mardi 3 mai 2016

Aphorisme 341

"Le poids le plus lourd - Que dirais-tu si un jour, si une nuit, un démon se glissait jusque dans ta solitude la plus reculée et te dise : "Cette vie telle que tu la vis maintenant et que tu l'as vécue, tu devras la vivre encore une fois et d'innombrables fois ; et il n'y aura rien de nouveau en elle, si ce n'est que chaque douleur et chaque plaisir, chaque pensée et chaque gémissement et ce tout ce qu'il y a d'indiciblement petit et grand dans ta vie devront revenir pour toi, et le tout dans le même ordre et la même succession - cette araignée-là également, et ce clair de lune entre les arbres, et cet instant-ci et moi-même. L'éternel sablier de l'existence ne cesse d'être renversé à nouveau, et toi avec lui ô grain de poussière de la poussière!" - Ne te jetterais-tu pas sur le sol, grinçant des dents et maudissant le démon qui te parlerait de la sorte? Ou bien te serait-il arrivé de vivre un instant formidable où tu aurais pu lui répondre : "Tu es un dieu, et jamais je n'entendis choses plus divines!" Si cette pensée exerçait sur toi son empire, elle te transformerait, faisant de toi, tel que tu es, un autre te broyant peut-être : la question posée à propose de tout : "Voudrais-tu de ceci encore une fois et d'innombrables fois?" pèserait comme le poids le plus lourd sur ton action! Ou combien ne te faudrait-il pas témoigner de bienveillance envers toi-même et la vie, pour ne désirer plus rien que cette dernière, éternelle confirmation, cette dernière, éternelle sanction."

- Le seul et unique Friedrich Nietzsche,  Le Gai savoir 


j'ai entendu tes soupirs
se lamenter dans mes souvenirs
languissant à la recherche
de nos baisers absents

jeudi 28 avril 2016

Bang bang de Nancy Sinatra
superbe effet de guitare
tremolo du spleen suave
et mélancolique de l'amante éconduite
douce tristesse des notes détonations
du fusil métaphorique de ton départ
de ce destin qu'elle n'a pas choisi
mais que tu rejettes malgré tout
malgré l'amour imparfait qui fusionne
vos vies plus qu'incomplètes
elle dépose les armes de son amour dans la boue

vibrato de son âme
la corde tremble et danse
macabre l'ombreflète
les railleries des anges
le satyre souriant l'invite
et tend la perche
vers l'esseulée amante qui se perd
dans le soupirail de son cou

la brûlure du noeud
comme un succédané d'étreinte
caresses des promesses devant ses doléances
la contingence vague
du souvenir de ton cou
elle s'endort dans un calme mirage
un imperceptible remous
la nuque brisée d'avoir trop dansé
avec celui qui n'est pas son époux


mardi 26 avril 2016

parenthèse ouvertincomplète

(Un moment comme un autre. Alcool récréatif. Je n'ai pas écrit une ligne depuis ma dernière entrée - exception faite d'un trait d'esprit qui n'est pas de moi - sinon un poème qui traîne pas loin à quelque part. Probablement mauvais si bien que je n'ai pas la force ni l'intérêt d'aller le chercher dans mon carnet dans mon sac pour le retranscrire. Un poème issu de nos habituels mardis. Mais c'était toi l'inspiré cette semaine-là. T'as foutu plein d'haïkus sur ton blog. Mais je suis en fin de rush de correction. Ai trop réfléchi à l'agonie de mon amie. J'ai le cerveau ankylosé. Me semble que ça ressemblait à

dans le midi puissant
le soleil travaille depuis des heures
la lumière vide les murs de leurs images
gravures grotesques et iconographies funèbres
apocalypse luthérienne qui jaunit et
perd de ses reliefs
que des murs lisses et plats
prêts à accueillir les reflets amputés
du monde amorcé depuis longtemps -
on ne fait que fuir l'attente

Quelque chose comme ça. Phoque datte. J'ai commencé à lire un livre plate aujourd'hui. Le genre de livre que tu termines au plus sacrant pour passer à autre chose au plus vite. L'histoire m'endort. Ce manque de cette énergie qui m'est si chère. C'est d'une gravité et d'une lourdeur insupportable. Froid et austère. Un bleugris fade. Très québécois. Faut rigoler merde. Pas la doxa humoristicomerdique habituelle. Faut rire pour de vrai. Les plus grandes oeuvres - Quichotte, la Recherche, Ulysse - sont hilarantes. Mais l'autre décline les spectres et les calques de la folie pendant d'inlassables pages. Et ses plates réactions. Il est tellement sérieux. Une virilité feinte. J'ai clanché le livre le cerveau à off, comme quand t'écoutes un film de merde.

Cette parenthèse sera simple et cette entrée n'aura pas de chute - tu as souligné quelques-unes de mes finales pas trop moches dernièrement mais celle-ci sera plate incomplète je devrais peut-être dans ce cas-là ne pas mettre ce texte sur mon blog mais nous nous sommes dit participe passé accident tellement pronominal le pronom réfléchi est complément indirect donc on n'accorde pas du Ennio Morricone joue à la radio trame sonore d'un des rares films que je n'ai pas vus je reconnais la beauté de sa mélodie crescendo dans les aiguës j'haïs ce mot avec son estie de tréma par rapport autre mélodie de Morricone western spaghetti landes solaires et poussiéreuses déserts de sables jaunes et beiges ces couleurs ne sont pas des choses donc on accorde je délire j'ai trop corrigé dernièrement que nous devions mettre nos textes sur nos blogs sans nous soucier de ceux qui lisent sans attendre de rétroactions de toute façon une fois lu ça tombe dans l'oubli tous les mots inutiles si seulement j'avais choisi la tranquillité et l'indifférence si seulement j'étais capable de croire en dieu pour me convaincre que tout va bien et que tout ira toujours bien parce que le paradis de merde nous attend au-dessus de l'amertume noyée des jours ordinaires qui passent mais non il faut foncer et s'en crisser ma tête a résisté à des coups de batte de baseball répétés et à tous les excès délibérés elle peut résister à un mur invisible que je me crée dans mes angoisses et mes doutes



"- How do you know it?

- That's what I do. I drink and I know things." 
                                                                          - Tyrion Lannister

jeudi 14 avril 2016

courant de conscience

Dans le métro direction L'Escalier rendez-vous habituel avec Francis je vais être en retard je n'ai même pas remarqué le temps qu'il fait je suis jamais en retard la dernière copie de la journée m'a pris un temps fou encore une autre journée éreintante de corrections ma musique suit mon mood Bach dans l'avant-midi Animal Collective dans l'après-midi et maintenant ce n'est rien d'autre qu'Against Me! dans le temps que Laura Jane Grace était encore Tom Gabel et qu'il/elle hurlait sa vie et son trouble dans un micro cheap dans un studio cheap mais avec une rickenbacker de course punk à l'impossible scream it until you're coughing up blood je voudrais m'étrangler dans mes propres cordes vocales arrachées à mains nues trempées dans des sangs inconnus de milliers de morts morts pour rien avant d'avoir pu exprimer toute leur philosophique colère et toute leur philosophique violence et tes cris Laura ou Tom je ne sais plus déchirent et martèlent mes tympans usés de ta rage pertinente je suis celui qui reçoit tous les échos des fureurs morts-nées full of sound and fury signifying nothing you fucking bet Macbeth enclume lucide martelée du malheur des autres désastres en attendant demain en redoutant que l'aube se brise mais Against Me! nom de groupe le plus significatif qui soit je me souviens de notre show ensemble c'est à toi mon Karl que je pense quand j'écoute ça à ton midi terrible qui vacille mes blessures sont rien devant tes plaies ouvertes qui refusent les stases qu'on pourra laver avec nos larmes si tu veux bien pleurer sur mon épaule vibrato de la corde du tragique tendu entre ton destin et le sien et vous marchez lentement mais la tempête se lève orée de la chute et j'ai peur pour vous estie de cancer de marde porteur de mort pas poétisable pour deux maudites cennes rien à rendre beau dans votre malheur mon ami je suis désolé la seule chose qu'il y a de beau c'est l'amour entre vous deux plus fort même si elle s'étiole... Ce soir dans le but avoué mais ridicule d'essayer de repousser l'estie de faucheuse je vais éteindre toutes les lumières sauf une petite chandelle je vais boire mon whisky au goulot à grandes lampées à votre amour et je pleurerai tout mon soûl en maudissant le monde comme je le fais d'habitude seulement là je vais avoir une crisse de bonne raison vous êtes tellement plus que des mots qui passent ces mots qui explosent devant cette métaphore qui ne vient pas je suis à court d'image pour vous dire combien j'aimerais tuer ce cancer-là... C'est plate de même et c'est ça qui est ça quand mes amis meurent j'pleure...

Citation du jour

En préparant mon cours sur le joual, je tombe sur cette citation de Mononc' Serge :

"Le joual, c't'un diamant en plywood gossé a'ec un couteau d'pêche."

C'est de la métaphore de grand champion international de course!

mercredi 6 avril 2016


6 avril.
Corrections.
Jordi Savall jouant 83 pièces de viole des Cinq livres de Marin Marais.
Dans Folies d'Espagne du Second livre,
on dirait un quatuor à lui seul.
Lapsang souchong bouillant.
En attendant le Laphroaig 10 ans.
(On se récompense comme on peut)
J'entends déjà la nuit.
Le travail est lent,
le sublime baroque l'emporte.
Et il neige...
         Après ma colère.
         C'est la tempête qui me calme...

vendredi 1 avril 2016

soliloque abscons

à chaque fois que je termine un rush de correction je m'enfonce et me perds complètement dans la lecture huit livres en quatorze jour c'est beaucoup trop saturée ma tête est trop pleine de déchirements de pensées de délire flamboyant de mots et d'images impossibles et hallucinés

un rêve québécois est en fait un cauchemar sublimant une violence inouïe réactionnaire d'un peuple qui refuse d'en être un                                                    à la dérive

satan belhumeur jouissif délire d'amours interdites et décadentes sous le signe du puissant rhino ferronnesque franc-maçon d'une politique absurde trouée de lumière dans les sombres soixante-dix

et après Nietzsche est revenu par la bande ouvrir les plaies encore vivaces pour y jeter sa poix brûlante le supplice du lucide ce pari nietzschéen que je relève depuis longtemps où ma vie n'était que solitude dans un piètre pastiche du crucifié nomade ou du poète aux semelles de vent

exiles érodés par des souffles inconstants entre chicoutimi et montréal combien de temps passé loin de la pierre inébranlable de mes origines je suis exilé en mon propre pas-de-pays à chaque fois près de l'étouffement

peu importe on revient toujours toujours à Nietzsche à la fois magma marteau et dynamite et l'air est étrangement moins amer sous son soleil moins vicié malgré le bourbier urbain de la fange malodorante

je sens le fil de la colère se tendre et j'ai peur qu'il rompe l'homme révolté que de colère maîtrisée c'est probablement un de ses plus grands mérites j'ai peur que ça me rende fou
                                                                                embracing chaos

je marche dans les rues déracinées dans la gueule ouverte du granit je m'ennuie de l'authenticité des souches 

j'entends encore l'écho de sa démarche autoritaire chaque coup de talons sur mes tympans reine sans sceptre illuminant le soleil lançant un rayon sur le barbelé du suicidé

couché dans le sommeil de gravats et de ruines qui percent et raflent la peau un champ de cailloux dans le soulier de l'âme

dehors les voitures filent inconnues jusqu'au bout de nulle part phosphènes des gyrophares qui coulent et tachent le soir comme une peinture gazeuse couché mes livres à mon chevet je me demande qui de moi ou du conducteur fantôme va le plus loin

douloureux prolongement de l'espoir attendre dans le faisceau blanc du sablier vide l'adéquation de tous les prismes de l'amour

nous pouvons construire de nouveaux artéfacts orfèvrerie des reliques mais les automates mobiles passent dans leur ignorance indifférente dans le confort de l'engrenage imparfait 

au bout de la nuit c'est un océan d'or noir qui brûle et l'homme observe béat ce ballet de flammes traçant de sombres desseins je vois les yeux en larmes le coeur d'une forêt explosé 

je dois faire table rase

lundi 28 mars 2016


ce fut une autre nuit acide
je me suis réveillé les bras croisés
- fermeture du rêve -
octane alcalin dans la gorge
(regrets des combats
amertume d'une victoire vaniteuse)
l'insomnie s'obstine
la névrose expulse les intrus
et règne en reine désormais
dans son empire de poussières inachevées

j'enterre les échos
l'indifférence déferle
et j'écoute le calme de l'avalanche à naître


mercredi 23 mars 2016

verbatim abscons

Une cascade, que dis-je une avalanche (quel mot superbe). Toi seule qui caresse le génie du vent. Mêmes images. Énergie débordante. Moulures des murs en décrépitude. Me suis laissé emporté tout à l'heure à quelques transports. L'aile de papillon est une minuscule mèche de cheveux bleus. Ondes ourlées de paraboles sublimes qui tracent la périphérie de l'infini à toi. (Les portes sont entrebâillées. Nudité des esquisses, des dessins dans l'ambiance. Les regards tissent l'air, le voile imparfait de la toile du monde où s'organiser des ratures dégoulinantes tentant d'or donner le chaos. Fièvres et enthousiasme) Coups de poing comme code morsure la table. Je clame et calme dans le liquide mes débordements. Prendre l'air.

((Revenus du dehors où un semblant de manif semble manifester. Mais ce n'est pas une manif, c'est une fête, que dis-je, une pastorale idiote où la révolte se résume donc se réduit à des bruits de tambour et des drapeaux, que dis-je, des fanions de la CSN que font danser des enfants. Des jouets pour enfants câlice. Ils sont bien faibles les coups et les voix supposés signifier l'indignation et ébranler le socle de notre société corrompue. Se complaire dans son misérabilisme et sa petitesse, voilà l'adage d'une mollesse pas revendicatrice pour deux cennes. Ce n'est pas une manif, c'est un rassemblement clôturé dans un parc comme bétail dans un enclos.) Un rêve éteint qui se sublime et transcende aucune lueur dans un jour qui ne veut pas mourir, dans un échec qui se refuse à se reconnaitre. La nuitte sera longue et plate. Ce sont les obstacles dont je parlais. Ridicules pavés d'un passage banalisé. Cette meute anodine se dissipera au premier gyrophare, à la première ondée de bruine crépusculaire, car il n'y règne aucun réel amour, aucun désir de liberté, aucune volonté de révolte. Cette indignation est obsolète.)

(Mais dans tous les angles offerts à ma vision de grand duc, la poésie apparaît et me rassure et change ma colère en verve. Cette parenthèse était nécessaire, Francis pourrait en témoigner. Savante asymétrie qui mérite étude et respect et dithyrambe. Les mathématiciens spécialistes des paraboles, des ellipses et des courbes ne doivent pas s'ennuyer, surtout si leurs réflexions s'attardent sur l'Harmonie aux teintes bleues sur argentées. (Le serveur, en regardant mon verre vide : - Est-ce que c'est fini? Mon verre ne peut pas être plus vide, c'est impossible. - Oui il l'est. - Ah ok scuse, j'ai eu une illusion d'optique. - Je te comprends, j'en ai depuis tantôt.))

La nuit est tombée sans que je l'aperçoive. Comme si elle avait manqué une marche. Foulure de la brunante. (Le rassemblement s'est éteint, éphémère comme l'illusion de ses convictions (parce que faut dormir hein). La révolte ne se fait pas en marchant sur place dans un parc réglementé : cette propension affreusement québécoise à embrasser les contraintes, cette peur viscérale de l'inconnu. La révolte ne dort pas, elle doit être constante, systématiquement tendue. Un arc bandé prêt à décocher ses puissances flèches.) (En parlant de Don Quichotte : Cervantes n'a pas écrit "fou", il a écrit "ingénieux". Tout est là! Capuchons ramenés sur nos têtes, nous sommes les antimoines, les anticopistes, nous sommes les scribes de l'anodin effervescent) ((Réplique lancée : C'est une invention c'te fille-là tabarnac! Tout haut : on demanderait un prix Nobel d'architecture ici s'il-vous-plaît! La chute de reins invite à la noyade. Pistils éclatants de son corsage fleuri mauve et rose, un lit de pétales sur son torse. Dryade de clairières enchantées.) Entre l'épiderme et le duvet fragile - et enlumine les muses - maladresse et frisson des chairs découvertes. Ici entre les deux peaux, le refuge du divin.) Un temps, mon soupir ressemble davantage à un râle. Écrire sur un corps une dissertation nouvelle. Que des siècles qui passent. Et les étamines du soir distillent pollen neigeux sur le tapis de nuit. (Temps qui passe, s'amoncellent les soupirs) Et me manquent les matins frêles, cette rosée fragile qui s'évanouit sur la naissance du jour.

mardi 22 mars 2016

Encore...

"C'est ainsi que tout doit se passer quand, un matin sur deux, on s'éveille après une nuit de cauchemars désastreux: on se retrouve dans le tombereau du vieux Bom' Câlice Doucette, en plein milieu de la rue Monselet, à courir vers la meute hurlante que a encerclé le tonneau d'un moine pauvre et solitaire, si exemplaire dans son dénuement qu'il est normal qu'on craigne de lui la courageuse folie. Qu'arriverait-il si tout Moréal-Mort se mettait à vivre pareillement à moi, dans la mortification quotidienne, la méditation totalisante et la lobotomie perpétuelle? Ce serait enfin le monde dans tout son envers, rien qu'une pluie de beauté sur toutes choses, et cette fraîcheur de l'air pour faire venir les oraisons sacrées. Rouler dans la rosée en guise d'ablutions saintes, fixer le soleil comme il faut dans les yeux pour que jamais plus la ténèbre ne revienne, pour que jamais plus ne nous tombe le ciel sur la tête, faisant apparaître la répétition et le recommencement, ce qui existe depuis l'origine des siècles, avec les même mouvements d'astres et les mêmes hommes pantelants et apeurés qui, leur boite à lunch à la main, se laissent manger les poumons dans la poussière et le bruit. Ce simple travail reconnue par moi, et qui a bouleversé les données mêmes de ma mort: abolir les changements passagers de conscience et faire connaître à tous qu'il n'y a pas de mystères, seulement l'événement magique par lequel se fonde la sainteté.
-Victor-Lévy Beaulieu, Satan Belhumeur

jeudi 17 mars 2016

Mardi. Escalier comme d'hab. Mais spleen amorphe. Manque d'énergie et de fulgurance. Complainte aiguë pleine de réverbérations venant de la radio. Cordes de cuivres pincées, anneaux de l'ouroboros, j'entends les vrilles immobiles de nos vouivres. Et chantent les relents mélodiques sublimés de la morosité. Pourtant. Je devrais être. Obstacles semés dans le chemin de la conscience à l'action. Je m'ennuie du monstre. Basse douce du feutre. La diable et la mort partout autour de moi. Sur la table à côté de La recherche, Satan m'attend avec sa belhumeur qui s'annonce délirante. Il est fou. Une chick à rasta passe. Yeux de phoque globuleux. Elle n'a même pas fait de vent. Je reviens à mon étude. Mon ami et moi ne parlons pas. Nos silences. S'installent et communiquent. Dans nos lectures et nos écritures nous nous retrouvons. Solidaires. Privilège. Notre plaisir est calme. Longue pause qui ne paraît pas. Le revoilà. Les phrases s'interrompent. Assumer les méandres des proses spontanées. Le rythme, le tempo, le jazz, le beat. Accumulation. Grippe. Fatigue. Correction. Préparation et dispenser ladite préparation. Ma calligraphie s'amenuise et. M'empêche de voir. Hiéroglyphiques pattes d'araignée. Poison indolore qui tache. Mais ne blesse pas. Magma serein et tranquille d'une éruption qui viendra. Tantôt. Pas aujourd'hui. Plus tard. (Transgresser l'ambiance par sa seule présence. Se tapir dans la faille - disparaître complètement - et attendre que se referment les sutures de granit). Il faut tenter la flamme. Risquer la brûlure. 

lundi 14 mars 2016

Fort

"Un système devient fou lorsqu'il ne veut incarner que le remède, que la protection, que le rempart schizoïde contre le réel, tel le fantasme psychotique de ne vivre que dans le ventre protégé des symboles. La psychose n'est pas, comme on l'entend souvent dire après Lacan, la faillite de l'accès au symbolique, c'est bien plutôt l'incapacité d'en sortir, de percer le placenta du langage pour naitre au monde, au réel, au vivant ; le psychotique n'est pas une bête asymbolique, il n'est qu'un homme, pourrait-on dire, il ne parvient pas à sortir de l'homme, des limites de la Cité, du symbolique (et de la symbiose), pour trouver ce pas au-delà, ce surhomme qui est sa fin et sa source, sa chance d'être au monde en tant qu'être inutile, singulier, échappant à tout discours, à toute représentation, à toute loi, à toute économie."

- Nicolas Lévesque, Le peuple et l'opium

mardi 8 mars 2016

Exercice de style - sonnet paillard

(Ok. C'est somme toute ironique que Francis m'ait proposé comme thème la liberté totale pour qu'en y réfléchissant, je décide de l'occulter pour essayer d'écrire un sonnet, une des formes de poème les plus contraignantes qui soient.)

Je renais dans ton haleine d'animal pur;
Mon désir lové dans les golfes de ton corps.
Quand tu possèdes la superbe du condor,
Je me soumets à l'audace de tes augures.

Sur ta peau précieuse je dessine l'azur.
Ta respiration lourde en un écho sonore;
Ton orgasme à venir que mon amour honore
Amplifie la fièvre, l'abandon, la luxure.

J'irai même jusqu'à protéger ta sueur,
Car elle nourrit la clepsydre de mes heures,
De mon temps qui s'horloge au gré de tes caprices.

Entre moi et ta peau des milliers de moments,
Et des prétextes à la peinture de mes vices;
Ton sexe, mon amour, est le temple du temps.

jeudi 3 mars 2016

esquisse - deuxième partie

De retour à L'Escalier. Notre rendez-vous du mardi est en train de devenir une tradition et c'est parfait comme ça. On s'était dit qu'on essaierait peut-être une autre place un moment donné, mais la faune est hétéroclite ici et se rejoignent assez d'espèces pour esquisser tout son soûl.

(J'omets deux pages de descriptions vraiment plates. 
                                     Mon carnet est une forêt de ratures)

C'est la tête lourde de six heures de correction que je m'efforce de poétiser l'instant. Banalités du quotidien, mais je l'assume, le tibia du songe pris jusqu'à l'os dans le piège. Images lentes, je suis en face d'un mur, la faune derrière moi, je ne me retourne pas. (saurai-je les attraper? me montrer suffisamment alerte?) --- une tempête déferlera cette nuit sur cette imitation d'hiver ; il semblerait que la météo ne se trompera pas cette fois ; je profite du temps en dehors de chez moi ; demain je serai cloîtré ; correction oblige ; encore --- friches d'une forêt de ratures.

Devant moi, la tapisserie est mosaïque d'iconographies moyenâgeuses où la mort est présente dans chaque image. Le trait est gros et grotesque, semble buriné à même le mur, la mort n'en est pas moins effrayante. Sur l'une d'elles, un homme à tête de bouc - le Will Shakespeare de VLB aux formidables cornes ! - étrangle une bourgeoise devant deux hommes indifférents et une mort ricaneuse. Carnaval macabre. On lit ici et là un peu d'allemand (la calligraphie gothique m'empêche de bien distinguer les lettres), on dirait les illustrations de l'Apocalypse d'une bible protestante.

(Anticiper la tempête. Ariel esprit des airs et de vie oeuvrant pour le grand Artificier - silence, exile, and cunning - Je nous donne dix minutes d'écriture furieuse ! Si je pouvais vomir toutes les formes que j'ai dans la tête, ordonner la tempête qui s'annonce dans le doux prélude jazz guitare-trombonne du duo qui vient de prendre le stage (fluides et maîtrisées improvisations, leur conscience communique en silence), créer l'instant avant que tout ne se perdre en futilité dans la paille éphémère des secondes, une tempête approche, elle est mieux d'en valoir la peine, Caliban esprit infâme des morts, nature sauvage soumise au grand mage, apprivoiser l'indomptable chez qui le spleen le plus lyrique passe - Ô nature et instinct ! Violence archaïque des pulsions bien primaires, de la pulsation des spasmes créateurs créature modelée par la nuit d'onyx tombant sur l'île dans le contrejour atroce de l'éclairage non tamisé du bar --- je ne regarde personne, pas de hipsteuse au charme retenu, ni de lys roux, qu'une ampoule trop forte qui pèse sur mes paupières lourdes de lumière, que des notes envoyées par le vent et les cordes - dialogue totalement cohérent - que ma tête qui me serre dans la précipitation des mots, dans une tempête d'idées sans commune mesure avec notre nature dénuée d'esprits - Ariel et Caliban, oxymore aux milliers de visages, mimiques polymorphes de l'imaginaire foisonnant du barde, harpie et bossu terrifiant de la psyché, la tempête c'est eux. 

Et quand tombera ce demi-mètre de neige ce soir, je ne pourrai dormir, car je rêverai trop à ce brave nouveau monde qui pourrait renaître du courroux vindicatif du blizzard avenir, je m'obstinerai à croire que la magie existe ailleurs que dans le cerveau de ceux qui y croient.)

Je ne détourne pas la tête.
Sur la table devant nous : Proust, Céline et Cervantes (namedroping assumé) dont je n'ai pas le temps de parler.
Winterreise - le voyage d'hiver - de Schubert qui m'attend, avec du Talisker 10 ans.
Mille images comateuses qui ne renaîtront pas tout de suite.

***

(Lendemain.
Lent demain.
Ce fut une tempête minable...)

mercredi 24 février 2016

Esquisse

C'est le couple le plus improbable qu'il m'ait été donné de voir depuis très longtemps. Quoique je hésite à leur attribuer trop rapidement l'épithète de couple, car mon instinct, quelque part, se protège, se convulse et se refuse de croire à pareil ménage. Je les regarde et ils semblent dénués de tout mystère, victime d'une esthétique anachronique trop accentuée et d'un hipsterisme exacerbé. 

Francis écrit frénétiquement depuis plusieurs minutes et pour ma part j'ai interrompu mon office et mon orfèvrerie faute de matériau à travailler. Ma lecture de Cervantes me sied plus à cette heure où les muses se font discrètes, empêtrées qu'elles sont dans leur mutisme désolant. Dehors, le jour s'endort tranquillement et moi avec lui. La concentration nécessaire que l'écriture demande est distraite - une elfe vient de passer, pas nourricière pour deux cennes comme dirait l'autre de dépit, mais une elfe pareil. Elle passe et disparaît, comme un flash, mes yeux fatiguent et regardent les phosphènes qui la suivent danser.

L'Escalier continue de se remplir, la lumière vient d'être tamisée d'un coup, la nuit commence mais sans moi. Je ne suis pas cet iconoclaste à la dégaine savamment négligée. Qu'un pauvre type qui hésite et oublie et réfléchit dans les reflets noires d'encres généreuses. Le moment présent fuit. "T'as l'air inspiré mon vieux", que dit Francis. "Je ne sais pas", comme seule réponse. J'écris c'est tout, sur rien. Une esquisse. Sur ma soirée qui s'annonce riche où déchiré entre Cervantes, un documentaire sur Snowden et une symphonie de Bruckner, je ferai un peu de tout, mais au final un peu rien. 

(Je viens de raturer une longue phrase. Elle était inutile et elle est morte avant même de faire son effet. Et se perd une autre image. Comme la plupart des choses que j'écris.)

Le couple dont je parlais tout à l'heure ressemble à ce qui suit. Elle, assise à gauche, porte des Blundstone, des pantalons saillants ou fluets, un chemisier (fait : pour un homme, on utilise le féminin, une chemise, et pour une femme, c'est toujours le masculin, un chemisier - une explication quelqu'un?) d'un beige à se pendre, boutonné jusqu'au cou en plus - je ne comprends pas ce désir de s'auto-étouffer -, des lunettes à la Nana Mouskouri avec une chaînette dorée (Francis s'est attardé sur ce même détail - les connexions se font, la télépathie fonctionne!), elle a les cheveux courts et sombres ; elle a un certain charme - some kind of a cutie -, mais sa dysharmonie est violente. Mais lui, à droite, un côté de la tête rasée et l'autre, cheveux tombant comme herbes défraîchies sur son menton imberbe, cheveux agonisant sur peaux mortes et pellicules, culottes de jogging, New balance, veste impossible motif léopard mais rouge, foulard vert fluo - déjà là rien ne l'aide -, mais sa voix comme une comparaison inexistante ou juste impossible ajoute un gros trait sur le relief de cette caricature que cet homme (!?) incarne tout en insouciance. Vous me pardonnerez j'espère cette esquisse on ne peut plus superficielle certes, mais n'en demeure pas moins qu'ils sont totalement improbables. Francis persiste et signe : la femme au chemisier beige a un charme discret mais là.

Une chanteuse vient de prendre le stage - peau d'ivoire et chevelure rouge sombre brun doré auburn celtique. Petite voix rappelant une jeune Dolly Parton. Elle a un spleen mi-irlandais mi-country ; un lys aux pétales flamboyants tout plein de douleurs et de bonheur en même temps, sa voix est à fleur de peau. Et ensuite se déplacent les angles sur le plancher de l'Escalier maintenant bien foulé et les possibilités géométriques presque infinies - excusez une nébuleuse métaphore - se déploient en merveilleux théorèmes. Finesses des droites sur lesquelles sont construites de lumineuses paraboles de velours noirs. Une mèche tombe sur un profil en croissant qui complète la belle unité de son visage constellé d'hiver. Toute la féminité du monde dans une mèche rebelle, dans une nuque offerte au tamis des lumières d'où s'échappent les plus fines particules de clarté. Un coin d'univers, un principe absolu, un siècle qui passe!!

mardi 16 février 2016


"L'obscurité creuse nos solitudes, elle ne cache pas la vérité."
- Serge Bouchard

lundi 15 février 2016

froid polaire

Vendredi pas tout à fait soir encore. Le soleil s'est juste couché vraiment vite, sans attendre la nuit. Il est frileux aujourd'hui, après tout, il va faire -48° demain. Sur Saint-Denis, les flocons obèses et les lampadaires dansent sans retenue, s'épousent et déposent sur la ville leurs reflets dorés qui découpent l'obscurité bien installée. Je prends Berri. Trop de voitures passent et dérangent et crissent pneus et moteurs par-dessus ma musique. Après trois jours de Portishead, PJ Harvey succède à Beth Gibbons, qui doit avoir mal à la gorge de ce que je l'ai trop fait jouer ces derniers temps. Les voix féminines, ma chaleur dans cet hiver. Voix tantôt pré ou post-orgasmiques, tantôt cristallines comme des diamants tranchant l'ombre. On Battleship hill. Oh Polly Jean! T'as pris ta voix fragile et fluette pour cette chanson, ta voix vulnérable comme chair en hiver. Oh Polly Jean! Quand ta voix manque craquer à 3 minutes 19 secondes, mais que tu la récupères, c'est mon coeur que tu fends et recolles tout de suite après. J'en pleure, mais par en-dedans, fait trop froid dehors. 

Mes six stations de métro se résument en distractions et indifférence. Je sors au Quartier latin. Des itinérants partout. Sur mon chemin, l'un d'eux pisse en plein milieu du trottoir comme s'il n'y avait âme qui vive. Sa petite graine morpionneuse viole la poésie qui s'était doucement installée sur ma soirée. Envie de l'envoyer chier, mais je n'en fais rien. Je dois contrôler mes émotions, c'est que j'ai un câlice de volcan à l'intérieur, une énergie quasiment épeurante tellement elle semble intarissable. Arrivé au Saint-Ciboire, ma blonde n'est pas encore là. Je griffonne dans mon calepin comme un déchaîné. Tout le monde autour crie si fort, la musique, encore plus. J'ai l'impression de n'être vu de personne. Pour eux, je suis l'invisible ou l'insignifiant dont ils n'ont cure, celui qu'ils ne remarquent pas ; pour moi, je suis l'indifférent au milieu de la foule, qui a peur que la poésie et l'amour foutent le camp, que la beauté s'évapore et me laisse complètement seul devant ce qui serait ma plus grande peur. 

Je suis fébrile. Mes doigts travaillent les fissures. Je m'enfouis dans mes pensées. Je m'enfuis de la foule présente. La poésie est furtive, les muses, agaces. Le froid qui s'annonce prend naissance dans mes tempêtes. Les mots sautent de partout, comme dans ce jeu de fêtes foraines où il faut prévoir de quel trou sortira la marmotte en plastique et taper dessus avec une mailloche. On dirait que je manque à tout coup, je suis une fraction de seconde en retard. Je suis le sable dans l'engrenage ambiant.  Je désordonne moi-même ce qui m'entoure en attendant que tu combles ma solitude. Tu arrives enfin. Ton sourire a quelque chose de rassurant. Nous partons aussitôt, l'atmosphère ne te plaît guère, et on s'enfonce dans la nuit froide. Notre pas rapide sur la neige dure et criarde. On oublie tout. Nos pensées errent. On va rejoindre des amis avec qui nous boirons toute la nuit, dans l'insouciance des pintes. Mais ma bière a quelque chose de fade, je ne sais pas pourquoi. Peut-être l'est-elle parce que pas une fois nous ne penserons à ces itinérants que j'ai vus tout à l'heure. Ni au fait qu'ils vont peut-être mourir de froid demain soir, parce que -48°, ben c'est frette en crisse.

vendredi 12 février 2016


depuis plusieurs jours
observer une multitude
de destins périodiques
tantôt distrait tantôt renversé
l'éclat est éphémère
mais laisse une cicatrice
lourde et creuse
qui se fossilise
directe dans mon cerveau

dimanche 7 février 2016


pendant deux jours
mettre le silence sur repeat

mardi 26 janvier 2016

Le chevalier de la Triste Figure

"Ami Sancho, il faut que tu saches que je suis né par la volonté du Ciel en cet âge de fer pour y faire revivre l'âge d'or ou doré, comme d'ordinaire on le nomme. Je suis celui à qui sont réservés les dangers, les grandes prouesses et les valeureux exploits. Je suis, dis-je à nouveau, celui qui doit ressusciter les chevaliers de la Table ronde, les Douze Pairs de France et les Neuf Preux de la Renommée, celui qui doit faire oublier les Platir, les Tablante, Olivant et Tirant, les Phébus et autres Bélianis, avec toutes la troupe des fameux chevaliers du temps jadis, en accomplissant, en celui où je me trouve, tant de grands et extraordinaires exploits, tant de faits d'armes qu'ils obscurciront les plus illustres de ceux qu'eux-mêmes ont accomplis. Tu remarques, fidèle et loyal écuyer, les ténèbres de cette nuit, son étrange silence, la rumeur sourde et confuse de ces arbres, le bruit terrifiant de cette eau que nous sommes venus chercher, et qui semble se précipiter et se jeter du haut des monts de la Lune, et puis ces coups incessants qui blessent et déchirent nos oreilles ; toutes ces choses, ensemble et séparément, suffiraient à remplir de peur, de crainte et d'effroi le coeur de Mars lui-même ; à plus forte raison de celui qui n'est pas accoutumé à semblables rencontres et aventures. Eh bien, tout ce que je dépeins là, ce sont autant d'aiguillons propres à éveiller mon courage, et qui font que, déjà, mon coeur éclate dans ma poitrine du désir qu'il a d'entreprendre cette aventure, si ardue qu'elle paraisse. Aussi, serre un peu les sangles de Rossinante et reste ici, à la grâce de Dieu. Attends-moi trois jours, sans plus ; après quoi, si je ne reviens pas, tu pourras t'en retourner à notre village et, de là, pour me faire plaisir et bon office, tu iras au Toboso où tu diras à l'incomparable Dulcinée, ma dame, que son malheureux chevalier est mort pour avoir entrepris des choses qui l'eussent rendu digne de pouvoir se dire son esclave."

vendredi 22 janvier 2016

exercice de style - chronique

Ma nouvelle session recommence officiellement lundi prochain. J'aurai passé les derniers jours à lire et à lire encore et sans arrêt, si bien que je n'ai rien écrit depuis plusieurs semaines. Après des gros rushs comme une fin de session ou la folie du temps des fêtes - encore cette année, plus de deux mille kilomètres de voiture en à peine huit jours, de la bouffe et de l'alcool à n'en plus finir -, je passe la majeure partie de mon temps à lire, comme si je voulais reprendre le temps de lecture perdu alors que j'avais la tête bien enfoncée dans le travail. Si bien que je lis trois livres en même temps et j'en arrive à un point où j'ai l'impression que ma tête va exploser. Je lâche mes livres, en proie à des angoisses, me reprochant mon oisiveté que je considère improductive. Même si je me considère plus souvent qu'autrement anachronique, je suis parfois homme de mon temps, esclave de l'action et du souci de performance - étant un gars de région, j'accuse Montréal pour ça. Je reste étendu sur mon divan en me disant que je dois absolument faire quelque chose sinon je perds mon temps, alors que je sais pertinemment que je fais quelque chose en lisant et que je m'enrichis avec ces lectures. Je ne peux pas m'empêcher de croire que ce sentiment est profondément actuel, post-moderne et imposé par cette société débile dans laquelle je m'efforce de vivre. Qui plus est, pour justifier mon oisiveté, une des mes activités préférées est l'écoute intensive de musique classique. Prendre le temps d'écouter de la musique, une longue heure à écouter une symphonie, je me dis que je ne perds pas mon temps. Voyez l'absurdité : dans la lecture intensive, je perds mon temps, et dans la musique, non. Je me rends bien compte du ridicule. Je suis pas à un paradoxe près. Cette sensation me fait reprendre la plume et le présent texte témoigne que j'en suis rendu là. Sur mes lectures, je pourrais m'étendre longuement, mais je peine à faire de l'ordre dans tout ça, j'ai besoin d'un certain recul. De toute façon, ce qui me hante plus que tout depuis une semaine, c'est la Symphonie no.7 et mi majeur du compositeur autrichien Anton Bruckner. Une symphonie que je n'avais jamais écouté et qui traînait dans mes quelques deux cents disques de musique classique. La beauté de la chose, c'est que j'ai pris ce disque au hasard. Celui-ci fait bien les choses des fois. Cette symphonie est absolument extraordinaire du début à la fin, mais selon moi le moment fort est le deuxième mouvement, l'adagio sous titré sehr feierlich sehr langsam (très solennel et très lent). À la fois triste et d'une puissance d'évocation inégalée, c'est probablement le deuxième plus beau mouvement lent de l'histoire de la musique après l'allegretto de la 7ème de Beethoven. Après des petites recherches - parce que je suis incapable de ne pas me renseigner sur quelque chose qui m'interpelle -, j'ai appris que ce mouvement a été composé alors que Bruckner pressentait la mort à venir de son mentor, le compositeur allemand Richard Wagner. Si Bruckner est un homme sans controverse aucune, on en peut pas en dire autant de Wagner. Sorte de compositeur maudit, névrosé, mégalomane et narcissique à n'en plus finir, antisémite et ultra-nationaliste de surcroit ; il a incarné la volonté de puissance nietzschéenne et il est souvent considéré comme un des plus grands artistes de tous les temps, parfois même comme LE plus grand, tout art confondu. En effet, son Anneau du Nibelung serait, selon certains enthousiastes comme Stephen Fry, la parfaite symbiose du théâtre et de la musique élevée au rang de l'épique et du mythologique, l'acmé de la création artistique. J'avouerai ne connaitre guère l'oeuvre de Wagner, l'homme me pose problème pour l'instant, mais je me permets de garder quand même certaines réserves quant à cette étiquette. Je ne doute pas de la puissance de l'oeuvre et je comprends qu'il ait changé la face du monde (hélas pour le pire d'une certaine façon), mais pour ma part le Barde reste indélogeable. Ceci dit, ce qui m'a le plus troublé, c'est d'apprendre que c'est précisément cet adagio qui a été joué sur les ondes de la radio allemande le lendemain de la mort d'Adolf Hitler, le 30 avril 1945, qui était lui aussi un admirateur immodéré de Wagner. Était-ce à la demande du führer ou une initiative des radiodiffuseurs allemands? Connaissait la mégalomanie d'Hitler, je penche pour la première option. Hitler tenait Wagner pour l'incarnation de la volonté de puissance et surtout comme celui qui avait su éveiller le nationalisme allemand. Toutes les apparitions d'Hitler,  les rassem-blements nazies, les cortèges et les défilés de la Wehrmacht, etc., étaient accompagnés par la musique de Wagner. Qu'il ait choisi la même musique funèbre que celui qu'il admirait par-dessous tout ne m'étonnerait pas. Mais la plus belle des musiques soulignant la mort du pire des hommes, je ne peux m'empêcher de trouver ça dérangeant. Je me sens comme Alex dans A Clockwork orange, lorsque pendant son traitement, la 9ème de Beethoven est associée aux images ultra-violentes : celle-ci devient un réflexe conditionnant pavlovien, quelques notes suffisent à le rendre malade, sinon fou. À chaque fois que j'écoute l'adagio de Bruckner (ça doit bien faire une vingtaine de fois depuis une semaine), que je ne peux m'empêcher de trouver extraordinaire, beau et sublime, de savoir qu'Hitler se le soit approprié - comme il s'est approprié Nietzsche maudit calisse - ou que les Allemands l'aient utilisé pour rendre hommage à cette ordure m'exaspère. Les hommes ont parfois le tour pour s'approprier l'art et, malheureusement, le dénaturer complètement. C'était mon inquiétante étrangeté du jour.

jeudi 14 janvier 2016

(!!!)

"Qu'entend-on par nihilisme? Distinguons. Ou bien, définition numéro 1, version restreinte, la mienne : le nihilisme nie le mal, il en cultive l'ignorance. L'innocent qui, après le 11 septembre, acclame Ben Laden, l'expert qui comprend l'horreur et finit par la justifier à force de l'expliquer sacrifient, fût-ce à leur insu, à l'axiome nihiliste fon-damental : il n'y a pas de mal. Ou bien, définition numéro 2, généralement reçue, mais à mes yeux erronée, le nihilisme est l'ignorance du Bien. Dans ce cas, la modernité entière passe sous sa coupe. L'économie où tout se vend et s'achète. L'univers sans dieu où nul ne sait à quel saint se vouer. Le débat ouvert où chaque conviction et son contraire s'affirment librement. Voilà qui illustre une condition humaine régie par l'axiome de substitution : il n'y a pas de Bien - commun, infaillible, immuable.

Un sophisme des plus répands postule que ces définitions 1 et 2 se recouvrent. S'il n'y a pas de Bien, il n'y a pas de mal. Et réciproquement, Dieu et diable apparaissent et disparaissent de conserve. Évidence trompeuse. Erreur absolue. Si j'admets la définition 2, le doute méthodique de Descartes ou l'inquiétude d'Hamlet tombent dans l'escarcelle du nihilisme, pour autant qu'ils laissent en suspens ou mettent entre parenthèses l'existence et le fondement des valeurs suprêmes. Montaigne aussi serait nihiliste : «C'est, à l'avis de Socrate, et au mien aussi, le plus sagement juger du Ciel que de n'en juger point.» Nommons relativiste (et non nihiliste) cette hésitation très partagée touchant l'Idéal. Elle se distingue d'un nihilisme stricto sensu (définition numéro 1) qui escamote l'existence du mal et de l'horreur. L'enfer des Twins Towers produit une émotion assez générale, bien que chaque citoyen ému conserve par-devers soi une idée singulière et incomparable de son paradis préféré. Dès qu'on délaisse les jeux de mots et leurs équivoques, expérience du mal et expérience du bien, loin de se recouper, s'avèrent parfaitement hétérogènes. Elles font deux. «La maladie se sent, la santé peu ou point ; ny les choses qui nous oignent au pris de celles qui nous poignent» (Montaigne).

Emma Bovary circule entre les deux définitions précédents. Elle a rompu avec les croyances (chrétiennes) de son enfance et ne s'en inquiète guère. Relativiste, donc. Elle vit sa vie sans souci des dégâts qu'elle sème derrière elle et des souffrance qu'elle inflige, suivant ainsi la pente du véritable nihilisme (définition numéro 1). L'héroïne de Flaubert est confondante. Elle conjugue les charmes chaleureux d'une libération brutale et l'audace glacée d'une brutalité libérée."

- André Glucksmann (2002 : 92-93)

mardi 29 décembre 2015

clair, net et précis

"God and Christ exist, but they are so distant and beyond us that they cannot be our concern."
- Harold Bloom

They just cannot...

jeudi 24 décembre 2015

courant de conscience

par journée de grands vents la seule chose pour y tenir tête la symphonie numéro 9 en ré mineur de Dvorak au parc Jarry ma blonde dort sur le divan je n'allais pas rester évaché sur mon divan par pareil temps je ne trouve pas les accents pour le r et le a je me souviens au archambault il y a de cela quelques années avez-vous un cd de dvorak ça se prononce dvorjak madame du moins comme on peut franciser un nom tchèque je ne dis pas pour vous reprendre par prétention mais je suis sûr qu'il aurait aimé que vous prononciez son nom correctement oui mais il est mort non madame il est éternel la symphonie du nouveau monde premier mouvement adagio ce sont les arbres les premiers qui entendent la même musique que moi immenses épinettes noires d'environ vingt-cinq mètres de haut on ne s'attarde pas suffisamment à l'âge des arbres on les tient pour acquis mais ils nous survivront en tout après les pluies intenses de la matinée le parterre est d'un vert impossible pour un 24 décembre il y a quelques personnes qui jouent au croquet pas au criquet au croquet comme dans le vieux dessin animé d'Alice au pays des merveilles quand la reine de coeur joue avec des flamands roses quel film impossible pourtant gravé dans mes souvenirs d'enfance on réécoute ça aujourd'hui et on se rend compte à quel point c'est psychédélique ils devaient être tous défoncés ça l'air plate le croquet en tout cas le vent se fait plus violent les feuilles mortes me fouettent le visage et les quenouilles sur le bord de l'étang résistent comme elles peuvent mais perdent quand même de leur parure ça me rentre en-dessous des lunettes j'en ai plein les yeux en tournant vers le nord-ouest le vent redouble d'intensité deuxième mouvement largo le plus lent j'écoute les trois premières minutes ça manque de fureur il devrait faire crépuscule calme ou aube légère pour que le mouvement prenne tout son sens je le saute sacrilège interrompre ces bois et ces cuivres contemplatifs mais ils sont assourdis par le vent qui siffle trop et mes écouteurs de merde ne cessent de glisser de mes oreilles note à moi-même ça suffit les écouteurs de merde je les ai sur les oreilles au moins deux heures par jour c'est le genre d'investissement qui en vaut la peine troisième mouvement scherzo molto vivace un des morceaux les plus grandioses du répertoire romantique parfait pour ce vent à gonfler les plus grandes voiles personne n'a de cerfs-volants quel magnifique mot ça m'étonne entre les parties plus douces on dirait presque des pastorales les acmés d'intensité furieuse quelles percussions je continue de marcher et je ne vois plus grand chose sinon plein de joggers et t-shirt et en shorts des joueurs de soccer beaucoup de marcheurs que des passants flous qui disparaissent rapidement je ne vois plus rien mes lunettes sont sales j'ai le soleil dans la face et mes yeux laissent la place à mes oreilles ce mouvement a inspiré une des scènes de combats les plus épiques au cinéma à savoir Obi-Wan Kenobi et Qui-Gon Jinn contre Darth Maul dans la menace fantôme ok le film était vraiment poche mais le combat final reste très fort ce n'est pas la veille de Noël aujourd'hui c'est impossible on commence notre périple de deux milles kilomètres ce soir elles sont belles les vacances elles sont relaxantes c'est effrayant les vacances quatrième mouvement allegro con fuoco une des plus belles ouvertures de l'histoire de la musique qui n'annonce rien de moins que la découverte qui change le monde qui change le nouveau monde l'épique dans toute sa dimension mythologique ç'en devient presque une valse quand les cordes dansent avec les cuivres sur un menuet symphonique pour ensuite laisser toute la place au déploiement de la force de Dvorak fuck les petits accents je n'ai pas le temps ce mouvement inspira lui aussi une scène pas piquée des proses dans le retour du roi the beacons are lite Gondor calls for aid et Viggo Mortensen qui cours en Aragorn il a porté un t-shirt du canadiens de montréal pendant tout le tournage du film en-dessous de son costume il disait qu'il se sentait plus fort avec je trouve cette anecdote complètement marrante à cinq minutes cinquante-deux secondes tous les brasiers s'enflamment entre montagnes et montagnes plus éloignées les unes que les autres non je ne dois pas penser aux montagnes encore moins à des montagnes de neige les transitions de ce mouvement sont sublimes et dire que Dvorak s'est inspiré de danses amérindiennes j'avoue que ce bout là m'échappe un an de composition pour quarante-cinq minutes d'exécution faut le faire la lumière s'estompe rapidement on peut littéralement voir le jour tombé dans les percussions et les échanges de cordes les arbres dansent encore mais rien de la nature des gens qui passent ou des mots qui me restent et ceux qui m'échappent n'arrivent à reproduire l'impact de cette musique sur les tambours de mes tympans vers le seuil de mon être et de son accord harmonieux avec ce jour impossible finale dramatique à souhait révélations oniriques horizons dignes des plus grands océans des plus grandes chaines de montagnes des coeurs les plus humains. 

samedi 19 décembre 2015

C'est tellement punk.

On the first day of March it was raining
It was raining worse than anything that I have ever seen
I drank ten pints of beer and I cursed all the people there
And I wish that all this raining would stop falling down on me

And it's lend me ten pounds, I'll buy you a drink
And mother wake me early in the morning

At the time I was working for a landlord
And he was the meanest bastard that you have ever seen
And to lose a single penny would grieve him awful sore
And he was a miserable bollocks and a bitch's bastard's whore

And it's lend me ten pounds, I'll buy you a drink
And mother wake me early in the morning

I recall we took care of him one Sunday
We got him out the back and we broke his fucking balls
And maybe that was dreaming and maybe that was real
But all I know is I left that place without a penny or fuck all

And it's lend me ten pounds, I'll buy you a drink
And mother wake me early in the morning

But now I've the most charming of verandahs
I sit and watch the junkies, the drunks, the pimps, the whores
Five green bottles sitting on the floor
I wish to Christ, I wish to Christ
That I had fifteen more

And it's lend me ten pounds, I'll buy you a drink
And mother wake me early in the morning

And it's lend me ten pounds, I'll buy you a drink
And mother wake me early in the morning

The boys and me are drunk and looking for you
We'll eat your frigging entrails and we won't give a damn
Me daddy was a blue shirt and my mother a madam
And my brother earned his medals at Mai Lei in Vietnam

And it's lend me ten pounds and I'll buy you a drink
And mother wake me early in the morning

On the first day of March it was raining
It was raining worse than anything that I have ever seen
Stay on the other side of the road
'Cause you can never tell
We've a thirst like a gang of devils
We're the boys of the county hell

And it's lend me ten pounds and I'll buy you a drink
And mother wake me early in the morning

And it's lend me ten pounds and I'll buy you a drink
And mother wake me early in the morning


vendredi 18 décembre 2015


"So our virtues lie in the interpretation of the time..."
- William Shakespeare

vendredi 11 décembre 2015

Quel extraordinaire personnage


You common cry of curs, whose breath I hate
As reek o'th'rotten fens, whose loves I prize
As the dead carcasses of unburied men,
That do corrupt my air : I banish you !
And here remain with your uncertainty.
Let every feeble rumour shake your hearts ;
Your enemies, with nodding of their plumes,
Fan you into despair ! Have the power still
To banish your defenders, till at length
Your ignorance, which finds not till it feels,
Making but reservation of yourselves,
Still your own foes, deliver you
As most abated captives to some nation
That won you without blows ! Despising
For the city, thus I turn my back.
There is a world elsewhere.
                                                           - Coriolanus, III.3

mercredi 9 décembre 2015

Milieu de nuit

(Clin d'oeil à l'autre, il va comprendre.) L'insomnie n'est pas un manque de sommeil, c'est juste dormir beaucoup plus vite que le temps passe. Et il ne passe pas vite cette nuit. Silence endormi, stérile. Le drone du frigo s'éteint et le silence est rendu quasiment pur. Assourdissant presque. Les pensées sombres ont laissé leur place à l'indifférence des heures. Tout s'arrête. J'écoute les secrets que la nuit a à m'offrir. J'attends patiemment. Ta ténèbre n'évoque plus rien, jument de la nuit partie galoper dans d'autres rêves que les miens. Parce que les miens sont rendus des mirages en pleine nuit en manque d'étoiles. Plus rien ne marque le temps dans ce vase clos enveloppé de velours noir - le drone du frigo est reparti, moment violé par le retour de l'horloge, par le retour du mécanisme, là c'est moi qui s'arrête.