages des bateaux intemporels l'ayant naguère navigué, qui prend racine dans la terre lourde et rêche.  Sur ses joues des veinules bleues, telles des parcelles d'éclairs captée par des regards étonnés d'enfants, se frayaient des chemins sur les dunes gelées de son visage jusqu'aux lèvres d'azurite, froides et immobiles, ayant auparavant ensoleillé le coeur de nombreux hommes.  De ses dents comme des cristaux de roches auxquels maints pilleurs ne pourraient résister, coulait un mince filet de grenat rouge coagulé dans la froideur précoce de l'hiver.  Sur son cou, des cheveux de jaspe et de jais lisse respiraient le vent froid qui les berçait, et ils valsaient doucement sur sa nuque émoussée que l'homme caressait comme un coquillage épuré par les eaux endormies des grands lacs miroitant.  Faisant dos à la nuque, sa gorge d'améthyste brisé se déversait sur le sol enneigé, et laissait voir le corail prendre la forme d'un récif morcelé entre les golfes las de sa poitrine blanche et dénudée, comme des monts finement sculptés par des vents sans nom et sans route.  Des ecchymoses ambres couvraient ses seins tailladés, ses épaules écrasées et ses bras torturés, ceux-ci se croisaient comme ceux d'un enfant effrayé qui implore la nature tout en tournant le dos à la peur qui l'assaille.  Sur son ventre se dessinait un trou d'obsidienne comme de l'encre profonde : une encre qui aurait nourrit toutes les plumes, qui aurait induit toutes les oeuvres et à l'intérieur de laquelle tout esprit créateur prend mystérieusement forme.  Les entrailles olivâtres comme des algues se vidaient de leurs essences transparentes et aqueuses : elles débordaient de cette cage corallienne de nacre rougie par l'écume baveuse et sanglante d"un loup, comme le serpent femelle qu'on éventre pour laisser sortir les serpenteaux morts étouffés.  La putréfaction prenait l'apparence d'une caverne sombre où les éclats de diamants auraient été volés, de la chair rongée par les insectes du temps, du fruit le plus pur au noyau décomposé, et l'arôme d'éther qui en émane ne fit m'évanouir lorsque je l'aperçus.

                                                                                                                            Chicoutimi, 2002


Ah nostalgie, quand tu nous tiens.