samedi 25 février 2017

un dude de Côte des Neiges qui connait le japonais
pour avoir vécu au pays du soleil levant
- belle image! -
pendant une très longue année
one from Suffolk who lived in London, Glasgow,
Vancouver and now Montreal
pis un autre, un redneck de Chicout'
who dreams way to much 'bout love
speaking about past voyages
and the ones to come
Paris, London, Prague, Rome and Barcelona
speaking sports and rules
badminton, cricket, squash, hockey and rugby
speaking about different languages
syntax, prose and poetry
reading Joyce, Kerouac and Ginsberg
listening to old drum and bass
and Run the jewels
and Blue Train from Coltrane
and fucking Glenn Gould
drinking wine, beer, bourbon and Lagavulin 12 years old
twelve dead glasses on the table
Ma française is not that good anymore
It's because you're drunk - Yeah you're right, cheers mates!
We're not changing the world
but it feels like a better place right now

jeudi 23 février 2017

j'avance dans le jour
en déchirant les lambeaux des heures

MacDougal street blues & Desolation blues
I feel no sorrow nor pain

lecture interrompue par le bruit de l'averse
la première depuis l'automne dernier
elle gronde par intervalle par cycle
et se dépose sur le calme
de l'espace vide et infini

I'm no slave of my suffering
elle et moi cohabitons
assumés
                      We're fallen 
        angels 
Who didnt believe 
That nothing means nothing

être une force tranquille qui va
prodigieusement libre
        I will suffer no rival

And if you dont like the tone
       of my poems
You can go jump in the lake.

Well said Jack

mercredi 22 février 2017

EVEN JOYCE
Even he, Joyce,
     had love-
Even blind poets
                             - Jack Kerouac

Ti-Jean, surtout les poètes
aveugles sont amoureux fous
tu devrais savoir ça pourtant

lundi 20 février 2017

sur le chemin du retour de la montagne
Dehaes conduit comme un chef
nous sommes calmes et parlons à peine
la musique le fait à notre place et on se comprend
les phares des voitures s'agglutinent
comme un long insecte aux mille yeux
que notre élan irrésistible dépasse
le ciel est lourd d'une masse opaque de nuages
mais - le plus loin que l'on puisse voir
juste avant le début de l'horizon -
il est fendu de lumière par la hache d'un titan
cette lumière est à la fois fatigue du jour passé
et promesse de celui à venir
et l'on avance inlassablement
entêté mais toujours pris entre les deux

jeudi 16 février 2017

De l'égocentrisme

Égocentrisme : (n.m.) vient du latin "ego" (moi) et "centrum" (centre, aiguillon!?!) et signifie : "ne penser qu'à soi-même, tendance à tout rapporter à soi, à ne s'intéresser qu'à soi."

Karl Ove Knausgaard est un phénomène et un phénomène ne fera jamais l'unanimité. Dans une critique rarissime et plutôt virulente - certaines personnes aiment à descendre ce que la majorité admire, ça leur donne cette fausse impression de supériorité et d'unicité -, de son oeuvre, on l'accuse d'être un égocentrique pathétique et méprisable parce qu'il ne fait que parler de lui et de ce qui l'entoure, témoignant ainsi de sa personnalité antipathique. On ne pourrait prétendre le contraire : essentiellement, Knausgaard ne parle en effet que de lui, mais le critique, de mauvaise foi, en oublie le sens profond. C'était d'ailleurs l'une des principales craintes de Proust quant à son oeuvre. Il disait, je paraphrase, craindre qu'on ne le prenne que pour un petit snob condescendant et que ses inlassables descriptions de tout ce qui l'entoure n'étaient qu'un moyen de se flatter et de se satisfaire l'ego, autant dans sa virtuose maitrise du fond que celle de la forme, alors que lui y voyait plutôt l'occasion de tirer de ses observations quelque chose qui transcenderait l'individuel et le personnel pour atteindre l'universel : à travers lui et, surtout, son écriture, il voulait dégager des lois générales touchant tous les humains. En ce sens, son approche est quasi-scientifique. D'ailleurs, lors de sa parution, son oeuvre en a plus fait pour l'étude de la mémoire et du temps que la science à proprement parler. On pourrait dire la même chose de l'oeuvre de Joyce, mais cette digression serait trop longue. C'est néanmoins bon à savoir que la prochaine fois que vous entendrez parler de "quarks", ces particules élémentaires constituantes de la matière observable - rien de moins! -, sachez qu'il s'agit au départ du son émis par un choeur d'oiseaux dans le Wake : le scientifique qui en a fait la découverte était en train de lire Joyce et choisit ce mot pour nommer ces particules. De savoir que cet infinitésimal dénominateur commun est en fait le son que faisaient des oiseaux dans l'esprit d'un écrivain génial ne peut m'empêcher de me faire sourire. Pour en revenir à Proust, inutile de dire qu'il a réussi sur toute la ligne à dégager ces lois qu'il voulait universelles, celles de la révolution des êtres évoluant autour de soi dans le Temps. Il faut être un abruti de course pour voir dans le grand Oeuvre de Proust un éloge de l'égocentrisme et du narcissisme, il fait de la littérature la vie même et c'est exactement la même chose avec Knausgaard. 

C'est une porte toute grande ouverte que j'enfonce, mais à l'ère des réseaux sociaux où tout un chacun s'expose par bribes, de façon éminemment hypocrite et sans réelle franchise, pour témoigner des épisodes supposément "marquants" de leur vie, Knausgaard raconte sa vie, dans toutes ses contradictions, avec justement cette franchise et cette honnêteté inexistantes - sinon déguisées, tronquées et altérées -, de nos jours. Il est à contre-courant parce qu'il est authentique, parce qu'il ne supporte pas le faux-semblant, le mensonge et l'hypocrisie (j'y reviens souvent, mais c'est parce que c'est peut-être le plus grand mal de notre société posthumaine). On l'accuse de platitude? Mais c'est justement sa force. Comme l'ennui en est une dans La Recherche et comme l'absence d'aventures est la grande aventure dans Ulysses. Pour certains, Knausgaard pourrait être d'une banalité abrutissante, mais il a compris, contrairement à beaucoup de gens qui se "mettent systématiquement en scène"- il y a donc falsification sinon altération du réel -, que le banal dans toute sa réalité peut être sublime pour qui sait bien observer. Ce qui en revient au propre de la poésie qui est d'être capable de s'émerveiller devant n'importe quoi comme si c'était la première fois qu'on l'observait. Tandis que la tendance actuelle présuppose qu'il faille vivre de grandes choses pour donner du sens à sa vie, Knausgaard vit la sienne à travers son extraordinaire entreprise littéraire où l'auto-censure n'a pas sa place, où les gestes du quotidien, à travers leur banalité et notre indifférence, révèlent qui nous sommes et permettent de mieux nous connaitre. Et n'est-ce pas là l'essentiel des choses? Les écrivains qui ont consacré sinon sacrifié leur vie à l'écriture, comme Proust, Joyce et Knausgaard, et qui n'ont fait de leur vie que de la littérature, en ont plus fait pour l'étude de l'Humain que bien des sciences, qu'elles soient humaines ou dites pures. La vie imite l'art comme disait Oscar Wilde, et Freud n'aurait jamais été Freud sans Dostoïevski et Nietzsche. J'attends encore quelqu'un pour me prouver le contraire. 

J'aime m'imaginer l'écrivain comme le photographe qui en est encore à l'argentique : il refuse l'instantanéité et le filtre déformant de la photo numérique et de la photo prise au cellulaire, sans parler de l'insipidité du selfie. Comme le photographe anachronique, l'écrivain doit se replier dans la chambre noire de son soi pour révéler les images qu'il voit sur la page blanche, exactement comme le révélateur chimique le fait avec la photo, dans cet espace précis et unique entre l'inconnu de l'obscurité et l'évidence de la lumière.

mercredi 15 février 2017

tuer le temps spontanément

Mardi après-midi, Café Lézard sur Masson. Je dois aller garder ma nièce de dix mois tout à l'heure, la perspective d'avoir deux heures de bébé-thérapie où je pourrai m'oublier un peu beaucoup pour me consacrer à cet être complètement dépendant me fait le plus grand bien. En attendant, j'ai du temps à tuer. J'ai amené une pile de corrections, mais le coeur n'y est pas. La tête non plus d'ailleurs, elle est trop pleine de lecture, d’écriture, des mots des autres et des miens. Neuf bouquins (et pas des moindres) depuis le début de 2017, je m'enligne vers un nouveau record. J'ai terminé Voir le monde avec un chapeau de Carl Bergeron ce matin et si les deux cents premières pages étaient fulgurantes, les cent cinquante dernières m'ont plutôt lassé. Je les ai clenchées à la vitesse grand V pour pouvoir retourner au plus sacrant à Knausgaard. J'ai commencé Un homme amoureux tantôt et j'ai juste envie de décrocher complètement de tout pour me laisser happer dans son univers à nouveau. J'ai de la correction? Too bad. J'ai de la prép'? Too bad encore. Juste lire et écrire. Rarement un écrivain m'a donné autant le goût d'écrire, mais non pas d'écrire pour secouer le fond ou la forme, comme Proust ou Joyce me l'inspirent ; non, juste écrire pour écrire. Pour écrire tout et rien sans avoir à se justifier ou à se formaliser ; sans filtre, sans contraintes, sans censure, sans surmoi, sans taire tout qui m'habite et m'écartèle depuis presque trois semaines parce que je garde tout ça en moi. Pourtant, j'écris quand même pas mal sur ce blog, entre autres, mais ce n'est rien en comparaison de tout ce que j'ai écrit et caché, ou tout ce que j'ai écrit, raturé, rejeté du revers de la main et déchiré par la suite. Tous ces écrits tus par peur de brusquer, chavirer ou troubler leur superadressée. Peut-être que mes souvenirs de tout ça ne deviendront que des casse-têtes dont il manque des pièces, que des questions sans réponses. 

J'ai fait un horrible cauchemar l'autre nuit. J'étais couché sur une table de torture où un bourreau sans visage faisait son office. Il me scia littéralement en deux, en partant de mon épaule gauche jusqu'à mon aine gauche. Les côtes se détachèrent de mon sternum avec facilité mais lorsqu'il arriva à l'os iliaque, il dut y mettre tout son poids pour pouvoir casser l'os qui ne se rompait pas sous la lame de la scie. Il sortit des pinces-grip assez grosses pour couper un cadenas, il se pencha sur moi et je sentis son haleine horrible d'outre-songe venant d'une bouche invisible perdue dans les ténèbres floues de son absence de face. Je ne tenais plus que par l'os du coccyx et le bruit de l'os coupé par les pinces résonna dans tout mon corps. Je ne ressentais évidemment pas la douleur, mais je ressentais "la sensation", celle d'être écartelé, celle d'être détaché de moi-même. Après m'avoir scié en deux, le bourreau se mit en tête de recoudre les deux parties de mon corps.  (Tant qu'à ça, il aurait juste dû me crisser patience dès le départ, non?) Encore là, je sentais la grosse aiguille percer et ressouder mes chairs ; les points de suture étaient gros comme des lacets, ça me faisait une balafre qui me traversait verticalement tout le tronc, la taille et le bassin, passant directement sur le coeur, et qui me donnait l'air d'un Frankenstein grotesque, un Prométhée moderne de seconde classe, où révolte et romantisme boboches sont tracés à gros traits par les pinceaux incertains du songe. La signification de ce rêve saute aux yeux, même si ma ptite Freud en carton adorée n'est pas là pour confirmer, toujours est-il que ce rêve m'a foutu la chienne comme c'est pas possible et j'ose espérer ne plus jamais le refaire. 

Une ancienne étudiante est venue me voir ce matin. Elle n'étudie plus au cégep, mais elle avait à y faire et a pris le temps de venir me saluer. Un peu plus âgée que la moyenne, élève très brillante et d'une curiosité implacable, elle m'inspire une confiance totale et sans limite. Il y a des gens qui, sans qu'on s'explique pourquoi, suscitent ce genre de sentiments. Ils ont le don de nous mettre en confiance ; avec eux, la parole coule de source sans censure, ils sont un privilège. On se rencontre par intervalles, parfois très courts ou parfois très longs, et on a l'impression que le temps ne s'est pas écoulé, qu'on leur a parlé la veille. Dans certains cas, c'est carrément des années qui peuvent disparaître très rapidement (ces fugitives années comme disait Proust), l'on recroise une personne et la confiance qu'elle nous inspire - en espérant bien sur qu'elle soit réciproque, sinon rien ne fonctionne - nous permet d'ouvrir le livre que nous sommes et de révéler les secrets qu'il cache. En fait, elle s’est déjà confiée à moi par le passé alors qu’elle traversait une période très trouble de sa vie et elle avait alors été d’une franchise et d’une honnêteté à la fois désarmantes et fascinantes. Elle possède une écoute incomparable et une prodigieuse sensibilité. Elle m'a demandé comment j'allais et je ne sais pas ce qui m'a pris, mais j'ai tout déballé dans une logorrhée que j'ai cru indigeste tout d'abord et elle m'a par la suite rassuré en m'affirmant le contraire. Elle écrit et je l'ai toujours poussée là-dedans sans trop savoir si ce qu'elle écrivait était bien - même si ses travaux m'ont donné une bonne idée de son indéniable talent. Elle s'est toujours montrée réservée, le mot est faible, quant à son écriture car elle écrit dans la douleur. Après mon plaidoyer de bouette, elle m'a partagé un de ses textes. Du solide et du lourd, cette fille doit continuer d'écrire. Le fait qu'elle me partage son texte m'a flatté, il y a quelque chose de satisfaisant et d'inspirant de savoir que l'on vous accorde une telle confiance. 

Penser à tout ça et l'écrire me rend calme et serein. Une éclaircie dans la grisaille de février. Mon oeil est alerte et mes mains ne tremblent plus. Mon démembrement cauchemardesque appartient au monde énigmatique du rêve passé et de l'illusion disparue, ça ne m'inquiète pas. Je sens la puissante catharsis de l'écriture s'opérée alors que je sublime le trouble et la souffrance en un peu d'inoffensive poésie.

mardi 14 février 2017

j'ai vu ton coeur battre
dans une veine bleue saillante
juste dans l'angle de ton cou
sous ta peau presque transparente

lundi 13 février 2017

Soir de tempête. Crépuscule de bronze. Lumières d'airain fusant des lampadaires. Les flocons comme des flammèches éphémères dansant dans la nuit. Tout est en fuite dans la possibilité de l'évasion. Il n'y a pas âme qui vive dehors. Toutes se sont effacées le temps d'une soirée. Trois chandelles immobiles dans l'absence de souffle. Sensation de bombe à retardement. Latence de l'effondrement dans le dédale des stèles érigées. Vertèbres de l'ombre. Chercher des forces nouvelles dans le silence de l'ataraxie. Presque tout autour de moi est injecté jusqu'à la surdose de doux souvenirs déchirés.

Le lendemain. Montréal ensevelie sous le poids trompeur de la neige. Je fais le trajet bus-métro dans un état second. Tout ce qui m'entoure m'indiffère complètement, je ne pense qu'à la même... Carrie & Lowell de Sufjan Stevens accompagne le jour. De sa mélancolie découle une beauté pure qui s'épouse parfaitement au froid matinal. Je réfléchis et constate que je ne sais plus parler de. Tout ce que je tais et tout ce que je déchire va m'écarteler. Le parc Angrignon est magnifique mais la marche, éreintante. Le cerveau et le coeur demandent toujours plus d'oxygène. Des écureuils courent sur les branches lourdes de neige. Comme ce hamster infatigable dans ma tête. Fuir et se terrer au plus profond de soi. Je sais que je vais vers quelque chose.

samedi 11 février 2017

Pas seulement dans la maladie, à tout moment en fait

"Dans la maladie, Proust est mon ami. Je l'ai toujours lu dans des circonstances extrêmes de décrochage avec la "vraie vie" des bien-portants. Contrairement à ce que croient ceux qui ne l'ont pas lu, Proust n'est pas un snob refermé sur lui-même. Sa curiosité exceptionnelle s'approprie toutes choses comme une main préhensile et plusieurs de ses personnages les plus réussis sont en fait des prolétaires comme Françoise, la domestique de vieille souche. C'est en outre un archéologue des sens, qui raconte le mystère de la vie en creusant le réel plutôt qu'en suivant le fil d'une narration. Ses personnages sont des cas, qu'il analyse et effeuille jusqu'à la nudité poétique de leur anxiété première. La seule vraie "intrigue" de la Recherche est la procrastination du narrateur, qui diffère sans cesse le moment de faire une oeuvre Entre la première et la dernière page, des centaines de réflexions sur les aubépines, les clochers d'église, les madeleines, l'amour, la mémoire, l'enfance, l'art. Proust est un écrivant français, c'est-à-dire le contraire d'un romancier anglais : mémorialiste comme Saint-Simon et philosophe comme Montaigne, c'est un sensible doublé d'un curieux qui a quelque chose à dire sur tout ce qui l'entoure et sur tout ce qu'il a vécu. Cet essayiste autobiographe était trop poète et beaucoup trop génial pour ne pas faire du moindre détail de sa vie la colonne d'une cathédrale romanesque involontaire. 

Carl Bergeron, Voir le monde avec un chapeau

vendredi 10 février 2017

"Vers la fin de janvier, nous entrons au milieu de l'hiver, c'est-à-dire dans le néant. Les habitants du désert et les marins en pleine mer doivent ressentir une impression analogue. Les repères fixent s'effacent ; toute proximité dans le temps comme dans l'espace devient abstraite ; seule survit l'évidence de la solitude."

- Carl Bergeron, Voir le monde avec un  chapeau

Je hais février. Mois du faîte polaire, il n'est fait que de faux-semblants. En février se dévoile toute l'hypocrisie du soleil ; il est présent dans le ciel, mais ses rayons sont de glace. Ma marche rapide n'y change pas grand-chose, les muscles de mes jambes sont assaillis par la morsure pénétrante du froid ; je ne sens pas mon sang circuler, sans défense contre l'engourdissement. Le vent ne sert qu'à nous faire pleurer des yeux, qu'à endolorir et émacier nos chairs exposées. C'est le visage qui en prend pour son rhume, inévitable lui aussi. Toutes les têtes des passants sont enfoncées dans leur cou et leurs épaules. Le froid fait ressortir notre inhérente irritabilité, tout le monde avance comme des machines alors que la succession des jours renvoie à l'aliénation ; que possède-t-on dans l'indifférence polaire de février? Rien. Que le vide glacial des rues désertées. Nous marchons main dans la main avec la solitude. Et cette année, février est d'autant plus violent, car j'y ai perdu l'octobre sombre et superbe de tes yeux.

jeudi 9 février 2017

Marcel Marcel Marcel...

"Elles avaient fui depuis longtemps que j'étais encore à interroger vainement les chemins désertés. Le soleil s'était caché. La nature recommençait à régner sur le Bois d'où s'était envolée l'idée qu'il était le Jardin élyséen de la Femme ; au-dessus du moulin factice le vrai ciel était gris ; le vent ridait le Grand Lac de petite vaguelettes, comme un lac ; de gros oiseaux parcouraient rapidement le Bois, comme un bois ; et poussant des cris aigus se posaient l'un après l'autre sur les grands chênes qui sous leur couronne druidique et avec une majesté dodonéenne semblait proclamer le vide inhumain de la forêt désaffectée, et m'aidaient à mieux comprendre la contradiction que c'est de chercher dans la réalité les tableaux de la mémoire, auxquels manquerait toujours le charme qui leur vient de la mémoire même et de n'être pas perçus par les sens. La réalité que j'avais connue n'existait plus. Il suffisait que Mme Swann n'arrivât pas toute pareille au même moment, pour que l'Avenue fût autre. Les lieux que nous avons connus n'appartiennent pas qu'au monde de l'espace où nous les situons pour plus de facilité. Ils n'étaient qu'une mince tranche au milieu d'impressions contiguës qui formaient notre vie d'alors ; le souvenir d'une certaine image n'est que le regret d'un certain instant ; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hélas, comme les années."
- Marcel Proust, Du côté de chez Swann

mardi 7 février 2017

De la musique - extrait

Sur le chemin du retour, le transport des communs rassemble tout ce qu'il y a de plus ordinaire sur le Plateau Mont-Royal. Panoplie d'obèses chroniques, d'invalides incompétents, de coupes longueuil, d'étudiants pas révoltés pour deux cennes, une femme avec une pleine caisse de bananes (non mais qu'est-ce qu'elle va foutre avec soixante-dix bananes, prêtre!?) prend toute la place et ne s'excuse pas le moins du monde, des hipsters ennuyants comme le froid, des itinérants qui sentent la pisse et la misère et dont la puanteur pétrifie mon empathie ; lueur d'espoir : une sculpturale blonde aux yeux bleus vient s'asseoir à côté de moi, on échange un regard, dommage qu'elle ait une moustache. Crisse que le monde sont laitte! comme j'ai déjà dit plein de fois. La scène jure terriblement avec le Quintette à cordes n°3 en mi bémol majeur d'Antonin Dvorak qui joue en boucle dans mes oreilles depuis plus de vingt-quatre heures, le Larghetto surtout, c'est à vouloir s'arracher le coeur pour le donner à l'être aimé, avec tout ce qui vient avec. Récemment, on m'a demandé comment se faisait-il qu'un vieux punk comme moi pouvait triper autant sur la musique classique. "Parce que c'est peut-être la seule musique qui peut provoquer en moi autant des larmes de tristesse que des larmes de joie, le Larghetto de Dvorak (maudits accents pas trouvables) en est un excellent exemple. La musique classique c'est de la beauté à l'état pur, une conjonction de tout ce qui fait le sublime, la passion et l'immortel, c'est en-dehors du temps, connecté direct à l'essence de l'humanité. En plus, si tu veux résumer la musique classique, tu y vas comme ça : Bach a pris la musique et en a fait un carré, Mozart a pris le carré et en a fait un cercle, et Beethoven, ben il a fait péter le cercle." Elle acquiesça dans un sourire complice. Et l'on parla encore de musique comme on le faisait sans cesse depuis plusieurs semaines. On partage la même passion pour Schubert qui, malgré son extraordinaire notoriété, demeure probablement un des compositeurs les plus sous-estimés, le plus souvent pris dans l'ombre de Beethoven. Avoir fait tout ce qu'il a fait avant de s'éteindre à 31 ans relève du putain de miracle! Le Larghetto de Dvorak se développe comme une rêverie qui alterne entre la joie et le profondément tragique, où les regains de vie sont interrompus par des accents d'une puissante mélancolie, pour ensuite reprendre dans les soubresauts que déclenchent l'espoir et la passion revigorés. Écouter cette musique alors que commence à naître la tempête enveloppe l'atmosphère du jour. Le vent semble feutré du lyrisme des cordes, les brèves accélérations du tempo dans la seconde moitié du mouvement suppose une urgence indicible qui nous force à nous arrêter pour mieux sentir et ressentir.  Shut your eyes and see. Mettre des mots sur ce qui ne peut pas en avoir, une autre raison pourquoi la musique classique me fascine et me transcende. On dirait que l'Art permet au jour de suffire. 


jeudi 2 février 2017

Depuis qu'elle est partie, l'hiver s'est refroidi. Elle est passée comme un coup de vent brûlant, tantôt calme et tantôt déchaîné, laissant dans son sillage que du passé et aucune promesse, quelques blessures et trop de questions sans réponses. Dehors, le soleil m'indiffère. Il projette sa lumière sur le nacre des murs de mon appartement. Tout est blanc de fausse pureté. Celle qu'il projette sur les arbres dans la ruelle semble déposer le froid de l'air sur l'écorce endormie. Je m'ennuie de la pluie, du clapotement des gouttes sur les feuilles et dans les flaques, et du vrombissement sourd, comme en retrait sur une toile de fond grise, de l'averse. Thé blanc de Darjeeling (la cité de la foudre) ; Puttabong Queen, organic first flush premium ; acheté direct à 'source. Je ne peux pas croire que ça fait trois ans et demi déjà. Le thé est toujours aussi excellent après tout ce temps. Darjeeling, ville montée sur plusieurs paliers dans les montagnes juste à l'orée du Sikkim et de l'Himalaya, ville multicolore engloutie dans la brume de la mousson, entourée de champs de thé à perte de vue, à 75 kilomètres du Kanchenjunga, médaille de bronze des plus hautes montagnes du monde. Des champs de thé perdus dans les nuages, à plus de deux mille pieds d'altitude, on voyait les travailleurs ramasser des feuilles sans relâche, on devinait la rivière s'insinuant dans la vallée en contrebas, et cette odeur... 

À me perdre dans mes pensées, mon thé est devenu froid. Je le bois quand même, saveurs florale et herbacée, un coin du monde dans ma tasse. Proust avait tellement raison. J'alterne sans cesse entre lui et Knausgaard aujourd'hui, trouvant de quoi nourrir mon intellect et ma curiosité selon deux menus semblables mais singuliers. D'un côté, Swann, après avoir entendu la phrase de la sonate de Vinteuil pour la première fois, commence à trouver des beautés à Odette, qui ne lui plaisait pas du tout de prime abord, parce qu'elle ressemble à un personnage sorti d'une toile de Botticelli : "Il n'estima plus le visage d'Odette selon la plus ou moins bonne qualité de ses joues et d'après la douceur purement carnée qu'il supposait devoir leur trouver en les touchant avec ses lèvres si jamais il osait l'embrasser, mais comme un écheveau de lignes subtiles et belles que ses regards dévidèrent, poursuivant la courbe de leur enroulement, rejoignant la cadence de la nuque à l'effusion des cheveux et à la flexion des paupières, comme en un portrait d'elle en lequel son type devenait intelligible et clair." Mais quelle erreur il est en train de commettre! Cette volonté de se duper lui-même ; qu'est-ce qui peut bien pousser un humain à rendre le mensonge vérité avec tant de persistance aveugle? À s'inventer une sortie de secours dans une maison aux portes tout ouvertes? De l'autre, Knausgaard vient de perdre son père et continue de cogiter sur son travail d'écrivain : "Écrire un roman [...] et voir l'environnement former lentement et imperceptiblement l'écriture, car notre façon de penser est intimement liée à notre environnement concret autant qu'aux gens avec qui nous conversons et aux livres que nous lisons." Il n'a pas la prose de Proust, mais il est d'une lucidité fascinante, et c'est un peu beaucoup à cause de lui si j'écris tant dernièrement, ce qui sera lu comme ce qui ne le sera pas.

J'ai l'impression que le temps ne passe pas aujourd'hui. J'ai regardé l'heure à intervalle quasi-régulier sans m'en rendre compte pendant toute la journée, mais ça n'a eu aucun effet sur moi. Peut-être que lorsque nous sommes dans la plus complète solitude (mais le suis-je vraiment?), ne serait-ce que pour une seule journée, on peut s'extirper du temps un peu, cesser d'exister par-devers les autres et n'exister que par et pour soi-même. Ne voir personne et ne parler à personne, prendre un thé, lire deux livres plutôt qu'un, écouter Vheissu et The Alchemy Index de Thrice entre les deux, manger un peu, écrire, se poser pour réfléchir et pour se rappeler, écrire encore, voir le soleil laisser la place aux nuages annonciateurs de la brunante, jusqu'à ce que l'heure bleue apparaisse, parfumer le crépuscule avec les effluves d'un Bowmore 12 ans, voir naître la soirée et tomber la nuit, trois chandelles comme seule lumière... Non, rien... C'est probablement paradoxal, mais je ne sais ni ressens ce que fait le Temps aujourd'hui.

mercredi 1 février 2017

kin toé

"Ce qu'on ne connaît pas assez n'existe pas et ce qu'on connaît trop n'existe pas non plus. Écrire, c'est sortir ce qui existe de l'ombre de la connaissance. C'est ça l'essentiel de l'écriture. Pas ce qui s'y passe ni quelles histoires s'y déroulent, mais le y en soi. Ce y est le lieu et le but de l'écriture. Mais comment l'atteindre?" 

- Karl Ove Knausgaard, La mort d'un père

mardi 31 janvier 2017

fission de la pensée

Une nuit passée à plonger et replonger, par brèves bribes, dans un sommeil démuni de rêves - impossibilité d'atteindre le sommeil paradoxal : je ne me souviens de rien à mon réveil, j'encre des souvenirs sans ancre, volatiles images qui s'incarnent et se réincarnent à répétitions sous différentes formes, sous différentes images, mais sans cesse fuyantes, insaisissables (parce que trop dangereuses?) Sans rêves, mon sommeil est-il une terre stérile sans roi, sans reine, sans prince (et sans toi)? Au diable, je préfère rêver éveillé de toute façon.

(Mon appartement est vide et plongé dans le silence. Lapsang souchong le plus brûlant possible, superbe odeur du feu et de la fumée s'épousant à mon brasier. Je n'entends plus le bruit sourd de tes pas délicats, toi marchant pieds nus - toute nue en fait - sur le bois franc qui pâlit davantage sous l'ambre de ton corps. Your silhouette is nothing but a shadow that came back to disappear again, stealing old memories and creating new ones more beautiful but more painful than ever.)

Dans l'aube nimbée de lumière bleue et d'or naît un soleil de glace. Les rai et rayons découpent les ramures des arbres du Parc La Fontaine. Lignes d'horizon rompues ou superposition des champs de profondeur? On peut presque sentir la ville paralysée par le froid. The Whaler de Thrice ("This song is about being far away from the people that you love") joue en boucle depuis mon pas-de-sommeil, tout est hypnotique dans cette chanson, autant les textures des claviers que les drones tremblant dans la mélancolique mélodie, autant la track de beat toute en contretemps spasmodiques que la voix étonnamment douce d'un chanteur connu pour son scream vocal cathartique. Sublimer une hypnose qui doit se rompre par une autre qui, elle, se doit d'exister.

Un titre d'éventuel essai : De la pertinence de combler toutes les absences dans l'Art que je consomme à profusion et sans crainte parce que l'overdose est impossible en ce qui me concerne c'est fou ce qui me rentre dans le corps dans la tête et dans le coeur en une journée et aujourd'hui n'est pas en reste non seulement ça rentre je suis une éponge à la puissance mille mais ça ressort en l'étrange distillat qui s'écoule de mon crayon ça n'enivre pas mais ça soulage.

Et comment vas-tu cher ami? C'est bien la Thaïlande? Je suis en notre lieu présentement, seul mais L'Escalier est bondé, ça grouille de partout et le même trio de jazz que l'autre fois vient de finir son set. Les discussions refont surface et parviennent à mes oreilles dans un fatras plein de vie. Je me sens bien ici, je projette mon chaos intérieur aux alentours et ça me calme. Une impression étrange mais très agréable m'envahit, celle d'avoir réussi brillamment à dompter le jour. Même si c'est à recommencer demain. Dans un récent poème, je disais serrer mes bras et ne tenir que du vide, c'est bien vrai ; mais j'ai ouvert les bras aujourd'hui, comme ça, sans raison, et je serrais le monde, tout mon corps transmuté par une force tranquille. Je tiens la poésie pour responsable de cette métamorphose. Je jette des regards autour de moi et l'espace prend la forme des images que j'y accole. Je me considère chanceux d'être capable de voir de la beauté où il n'y en a pas, j'y suis sensible et ça ne m'échappe pas. Toutefois, j'ai l'impression d'être invisible, the image of the invisible. Seul dans la place bondée, penché sur mon carnet, n'attirant aucun regard, je suis un fantôme. A ghost is all that's left. Je suis dans une passe de Thrice solide - l'artiste dans l'ambulance - ; ça suffit les ptites tounes tranquilles, il me faut quelque chose de puissant, I need more intensity (comme si je n'en avais pas assez!), je veux sentir la vie me passer à travers le corps et s'iriser d'ombre et de lumière et de tous les contraires! Ça prend du grandiose! Merde, huit semaines... tu me manques déjà mon frère, écris-moi quand tu peux.


vendredi 27 janvier 2017

La chevelure

Ô toison, moutonnant jusqu'à l'encolure!
Ô boucles! Ô parfum chargé de nonchaloir!
Extase! Pour peupler ce soir l'alcôve obscure
Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
Je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir!

La langoureuse Asie et la brûlante Afrique,
Tout un monde lointain, absent, presque défunt,
Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique!
Comme d'autres esprits voguent sur la musique,
Le mien, ô mon amour! nage sur ton parfum.

J'irai là-bas où l'arbre et l'homme, pleins de sève,
Se pâment longuement sous l'ardeur des climats ;
Fortes tresses, soyez la houle qui m'enlève!
Tu contiens, mer d'ébène, un éblouissant rêve
De voiles, de rameurs, de flammes et de mats :

Un port retentissant où mon âme peut boire
À grands flots le parfum, le son et la couleur ;
Où les vaisseaux, glissant dans l'or et dans la moire,
Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire
D'un ciel pur où frémit l'éternelle chaleur.

Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse
Dans ce noir océan où l'autre est enfermé ;
Et mon esprit subtil que le roulis caresse
Saura vous retrouver, ô féconde paresse, 
Infinis bercements du loisir embaumé!

Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues,
Vous me rendez l'azur de ciel immense et rond ;
Sur les bords duvetés de vos mèches tordues 
Je m'enivre ardemment des senteurs confondues
De l'huile de coco, du musc et du goudron.

Longtemps! toujours! ma main dans ta crinière lourde
Sèmera le rubis, la perle et le saphir,
Afin qu'à mon désir tu ne sois jamais sourde!
N'es-tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde
Où je hume à longs traits le vin du souvenir?

- Charles Baudelaire

jeudi 26 janvier 2017

après la tempête
le lieu en deuil
de ta démarche de reine

chacun de tes pas
au-delà de ma porte
cogne directement sur mon coeur

dans la chambre bleue
de ton départ maintenant
mon corps fournaise
ne serre dans ses bras que du vide

dimanche 22 janvier 2017

relents des alcools de nos corps
dernier jour avant la rentrée
Bach et Proust accompagnent ton absence
mes yeux sur chacun de tes pas

vendredi 20 janvier 2017

Ti-Jean just killed me with this one :

I was smelling flowers in the yard, and
when I stood up I took a deep breath and
the blood all rushed to my brain and I woke up
dead on my back in the grass. I had apparently
fainted, or died, for about sixty seconds. My
neighbour saw me but he thought I had just
suddenly thrown myself on the grass to enjoy
the sun. During that timeless moment of
unconsciousness I saw the golden eternity. I saw
heaven. In it nothing had ever happened, the
events of a millions years ago were just as phantom
and ungraspable as the events of the next
ten minutes. It was perfect, the golden solitude,
the golden emptiness, Something-Or-Other, something
surely humble. There was a rapturous ring of
silence abiding perfectly. There was no question
of being alive or not being alive, of likes and
dislikes, of near or far, no question of giving
or gratitude, no question of mercy or judgment,
or of suffering or its opposite or anything.
It was the womb itself, aloneness, alaya vijnana
the universal store, the Great Free Treasure, the
Great Victory, infinite completion, the joyful
mysterious essence of Arrangement. It seemed
like one smiling smile, one adorable adoration, 
one gracious and adorable charity, everlasting
safety, refreshing afternoon, roses, infinite
brillant immaterial golden ash, the Golden Age.
The "golden" came from the sun in my eyelids,
and the "eternity" form my sudden instant
realization as I woke up that i had just
been where it all came from and here it
was all retourning, the everlasting So, and
so never coming or going, therefore I call it
the golden eternity but you can call it
anything you want. As I regained
consciousness I felt so sorry I had
a body and a mind suddenly realizing I
dinde aven have a body and a mind and nothing
had ever happened and everything is alright 
forever and forever and forever, O thank you
thank you thank you.

jeudi 19 janvier 2017

sage parole


"Ce whisky-là, c'est un estie de sonnet direct dans l'nez!"


dimanche 15 janvier 2017

...une parenthèse d'une infinitésimale brièveté... une tête d'épingle...

  "What spectacle confronted them when they, first the host, then the guest, emerged silently, doubly dark, from obscurity by a passage from the rere of the house into the penumbra of the garden?
     The heaventree of stars hung with humid nightblue fruit.

   With what meditations did Bloom accompany his demonstration to his companion of various constellations?
   Meditations of evolution increasingly vaster: of the moon invisible in incipient lunation, approaching perigee: of the infinite lattiginous scintillating uncondensed milky way, discernible by daylight by an observer placed at the lower end of a cylindrical vertical shaft 5000 ft deep sunk from the surface towards the center of the earth: of Sirius (alpha in Canis Major) 10 lightyears (57,000, 000, 000, 000 miles) distant and in volume 900 times the dimension of our planet: of Arcturus: of the precession of equinoxes: of Orion with belt and sextuple sun theta and nebula in which 100 of our solar systems could be contained: of moribund and of nascent new stars such as Nova in 1901: of our system plunging towards the constellation of Hercules: of the parallax or parallactic drift of socalled fixed stars, in reality evermoving from immeasurably remote eons to infinitely remote futures in comparison with which years, threescore and ten, of allotted human life formed a parenthesis of infinitesimal brevity.

     Were the observe meditations of involution increasingly less vast?
     Of the eons of geological periods recorded in the stratification of the earth: of the myriad minute entomological organic existences concealed in cavities of the earth, beneath removable stones, in hives and mounds, of microbes, germs, bacteria, bacilli, spermatozoa: of the incalculable trillions of billions of millions of imperceptible molecules contained by cohesion of molecular affinity in a single pinhead: of the universe of human serum constellated with red and white bodies, themselves universes of void space constellated with other bodies, each, in continuity, its universe of divisible component bodies of which each was again divisible in divisions of redivisible component bodies, dividends and divisors ever diminishing without actual division till, if the progress were carried far enough, nought nowhere was never reached."
     
- James Joyce, Ulysses

et on ne fait rien qui puisse nous sortir de la parenthèse parce que ce n'est pas une parenthèse mais un mortier et son pilon on ne fait rien par peur par crainte par ignorance par illusoire confort par prudence par sacrosaint pragmatisme le concret avant l'abstrait la folie le transport la superbe le grandiose l'emportement démesuré dans lequel se révèle la substantifique moelle de la vie au nom d'une morale ridicule prônant l'inter minable attente la soumission devant l'incompétence parce qu'on ne vit pas par-delà bien et mal dictés par une raison dictée par un diktat imposé dans un constant échec horizontal et plat qui ankylose l'histoire nos désirs nos libertés et nos passions désormais résorbés par le tout-puissant surmoi construit par LA LOI as long as there's a law I'll be a criminal au crépuscule de la poésie se tenir debout être sensible libre vrai passionné rêveur jusqu'à ce que corps et âme explosent dans une déflagration du beau la beauté sera compulsive ou ne sera pas cueillir l'or du temps parce que dans un atome se cache l'univers tout entier parce que l'épique et le divin transpirent dans l'ébullition du sang parce qu'il faut voir plus grand à une échelle qui ne dépend que de notre imagination et de notre volonté à tout donner tout sacrifier dans la seule vie que nous avons et ce sans espoir de retour


vendredi 13 janvier 2017

Marcel à la plage

It's you, it's you, it's all for you / Everything I do / I tell you all the time... Pendant qu'au loin l'océan et l'horizon s'épousent dans de multiples teintes bleutées, Lana Del Rey murmure sa mélancolie sensuelle à mes oreilles ; le travail inlassable des vagues révèle des forces insoupçonnées qui imposent le respect mais que personne ne remarque. Heaven is a place on earth with you / Tell me all the things you wanna do... Leur formidable rugissement est étourdissant et le temps passe en marées invisibles sous le vol de ces oiseaux que je ne connais pas, au-dessus de l'immense nappe d'eau me nourrissant d'images que je n'avais jamais vues. It's better than I ever even knew / They say that the world is built for two / Only worth living if somebody is... Je délaisse Lana pour retourner à Marcel (Le Temps retrouvé, parce qu'on y retourne toujours... lecture de circonstance), il vient de revoir un M. de Charlus vieillissant et sa description épique m'arrache quelques larmes. Mais son chapeau de paille laissait voir une forêt indomptée de cheveux entièrement blancs ; une barbe blanche, comme celle que la neige fait aux statues des fleuves dans les jardins publics, coulait de son menton. C'était, à côté de Jupien qui se multipliait pour lui, M. de Charlus convalescent d'une attaque d'apoplexie que j'avais ignorée (on m'avait seulement dit qu'il avait perdu la vue ; or il ne s'était agi que de troubles passagers, car il voyait de nouveau fort clair) et qui, à moins que jusque-là il se fût teint et qu'on lui eût interdit à en prendre la fatigue, avait plutôt, comme en une sorte de précipité chimique, rendu visible et brillant tout le métal que lançaient et dont étaient saturées, comme autant de geysers, les mèches, maintenant de pur argent, de sa chevelure et de sa barbe, cependant qu'elle avait imposé au vieux prince déchu la majesté shakespearienne d'un roi Lear. Et le bal des têtes se continue comme ça pendant des pages et des pages. Mes amis me regardent et ne comprennent pas qu'un livre puisse me faire pleurer. "Ça serait trop long à vous expliquer", que je dis sans condescendance aucune. Ils insistent. "C'est comme une épiphanie, une révélation où les mots et la littérature transcendent le réel. Une expérience sensorielle déroutante de prime abord, complètement chargée d'émotions, où la poésie pure ajoute de la valeur au monde." (Et qui me permet de le tolérer et d'y vivre) Ils me regardent, pantois, et partent à rire. J'échange un rire avec eux en leur disant qu'ils n'ont rien vu encore : j'aurai le temps de finir le bouquin d'ici la fin du voyage et les dix dernières pages, où Marcel, après avoir accepté la mort comme une inévitabilité, soudain la craint car elle l'empêcherait peut-être d'écrire le grand Oeuvre dont il a eu la révélation quelques cent pages plus tôt, alors que ça fait 5000 pages qu'il l'écrit, vont m'arracher toutes les larmes du coeur, it's gonna be waterwork... Sans poser davantage de questions, souriants, insouciants sans que je leur en veuille le moins du monde parce qu'on partage certains parallèles mais pas tous, ils lèvent leur verre, on doit en être à notre cinquantième gin tonic en deux jours, et je sais que sans comprendre exactement ce que je dis, ils comprennent, et acceptent, qui je suis. Écris-moi plus souvent que je te lise transcender le réel toi aussi. En plus de ma fièvre qui ne tarit pas depuis un peu plus de trois semaines - mais douze ans en fait -, je sens mon corps brûlé, immobile et comme tétaniser sous le soleil ; je n'ai pas vu un nuage, ce perceptible impalpable, depuis jeudi dernier, et leurs formes uniques et leurs circonvolutions erratiques me manquent. Une esthétique boréale m'habite, ça ne fait aucune doute : j'aime mieux sentir mon corps vibrer dans le froid que s'écraser sous la chaleur. Paradoxal de penser à la blancheur violente de la neige, au temps épouvantable comme tu dis, sous le puissant soleil du Mexique, les pieds marchant dans le grimoire du sable et devant un Pacifique de phosphore. Pendant que je lis le bal des têtes, sur la plage, un bal de corps difformes et obsolètes défile dans l'insouciance que leur procurent la chaleur et les vacances. Ma tête est à mille lieux d'ici, dans le creux de ton cou où je m'évanouie. Enfouir mon visage dans tes cheveux constellés d'or / Et te respirer jusqu'à épuiser tous les parfums de ton corps. J'enfile verres après verres, et mon ivresse n'est pourtant qu'accessoire, un succédané ; et j'enfile pages après pages qui évoquent la finesse et la beauté de ta silhouette de statue vivante ; orfèvrerie aux lignes définitives qui sublime le souvenir et la distance et l'image que j'en ai et qui appartient et trône en haut du bestiaire d'une mythologie nouvelle forgeant de bien nouveaux réels. Échos des mélodies de Nils Frahm, je t'imagine en train de les jouer, tes doigts irradiant l'ivoire et l'ébène de grands pianos. Mais toujours dans des intervalles d'ivresse et de calme d'une implacable lucidité, je me dois de laisser le Temps passer, attendre, encore et encore et encore, pendant que les vagues, comme un métronome grandiose, marque son insoutenable lenteur. Plus tard, j'irai tempérer mes ardeurs en faisant de l'apnée, calmer le formidable rythme de mon coeur dans les eaux tantôt troubles tantôt nettes d'un océan que je découvre, qui n'est qu'un autre univers grouillant de vie... 

And then the waterwork came. Dans l'avion plongé dans l'obscurité au retour, accoté au hublot, je suis le seul avec sa lampe de lecture allumée, la capine de mon hoodie sur ma tête, (tout le monde à côté de moi écoute des films d'une insipidité déconcertante, écouteurs bien enfoncés dans les oreilles, dans leur bulle d'indifférence et d'insouciance, le cerveau à off comme on dit, alors que le mien est sur le point d'exploser) je m'enfonce dans le dernier droit du Temps retrouvé et, comme ce fut le cas lors de ma première lecture le 2 juillet 2009, (parce que lorsqu'on finit Proust - tant de grandeur d'âme dans un corps aussi chétif -, ça devient difficile de ne plus marquer le Temps ; je me souviens de l'avoir terminé à la douce lueur d'une simple lampe qui déposait ses atomes de lumière ocre sur ma solitude, ma concentration cristallisée, mon émotion incomparable) je braille ma vie, pendant que l'avion passe au large des Grands Lacs où je vois tour à tour Cleveland, Detroit puis Toronto briller de mille feux dans la nuit, devant toutes les stupéfiantes beautés et épiphaniques vérités sur lesquelles Proust disserte avec son verbe de bâtisseur de cathédrale ; et ce n'est pas de la tristesse, c'est une belle mélancolie qui pourrait même prendre quelques airs de nostalgie si ce n'était du pouvoir d'évocation quant à un meilleur futur que son oeuvre porte aussi, car il met en avant de la scène l'importance des choses à faire tout en écoutant son moi, tout en plongeant en soi pour faire ressusciter de notre mémoire les souvenirs les plus importants, ceux qui font de nous qui nous sommes, tout ce temps que notre corps a sécrété - comment te souviens-tu de moi? que penser des onze années écoulées en-dehors de nous? me suis-je si transformé et ai-je si vieilli? est-ce que nos retrouvailles ont tué l'image de meilleurs souvenirs que tu avais, de plus beaux rêves que tu faisais? fut-ce une parenthèse nécessaire n'ayant élargit aucun espace entre nous puisque nous étions sous le même ciel, même sans se voir, l'un près de l'autre, en pensées, traversant le même Temps? - j'essuie mes larmes avec mon avant-bras, conscient que, dernièrement, j'ai retrouvé du Temps perdu ; je vole à 40 000 pieds d'altitude, mais ce sont les milliers de mots de Proust et les images que j'ai de toi qui me donnent le vertige, qui me poussent à vivre en sachant que la souffrance autant que le bonheur n'auront jamais de fin ; le tout c'est d'être vrai, intense et artiste parce que "la vérité suprême de la vie est dans l'art", et de continuer d'écrire cette histoire qui ne s'invente pas, parce qu'après tout "la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature."

mercredi 4 janvier 2017

Parce qu'il n'y a pas de hasard...

"Les plus belles histoires commencent toujours par des naufrages."

- Jack London

lundi 2 janvier 2017

notes blanches de Nils Frahm
accords plaqués se promenant en échos
réverbèrent les murs dans la
lumière ocre de la nuit tombée

des bourdons et drones électrotissés
déploient des horizons monochromes
où pulsent parfois quelques rayons
constellés de musique pure

relents des parfums délétères de la nuit
passée aux portes du sanctuaire camphré
découvrir un nouveau sens au silence dans
l'atmosphère endormie évanouie des corps léchés

samedi 31 décembre 2016

        j'attends
        sans honte
               mais dans la crainte
   dans le silence des météores
         la prochaine fièvre à venir
   sans savoir
              si elle sera
                       enivrante  
              ou            terrassante

lundi 26 décembre 2016

euh wow...


"Son parfum m'enveloppait, nuée d'anges capiteux qui dégommaient molécule par molécule les émanations soufrées de mes diables grimaçants."
Stéphane Larue, Le Plongeur

samedi 24 décembre 2016

Y'a tellement eu de poésie dans les dernières soixante-douze heures pis je parle pas de Noël pantoute que j'suis incapable de tout structurer comme du monde pas d'ponctuation pour ce texte comme une longue partition inaudible et chaotique bruit et fureur toujours et encore parce qu'on peut pas tuer les créatures qui grondent sous la peau je laisse les pauses les arrêts les temps morts à ceux qui prendront le temps de s'arrêter ce qui ne peut être mon cas parce que le creuset du souvenir a fissuré éclaté explosé en mille morceaux de peau corps frissonnant dans les nuits bleues qui n'appartiennent qu'à nous en mille fragments et notes de la plus belle voix du monde my fate cries out and make each petty artery in this body as hardy as Nemean lion's nerve Hamlet câlisse j'aimerais tellement ça des fois que t'aies pas tout le temps réponse à tout estie écrire décrire étudier disserter la marche du train ininterrompable écrire marcher sur le fil d'une lame impitoyable qui pourrait me trancher pieds jambes tronc et tête en attendant j'écartèle les fils emmêlés de mon coeur et de mon cerveau crâne globe détraqué le destin peut cogner à la porte Symphonie no.5 de Beethov comme il peut se matérialiser dans la sonnerie d'un téléphone que je pensais impossible fulgurante impulsion imbibée de la rosée du passé pas si loin quand même fulgurante impulsion que je dois à mon ami mon frère fulgurante impulsion dans le silence total et complet de mon ivresse et au hasard d'un troisième de couverture d'un vieux livre dont je n'ai jamais pu me départir prendre un risque Un coup de dés jamais n'abolira le hasard comme disait Trèsbienarmé la fontaine d'encre semble sur le point de déborder peut-être entachera-t-elle à jamais la déferlante de mots tanguant entre la chorégraphie de la neige et les entrailles d'un abîme séduisant je suis sur l'enclume et attend la sentence du marteau sans maître frissons corps tétanisé mon dos me lance pris du nerf d'avoir marché hier vingt mille pas légers sur la terre dans les artères de Montréal à l'ombre des buildings et du Mont-Royal jour d'hiver sans vent à tonitruer le débit démentiel du Québec Redneck Bluegrass Project mon sang de bleuet en ébullition ne pas anesthésier la douleur vive du corps qui veut trop vivre art de la fugue impossible titan baroque la folle allure estie oeil humide quémandant la protection de la paupière une barrière de cils dressés desquels s'écoule lentement le sel de l'âme se défoncer le crâne à coup de Kerouac et de Whitman I contain multitudes tabarnac les mains tremblent en tournant les pages mentales la pensée entièrement tournée vers la matérialisation de ce qui ne fût qu'un songe d'une nuit d'été revécue mille fois dans mes détours et mes déroutes et la confusion du rêve ma tête décapitée trône sur la lance de mes obsessions au vu et au su de tous ceux dont je sens l'absence mais le regard scrutateur un jour je terrasserai la honte pour renaître une envie irrépressible de lire The Dead du maître une des plus extraordinaires fins de l'histoire de la vie le trouble revient ma tête va exploser trop d'images incongrues de mots insensés tertres déferlant de peur sourde harasser la nuit qu'on m'arrache les ongles suite au démembrement de l'écorché cataplexie ankylosée brume et frémissement du stupre possible incandescence des failles où partout elle se révèle dans son mystère canonique catharsis spectrale aura et halo des parfums défaits que je reconstruis dans les bribes narcotiques des blues de Ti-Jean j'irai au Mexique avec tes poèmes Ti-Jean pour sentir ta folie tes excès et ta liberté me gravir m'envahir la colonne vertèbre par vertèbre poème par poème tantôt dans la ténèbre délétère tantôt dans la brûlure d'un ciel infini toujours s'enivrer avec éthique et volonté je cueille les absinthes du soir et bois la fée verte de ses yeux dénués d'éclipses The Castle was a Dream Now learn that the water is a dream For when the Tide of Disaster Rises water will disintegrate And all will be left Is the Successful Savior Abiding Everywhere in Beginningless Ecstatic Nobody Ti-Jean du câlisse aux mille têtes chercheuses tes beats me rentrent dedans et tapent et vivent fort dans ma pauvre poitrine amaigrie spiritualité décalée que je n'ai pas j'ai choisi malgré moi le verbe apostat des fois je me dis que ça serait tellement plus simple de croire en dieu pas de majuscule désolé mais non rienàfaire dionysos peut-être à bien y penser pourrait me servir d'auguste patron le dyonisiaque nietzschéen me définit assez bien finalement dissolution du soi dans le Tout et la Nature fougue erratique insaisissable et sensuelle je suis une pierre brûlante relents des vapeurs du bronze et du feu qui tapissent mes sens uisge beatha inestimable limon fleuve marée fauve d'une orfèvrerie nouvelle nous ne souffrirons pas de rupture de la fébrilité de l'intensité de l'émotion à l'état pur c'est pas de la colère câlisse c'est de l'énergie et j'en ai plein troplein mon être ahuri ce n'est pas un spasme ni une tempête c'est une avalanche interminable dans laquelle je n'entends que l'écho de sa voix impossible qui court dans l'errance et l'aléa superbe mot de mon globe détraqué et pourtant au bout de mon souffle qu'est-ce tout cela sinon a quintessence of dust?

dimanche 18 décembre 2016

Le temps, encore lui.

Dimanche soir, un peu avant la tombée de la nuit, je suis sorti dehors par -12 degrés avant que le froid polaire de la nuit ne s'installe. J'ai descendu Fullum du nord au sud, en ligne droite, avant de bifurquer direction ouest vers le parc Lafontaine pour me laisser aller aux aléas des dédales du soir. Pendant ma marche, je suis passé près de trois patinoires en manque de froid qui n'attendent qu'à servir de glace aux nobles confrontations qui n'existent que dans le temps qu'on leur consacre. J'écoutais C'est fou, troisième émission sur le thème du temps. Ça leur aura pris tout ce temps pour enfin parler de l'ultime Oeuvre sur le sujet : À la recherche du temps perdu. Pendant un court instant, en guise d'ouverture, ils ont souligné l'importance de l'épisode de la madeleine. Un cliché s'il en est un, mais qui au moins leur a permis de s'attarder un temps soit peu sur ce miracle littéraire. Cette madeleine certes importante, mais qui ne serait quand même rien sans le pavé mal équarri non loin des clochers de Martinville où la vocation de Marcel s'est révélée, où il a su cristalliser la matière du temps à l'état pur pour en faire le sens de sa vie. La voix grave et lente de Serge Bouchard faisait le contrepoint de ma marche rapide, je respirais à pleins poumons un air que je connaissais à peine ; Montréal vide dans le froid de décembre, un dimanche soir de surcroit, m'a permis de jeter un nouvel oeil sur le lieu que j'habite désormais, un quartier où il fait bon marcher lorsque les rues sont vides de gens, où il n'y a que la lumière des lampadaires pour surveiller ma cadence et que le bruit de mes pas sur la chaussée gelée pour fournir de l'écho à l'espace. Un croissant de lune discrète dans la soirée frisquette m'illumine de son sourire timide mais imperturbable. Cela changera demain, comme nous le ferons tous d'ailleurs. Ce soir j'ai pris le temps de prendre une marche, j'ai oublié cinquante soucis, et je m'en suis créé d'autres ; troc de tracas, je ne perds rien au change. Ce soir j'ai pris le temps de prendre une marche, j'ai tracé un trajet qui m'est propre et qui m'appartient ; j'ai bouclé une autre boucle en défaisant un des nombreux noeuds qui me traversent. En rentrant chez moi, pour me réchauffer, j'ai pris un petit dram, un tout petit wee dram de Laphroaig 18 ans, un whisky fait avec une tourbe millénaire et un feu immémorial, un whisky fait par une poignée d'hommes du nord comme moi, un whisky fait avant le faux bug de l'an 2000, avant le 11 septembre, avant notre ère débile, avant le posthumanisme et la postvérité, avant la naissance de la majorité de mes étudiants, avant que je déménage cinq fois en onze ans, avant que ma vie ne parte en déroute dans les deux derniers mois pour maintenant se replacer - si maintenant existe vraiment -, avant que je devienne qui je suis ; cette impression de me nourrir du temps alors que j'avale son feu, son métal brûlant, de pouvoir créer avec ce que je détruis, avec ce qui disparait et cesse d'exister.