samedi 8 avril 2017

"En réalité, on n'a perçu, de la symphonie du devenir universel, que la partie chantée par la civilisation, mais on est resté sourd à la mélodie des instincts, malgré son intensité primitive."
- Sigmund Freud

vendredi 7 avril 2017

tout Nils Frahm depuis l'aube
tous les haïkus de Jack murmurés
comme de petits mantras
yerba mate très amer - on corrigera plus tard -
dehors le bruit sourd de la brume
dehors le printemps se prend pour l'automne
un autre calepin de terminé
un autre pan de vie que je range
avec une sorte d'indifférence calme
dans ma bibliothèque
                                         à l'abri

mardi 4 avril 2017

haïkus d'Escalier


Portishead ce soir
des souvenirs plein la tête
routes accidentées 
     _____

les muses se moquent
entouré d'indifférence
par-delà l'orage
     _____

one more dreamless night
'tis strange, nothing to repress
but all to express
     _____

s'obstiner à voir
dans l'illusion de l'éclipse
juste un peu de temps

jeudi 30 mars 2017

Six heures de surveillance à temps double;
(quelle drôle d'expression "temps double"...)
fin du rush de lecture avant le rush de correction 
En une semaine, - namedropping éhonté - Normand Lalonde, 
Anne Hébert, Serge Bouchard, Milan Kundera, 
Christian Bobin et Jack Kerouac pour finir le tout - Uncollected poems.

(- Qu'est-ce que tu lis ces temps-ci?
 - Je n'ai pas le temps de lire...
 - Je te plains, je vais lire pour toi dans ce cas.
 - C'est ce que tu fais depuis des années.
Je ne sais pas si c'est un compliment, mais ça m'a touché.)

Devant moi 28 étudiants qui ne sont pas les miens;
vite comme ça, au moins quinze nationalités différentes :
a great deal of the world in a classroom.
Je peux presque les entendre souffrir, 
penchés sur La Ferme des animaux
à triturer écrire raturer effacer gratter la feuille et réécrire;
avant de réfléchir et il faut apprendre à réfléchir.
Si ce n'était des petits bruits insignifiants 
- touches de mon clavier,
crissements des feuilles manipulées, 
le toc des effaces échappées sur les pupitres,
effritements du plomb des crayons, 
vifs déplacements des chaises sous l'inconfort de la tâche 
et le drone incessant de la fan dans la classe - 
on pourrait presque croire au silence.
29 personnes ensemble qui ne disent mot, ça reste rare.

Plus tard ce soir, de trois départs un retour;
l'ami s'en revient, auréolé d'Asie du Sud-Est, 
et on refera le monde avec Bacchus, encore une fois.
Pour un instant, il tuera la solitude.
Where I can find my soul?
In solitude said my friend, in solitude.
Yes. I have found my soul in solitude.
(J'ignore si j'ai trouvé mon âme, mais avec la solitude, 
j'ai trouvé - un peu, c'est un work in progress - qui je suis.
Est-ce que c'est ça, Ti-Jean, l'âme?)
Peut-être qu'on concrétisera le projet d'aller, cet été,
à Lowell et à Camden pour rendre hommage aux deux monstres
et écouter leur silence, eux qui ont chanté toute leur vie.

Et si écrire était une sorte de silence?
Nos pensées ne font du bruit que pour nous. 
C'est Normand Lalonde qui disait :
RECETTE POUR RÉUSSIR UN POÈME. Choisir un bloc de silence bien lisse. En retirer tout l'inutile. Admirer le résultat.
Peut-on le contredire? Je ne crois pas.

Et si lire était une sorte de silence?
Les mots des autres ne font du bruit que si nous les laissons faire.
Je n'entends rien quand je lis,
je n'entends que moi, en train de lire, en silence;
et le bruit des pages tournées n'est qu'un faible halo éphémère,
une goutte de temps qui s'évanouit aussitôt.

Le silence est la disparition qui précède l'apparition de son contraire.
(Je me souviens du silence qui suivit la disparition des pas, 
le claquement de la porte refermée derrière la fugitive, 
et pour ne pas souffrir ce silence, 
on le remplit avec ce qui traîne autour;
la musique, le coeur accroché au mur, 
l'inévitable évanescence des parfums, 
les ombres délétères des souvenirs, 
nos empreintes dans le sablier fracassé au sol
le sang sur les éclats de verre du temps)
Si envahissant pourtant si facile à briser,
il est l'arme suprême des fantômes.

I don't need new ghosts
my mind is already haunted
in the starless night

Et le silence est encore plus impitoyable,
lorsque nous en sommes l'esclave,
dans l'attente qu'il soit brisé par l'Autre.
On lui donne mille formes et raisons; 
il est la somme de toutes les illusions.
Ou si c'était beaucoup plus simple;
si le silence n'était en fait, pour paraphraser Bobin,
que le cri ultime des amoureuses?

mercredi 29 mars 2017

haïkus de réunion plate


légère la bruine
transperce nos murs nos êtres
les armures rouillent
     _____

l'écume des corps
naît dans la fonte des glaces
j'attends la noyade
     _____

le silence meurt
une tempête s'en vient
j'ouvrirai ma porte
     _____

l'ombre de tes cils
ces diamants indélébiles
dans le sein des mots

dimanche 26 mars 2017

Dimanche après-midi sur Masson. Dans la vitrine d'une librairie d'occasion, un livre de Christian Bobin. Pas le plus grand fan - quoiqu'il ait marqué quelque chose de plutôt important dans mon passé lointain comme récent -, mais j'en connais une et le titre me plaît : L'inespérée. Je rentre, prends le livre et lis le quatrième de couverture. Même pas au complet puisque dès la première phrase, toute simple, ma curiosité est piquée : Je suis fou de pureté. J'achète le bouquin sans plus tarder, il ira sur ma pile de lectures de la semaine. Je ressors dehors. Il fait soleil mais le vent est glacial. Le soupir d'un hiver qui refuse de mourir. Je poursuis ma marche... Le jour m'a fait un clin d'oeil complice. J'ai pas pu ne pas sourire, une image bien précise en tête.

"Nous sommes le chemin que nous parcourons. Nous possédons le terrain que nous avons gagné ensemble. L'humanisme n'exclut pas la bataille, l'éducation ne nous dispense pas de l'engagement d'être humains. Les diplômes ne font pas de la magie. D'ailleurs, rien n'est pire qu'un crétin diplômé d'une grande école. Car, à la fin des cours, envers l'absurdité et contre la bêtise, il faut malgré tout créer, aimer, endurer, sourire à la vie, et si possible apprendre à sourire à la mort, aussi. Nous sommes des combattants, il faut affronter le désespoir de toutes les causes. En cela, point de passe-droit."

- Serge Bouchard, Les yeux tristes de mon camion

vendredi 24 mars 2017

regarder la neige
fondre à vue d'oeil comme tout
le reste du jour
     _____

L'hiver s'est terminé en cul-de-sac. Et de sacres. Je ramasse mes miettes et me rapièce. Écrire, c'est mettre du vide sur du blanc, superposer des couches de non-dits, surexposer le néant. Pour noircir du papier, rien n'égale le feu. Le printemps naît dans la brume. Dans un rythme gris puis glacial puis lourd de neige suicidée. Avalanche et déferlement de distorsions métalliques. All we love we leave behind de Converge joue trop fort et déchire absolument tout sur son passage dans mes oreilles et ma tête déjà fendues. Blessures neuves, presque saines. La catharsis s'opère, évolue. Patiente. En arrière-fond, le métro gronde creux lourd et rapide et m'avale dans les artères souterraines de la ville. Je passe sous les murs. Je cherche la beauté enfouie là où elle n'est pas supposée être. Les tensions se relâchent dans le confort du labyrinthe, dans l'absolu de l'errance. Sentiment d'avoir été creusé par un fjord... Je continue, obstinément, de construire qui je suis.

mercredi 15 mars 2017

and suddenly I
had the crazy thought
I was the drug
     _____

la neige est si lente
si légère qu'elle semble
avoir plusieurs vies
     _____

but my mind is on
one chair not the fog of two
I sit still, unbent
     _____

les nuages divaguent
comatosent pendant que
les fenêtres crient
     _____

will I ever learn
to tame the will? boring...
life'd be so boring
     _____

et les murs muets
s'érigent entre nos lettres
nos deux solitudes

fait que fallait qu'on se parle par un soir de tempête
câlisse
c'était comme si la nature se pliait à nos désirs... 

besoin de démesure 
                                    maintenant
de chaos grandissant pendant que le jour fait peau neuve
la Quatrième de Chostakovitch? 
la Cinquième de Bruckner? 
(celle-ci viendra apaiser le drame que procure la première) 
puis quoi encore? 
la pluie de météores des haïkus de Kerouac? 
le Lear de Shakespeare? 
l'Ulysses de Joyce? 
ou juste toi et moi défiant les plus grands augures?

- Her eyes a blazing orb
in the deep soulcore
of a snowstormday -

Puis le silence des mots tus
écho de l'insomnie récente
le temps est en retard aujourd'hui
pourtant ses cendres neigeuses dansent
et se rient de nous

(King Lear, Act III, scene IV
extraordinaire désintégration
puis reconstruction mentale
de celui qui était tout et qui a tout perdu
pour mieux trouver son humanité
- défaire le pouvoir pour libérer la volonté -
parce que les masques tombent
parce que les esprits s'éclaircissent
dans la confusion de l'orage)

- On relâche les 
noirs fantômes malgré soi,
résonne le vide -

***

Ça faisait un estie de bail que blanc dehors blanc de la page bientôt pu blanche pantoute blanc des murs blanc de nacre Ô mon crâne étoile de nacre qui s'étiole blanc de la révolte latente qui ne peut qu'aller au noir blanc léviathan de l'adéquation de toutes les couleurs blanc de l'oeil strié de veines d'arborescents capillaires sanguins tes paupières se referment tu éteins l'octobre sombre et superbe de tes yeux mes lèvres sur celles-ci closes tes cils se mêlent à ma barbe et forment le noeud coulant de mon trouble mais l'incandescence va au-delà du souffle étouffé le temps s'est enfargé dans nous hier et peine à nous rattraper parfums de notre première forêt lumière bleutée et glacée d'un soir d'août on mourrait de froid et on a fait du feu avec rien sinon toi et moi amadou d'âmes impossibles échardes sous les ongles de nos mains jointes sur la table de nos retrouvailles my soul's trap parfum végétal comme feuilles de thé oolong de ton être à fleur de peau qui se fane sans moi épices terreuses des pétales de nos sueurs parfums salés de nos débordements nous avons pourtant déserté notre alcôve secrète errance désastre des satellites en mal d'orbite et l'on chutelongue des constellations des cathédrales stellaires vers le présent ce point invisible ce néant qui ne fait qu'avancer vers la mort que l'on dénie nous qui n'avons pourtant qu'une seule vie mais on perd notre temps on gaspille l'or au profit du confort on surestime ces miroirs qui ne font que refléter nos hôtes invisibles nos absents obstinés fièvres farouches et fardoche et jactance alea jacta est estie anima et animus incube et succube et tous ces démons et spectres que l'on a forgés sur l'enclume de nos coeurs mais suis une bête sauvage et indomptable et pas fatigable pour une maudite cenne une réelle force en mouvement à la liberté pourtant contrainte par l'action pétrifiée l'hésitation tout juste là derrière le cerveau oubli aboli du cuivre des grands concerts j'ai un excellent surmoi car je sais ce que je veux ce n'est pas une pulsion aléatoire aller à toi empanaché d'azur et d'horizon défiés aller à toi qui va plus loin que l'oeil peut voir aller à y'a quelque chose qui refuse de mourir des pensées saturées de toi nos objets saturés de nous te prendre et t'enlacer dans un baiser chaud qui descendrait jusqu'à l'âme jusqu'à ta plus complète paralysie you fuckin bet Molly his heart was going like mad sous l'arche multicolore dessinée par les étreintes sur l'empire de poussière lavé par les larmes coups et contrepoints du grand gong d'un formidable coeur battant pour deux dans le torrent cramoisi des symbioses que reste-t-il les bruyères et les absinthes des ivresses et excès consommés qu'à moitié la mue des souvenirs altérés par le Temps les embryons avortés de promesses mort-nées le centre parfait où s'annulent contraires et paradoxes et qui implose dans une déflagration de beauté et de lumière? Ta magnifique omniscience n'est pas infaillible, un peu de moi s'appartiendra encore à la toute fin.

dimanche 12 mars 2017

Le pub est plein à craquer de gens éreintés d'leur semaine. Suis seul en attendant l'autre. Partout autour les voix font polyphonie inaudible. Partout autour les détails perdus de vies insoupçonnées. Chaos en ébullition, la marmite déborde en ce vendredi soir d'hiver qui n'a pas dit son dernier mot. Échos beats de Howl qui devrait être clamé au complet sur le champ Holy my mother in the insane asylum / Holy the cocks of the grandfathers in Kansas! Ginsberg you beautifulfool! Partout autour les névroses noyées dans les pintes, les hystéries individuelles refoulées dans l'ivresse collective, l'alcool peint sur les visages les effluves de baises torrides à venir, sanctuaires des naufrages et des abandons où l'on est soi-même dans notre nudité spectrale. Et trace les pattes de mouches, les griffes des insectes de l'esprit sur le papier déshydraté d'encre. Partout autour la mécanique des alcools s'opère dans l'insouciance bien méritée. Partout autour les murs traversés par le froid. Partout autour personne n'attend sauf moi. Pops du Pit, haïkus imparfaits, glanés ici et là, partout autour 

Chaos is nourishing
they drown pints
with unheard prayers

***

Les verres lascifs
révèlent les avances et
les regrets de l'aube

***

There was no room
but our table
my soul's trap

vendredi 10 mars 2017

Je décide du temps qui passe. 
Ce vers de Gauvreau qui ne me quitte pas : Je suis Dieu pour mes sourires secrets. Grande marche par grands vents frais. Les parcs sont encore gelés. La nuit tombe plus à chaque pas. La lune transperce le ciel et la Grande Ourse commence à apparaître. Le deuxième des Dales Hawerchuk comme trame sonore de ma "relâche". Ça décâlisse toute pour mieux reconstruire. Après le fleuve incessant Knausgaard, y'a que Kerouac et ses blues et ses pops et ses haïkus qui rentrent et résonnent dans ma tête et ma poitrine. Sa poésie syncopée et hallucinée comme une sorte d'intimité jazz et transcendantale. C'est en attendant le second droit de la session qui s'en vient avec VLB, Mouawad et Shakespeare (ça pourrait être pire hein!?). Je relisais nos textes du printemps dernier, mon frère. Dans notre longue séquence de mardis-Escalier, c'est qu'on était toute en verve frénétique et en éjouissance poétique mon ami! Ça me manque, j'ai hâte que ça recommence. À la télé, un reportage sur les migrants où l'on ne cesse de nous répéter que l'extrême-droite prend du galon. J'entends les politiciens et ça ne fait que raviver mon anarchisme. Sidéré de constater combien de tribunes on donne à combien d'abrutis d'course. Misère et corde. Ouais, changer le monde c'est pas faite... L'Histoire, le monde et l'univers tout entier en crise identitaire - All this bullshit / is too much / in a poet's life - Who dig for / deepscents of earth / pure fumes of the world - Je retourne à Jack, non sans aller saluer les étoiles une dernière fois, la Grande Ourse en particulier - pour elle, c'est clin d'oeil et demi-sourire - avant de m'ensommeiller dans une nuit calme et sans rêve.

jeudi 9 mars 2017

épiphanie retontie de j'sais pas où

(C'est un re-post, en anglais cette fois. C'est sombre mais magnifique)

"Surely you must have thought a great deal of us, of what we built together, of how mindlessly we destroyed the structure and the beauty but yet could not destroy the memory of that beauty. It has been this which has haunted me day and night. Turning I see us in a hundred places with a hundred smiles. I come into a street, and you are there. I creep at night to bed and you are waiting for me. What is there in life besides the person whom one adores and the life one can build with that person? For the first time I understand the meaning of suicide... God, how pointless and empty the world is! Days with cheap and tarnished moments succeed each other, restless and haunted nights follow in bitter routine: the sun shines without brightness, and the moon rises without light. My heart has the taste of ashes, and my throat is tight and weary with weeping. What is a lost soul? It is one that has turned from its true path and is groping in the darkness of remembered ways."
- Malcolm Lowry, Under the volcano

recevoir un premier chapitre
juste avant de passer
un électrocardiogramme

c'est fort probable
que le résultat soit faussé

lundi 6 mars 2017

les Variations Goldberg modulent le redoux
pendant que les rayons creusent le sillon de l'écorce
que faire devant l'incapacité du poème
devant l'impossibilité de tout dire
entre autres à quel point notre histoire
constitue les racines du présent
- nous n'avons de double vie que dans le
dialogue entre l'instinct et la conscience -
le poids de nos souffles sur nos coeurs
nos naufrages dans les paumes du corps
nous avons créé l'infini lorsque
nous avons touché la nuit ensemble
- le désir comme la résurrection de la mémoire -
you owe me chapters, sweetwitch, big time
avant que les souvenirs ne s'altèrent et nous mentent

dimanche 5 mars 2017

"Écrire un roman, c'est se donner un but et y aller en dormant, a dit un jour Lawrence Durrell, et c'était bien ainsi. Nous n'avons pas seulement accès à nos vies à nous mais aussi à presque toutes celles du même milieu culturel que nous, et nous n'avons pas seulement accès à nos propres souvenirs mais à toute la satanée mémoire collective de notre culture, car je suis toi, et tu es tout le monde, notre origine est commune, notre destination est commune, et entre les deux on entend les mêmes choses à la radio, on regarde les mêmes choses à la télé, on lit les mêmes choses dans les journaux et on a en nous la même faune de gens connus, leur visage, leur sourire. Et même en se retirant dans une toute petite pièce, dans une toute petite ville à des milliers de kilomètres des centres mondiaux et sans rencontrer qui que ce soit, leur enfer est notre enfer, le ciel et notre ciel, et il ne reste qu'à faire exploser le ballon qu'est notre monde et laisser tout ce qui s'y trouve se répandre sur les pages.
Voilà à peu près ce que j'allais dire.
La langue nous est commune, nous grandissons en elle, les formes que nous utilisons à l'intérieur de cette langue sont également partagées, et quel que soit le niveau d'idiosyncrasie de nos idées ou de nous-mêmes, en littérature on n'abandonne jamais les autres. C'est l'inverse, c'est elle qui nous rapproche. À travers la langue, qui n'appartient à personne et que pratiquement personne ne peut influencer, et à travers la forme, dont personne ne peut se dégager seul, ou si c'est le cas, ça n'a de sens que si d'autres suivent immédiatement. La forme nous extrait de nous-mêmes et c'est cette distance qui est préalable à notre proximité aux autres."

- Karl Ove Knausgaard, Un homme amoureux

vendredi 3 mars 2017

et j'ai senti le mien battre
un brasier à mes tempes
dans l'écho de nos passions
fauves        jusqu'à l'éclatement

samedi 25 février 2017

un dude de Côte des Neiges qui connait le japonais
pour avoir vécu au pays du soleil levant
- belle image! -
pendant une très longue année
one from Suffolk who lived in London, Glasgow,
Vancouver and now Montreal
pis un autre, un redneck de Chicout'
who dreams way to much 'bout love
speaking about past voyages
and the ones to come
Paris, London, Prague, Rome and Barcelona
speaking sports and rules
badminton, cricket, squash, hockey and rugby
speaking about different languages
syntax, prose and poetry
reading Joyce, Kerouac and Ginsberg
listening to old drum and bass
and Run the jewels
and Blue Train from Coltrane
and fucking Glenn Gould
drinking wine, beer, bourbon and Lagavulin 12 years old
twelve dead glasses on the table
Ma française is not that good anymore
It's because you're drunk - Yeah you're right, cheers mates!
We're not changing the world
but it feels like a better place right now

jeudi 23 février 2017

j'avance dans le jour
en déchirant les lambeaux des heures

MacDougal street blues & Desolation blues
I feel no sorrow nor pain

lecture interrompue par le bruit de l'averse
la première depuis l'automne dernier
elle gronde par intervalle par cycle
et se dépose sur le calme
de l'espace vide et infini

I'm no slave of my suffering
elle et moi cohabitons
assumés
                      We're fallen 
        angels 
Who didnt believe 
That nothing means nothing

être une force tranquille qui va
prodigieusement libre
        I will suffer no rival

And if you dont like the tone
       of my poems
You can go jump in the lake.

Well said Jack

mercredi 22 février 2017

EVEN JOYCE
Even he, Joyce,
     had love-
Even blind poets
                             - Jack Kerouac

Ti-Jean, surtout les poètes
aveugles sont amoureux fous
tu devrais savoir ça pourtant

lundi 20 février 2017

sur le chemin du retour de la montagne
Dehaes conduit comme un chef
nous sommes calmes et parlons à peine
la musique le fait à notre place et on se comprend
les phares des voitures s'agglutinent
comme un long insecte aux mille yeux
que notre élan irrésistible dépasse
le ciel est lourd d'une masse opaque de nuages
mais - le plus loin que l'on puisse voir
juste avant le début de l'horizon -
il est fendu de lumière par la hache d'un titan
cette lumière est à la fois fatigue du jour passé
et promesse de celui à venir
et l'on avance inlassablement
entêté mais toujours pris entre les deux

jeudi 16 février 2017

De l'égocentrisme

Égocentrisme : (n.m.) vient du latin "ego" (moi) et "centrum" (centre, aiguillon!?!) et signifie : "ne penser qu'à soi-même, tendance à tout rapporter à soi, à ne s'intéresser qu'à soi."

Karl Ove Knausgaard est un phénomène et un phénomène ne fera jamais l'unanimité. Dans une critique rarissime et plutôt virulente - certaines personnes aiment à descendre ce que la majorité admire, ça leur donne cette fausse impression de supériorité et d'unicité -, de son oeuvre, on l'accuse d'être un égocentrique pathétique et méprisable parce qu'il ne fait que parler de lui et de ce qui l'entoure, témoignant ainsi de sa personnalité antipathique. On ne pourrait prétendre le contraire : essentiellement, Knausgaard ne parle en effet que de lui, mais le critique, de mauvaise foi, en oublie le sens profond. C'était d'ailleurs l'une des principales craintes de Proust quant à son oeuvre. Il disait, je paraphrase, craindre qu'on ne le prenne que pour un petit snob condescendant et que ses inlassables descriptions de tout ce qui l'entoure n'étaient qu'un moyen de se flatter et de se satisfaire l'ego, autant dans sa virtuose maitrise du fond que celle de la forme, alors que lui y voyait plutôt l'occasion de tirer de ses observations quelque chose qui transcenderait l'individuel et le personnel pour atteindre l'universel : à travers lui et, surtout, son écriture, il voulait dégager des lois générales touchant tous les humains. En ce sens, son approche est quasi-scientifique. D'ailleurs, lors de sa parution, son oeuvre en a plus fait pour l'étude de la mémoire et du temps que la science à proprement parler. On pourrait dire la même chose de l'oeuvre de Joyce, mais cette digression serait trop longue. C'est néanmoins bon à savoir que la prochaine fois que vous entendrez parler de "quarks", ces particules élémentaires constituantes de la matière observable - rien de moins! -, sachez qu'il s'agit au départ du son émis par un choeur d'oiseaux dans le Wake : le scientifique qui en a fait la découverte était en train de lire Joyce et choisit ce mot pour nommer ces particules. De savoir que cet infinitésimal dénominateur commun est en fait le son que faisaient des oiseaux dans l'esprit d'un écrivain génial ne peut m'empêcher de me faire sourire. Pour en revenir à Proust, inutile de dire qu'il a réussi sur toute la ligne à dégager ces lois qu'il voulait universelles, celles de la révolution des êtres évoluant autour de soi dans le Temps. Il faut être un abruti de course pour voir dans le grand Oeuvre de Proust un éloge de l'égocentrisme et du narcissisme, il fait de la littérature la vie même et c'est exactement la même chose avec Knausgaard. 

C'est une porte toute grande ouverte que j'enfonce, mais à l'ère des réseaux sociaux où tout un chacun s'expose par bribes, de façon éminemment hypocrite et sans réelle franchise, pour témoigner des épisodes supposément "marquants" de leur vie, Knausgaard raconte sa vie, dans toutes ses contradictions, avec justement cette franchise et cette honnêteté inexistantes - sinon déguisées, tronquées et altérées -, de nos jours. Il est à contre-courant parce qu'il est authentique, parce qu'il ne supporte pas le faux-semblant, le mensonge et l'hypocrisie (j'y reviens souvent, mais c'est parce que c'est peut-être le plus grand mal de notre société posthumaine). On l'accuse de platitude? Mais c'est justement sa force. Comme l'ennui en est une dans La Recherche et comme l'absence d'aventures est la grande aventure dans Ulysses. Pour certains, Knausgaard pourrait être d'une banalité abrutissante, mais il a compris, contrairement à beaucoup de gens qui se "mettent systématiquement en scène"- il y a donc falsification sinon altération du réel -, que le banal dans toute sa réalité peut être sublime pour qui sait bien observer. Ce qui en revient au propre de la poésie qui est d'être capable de s'émerveiller devant n'importe quoi comme si c'était la première fois qu'on l'observait. Tandis que la tendance actuelle présuppose qu'il faille vivre de grandes choses pour donner du sens à sa vie, Knausgaard vit la sienne à travers son extraordinaire entreprise littéraire où l'auto-censure n'a pas sa place, où les gestes du quotidien, à travers leur banalité et notre indifférence, révèlent qui nous sommes et permettent de mieux nous connaitre. Et n'est-ce pas là l'essentiel des choses? Les écrivains qui ont consacré sinon sacrifié leur vie à l'écriture, comme Proust, Joyce et Knausgaard, et qui n'ont fait de leur vie que de la littérature, en ont plus fait pour l'étude de l'Humain que bien des sciences, qu'elles soient humaines ou dites pures. La vie imite l'art comme disait Oscar Wilde, et Freud n'aurait jamais été Freud sans Dostoïevski et Nietzsche. J'attends encore quelqu'un pour me prouver le contraire. 

J'aime m'imaginer l'écrivain comme le photographe qui en est encore à l'argentique : il refuse l'instantanéité et le filtre déformant de la photo numérique et de la photo prise au cellulaire, sans parler de l'insipidité du selfie. Comme le photographe anachronique, l'écrivain doit se replier dans la chambre noire de son soi pour révéler les images qu'il voit sur la page blanche, exactement comme le révélateur chimique le fait avec la photo, dans cet espace précis et unique entre l'inconnu de l'obscurité et l'évidence de la lumière.

mercredi 15 février 2017

tuer le temps spontanément

Mardi après-midi, Café Lézard sur Masson. Je dois aller garder ma nièce de dix mois tout à l'heure, la perspective d'avoir deux heures de bébé-thérapie où je pourrai m'oublier un peu beaucoup pour me consacrer à cet être complètement dépendant me fait le plus grand bien. En attendant, j'ai du temps à tuer. J'ai amené une pile de corrections, mais le coeur n'y est pas. La tête non plus d'ailleurs, elle est trop pleine de lecture, d’écriture, des mots des autres et des miens. Neuf bouquins (et pas des moindres) depuis le début de 2017, je m'enligne vers un nouveau record. J'ai terminé Voir le monde avec un chapeau de Carl Bergeron ce matin et si les deux cents premières pages étaient fulgurantes, les cent cinquante dernières m'ont plutôt lassé. Je les ai clenchées à la vitesse grand V pour pouvoir retourner au plus sacrant à Knausgaard. J'ai commencé Un homme amoureux tantôt et j'ai juste envie de décrocher complètement de tout pour me laisser happer dans son univers à nouveau. J'ai de la correction? Too bad. J'ai de la prép'? Too bad encore. Juste lire et écrire. Rarement un écrivain m'a donné autant le goût d'écrire, mais non pas d'écrire pour secouer le fond ou la forme, comme Proust ou Joyce me l'inspirent ; non, juste écrire pour écrire. Pour écrire tout et rien sans avoir à se justifier ou à se formaliser ; sans filtre, sans contraintes, sans censure, sans surmoi, sans taire tout qui m'habite et m'écartèle depuis presque trois semaines parce que je garde tout ça en moi. Pourtant, j'écris quand même pas mal sur ce blog, entre autres, mais ce n'est rien en comparaison de tout ce que j'ai écrit et caché, ou tout ce que j'ai écrit, raturé, rejeté du revers de la main et déchiré par la suite. Tous ces écrits tus par peur de brusquer, chavirer ou troubler leur superadressée. Peut-être que mes souvenirs de tout ça ne deviendront que des casse-têtes dont il manque des pièces, que des questions sans réponses. 

J'ai fait un horrible cauchemar l'autre nuit. J'étais couché sur une table de torture où un bourreau sans visage faisait son office. Il me scia littéralement en deux, en partant de mon épaule gauche jusqu'à mon aine gauche. Les côtes se détachèrent de mon sternum avec facilité mais lorsqu'il arriva à l'os iliaque, il dut y mettre tout son poids pour pouvoir casser l'os qui ne se rompait pas sous la lame de la scie. Il sortit des pinces-grip assez grosses pour couper un cadenas, il se pencha sur moi et je sentis son haleine horrible d'outre-songe venant d'une bouche invisible perdue dans les ténèbres floues de son absence de face. Je ne tenais plus que par l'os du coccyx et le bruit de l'os coupé par les pinces résonna dans tout mon corps. Je ne ressentais évidemment pas la douleur, mais je ressentais "la sensation", celle d'être écartelé, celle d'être détaché de moi-même. Après m'avoir scié en deux, le bourreau se mit en tête de recoudre les deux parties de mon corps.  (Tant qu'à ça, il aurait juste dû me crisser patience dès le départ, non?) Encore là, je sentais la grosse aiguille percer et ressouder mes chairs ; les points de suture étaient gros comme des lacets, ça me faisait une balafre qui me traversait verticalement tout le tronc, la taille et le bassin, passant directement sur le coeur, et qui me donnait l'air d'un Frankenstein grotesque, un Prométhée moderne de seconde classe, où révolte et romantisme boboches sont tracés à gros traits par les pinceaux incertains du songe. La signification de ce rêve saute aux yeux, même si ma ptite Freud en carton adorée n'est pas là pour confirmer, toujours est-il que ce rêve m'a foutu la chienne comme c'est pas possible et j'ose espérer ne plus jamais le refaire. 

Une ancienne étudiante est venue me voir ce matin. Elle n'étudie plus au cégep, mais elle avait à y faire et a pris le temps de venir me saluer. Un peu plus âgée que la moyenne, élève très brillante et d'une curiosité implacable, elle m'inspire une confiance totale et sans limite. Il y a des gens qui, sans qu'on s'explique pourquoi, suscitent ce genre de sentiments. Ils ont le don de nous mettre en confiance ; avec eux, la parole coule de source sans censure, ils sont un privilège. On se rencontre par intervalles, parfois très courts ou parfois très longs, et on a l'impression que le temps ne s'est pas écoulé, qu'on leur a parlé la veille. Dans certains cas, c'est carrément des années qui peuvent disparaître très rapidement (ces fugitives années comme disait Proust), l'on recroise une personne et la confiance qu'elle nous inspire - en espérant bien sur qu'elle soit réciproque, sinon rien ne fonctionne - nous permet d'ouvrir le livre que nous sommes et de révéler les secrets qu'il cache. En fait, elle s’est déjà confiée à moi par le passé alors qu’elle traversait une période très trouble de sa vie et elle avait alors été d’une franchise et d’une honnêteté à la fois désarmantes et fascinantes. Elle possède une écoute incomparable et une prodigieuse sensibilité. Elle m'a demandé comment j'allais et je ne sais pas ce qui m'a pris, mais j'ai tout déballé dans une logorrhée que j'ai cru indigeste tout d'abord et elle m'a par la suite rassuré en m'affirmant le contraire. Elle écrit et je l'ai toujours poussée là-dedans sans trop savoir si ce qu'elle écrivait était bien - même si ses travaux m'ont donné une bonne idée de son indéniable talent. Elle s'est toujours montrée réservée, le mot est faible, quant à son écriture car elle écrit dans la douleur. Après mon plaidoyer de bouette, elle m'a partagé un de ses textes. Du solide et du lourd, cette fille doit continuer d'écrire. Le fait qu'elle me partage son texte m'a flatté, il y a quelque chose de satisfaisant et d'inspirant de savoir que l'on vous accorde une telle confiance. 

Penser à tout ça et l'écrire me rend calme et serein. Une éclaircie dans la grisaille de février. Mon oeil est alerte et mes mains ne tremblent plus. Mon démembrement cauchemardesque appartient au monde énigmatique du rêve passé et de l'illusion disparue, ça ne m'inquiète pas. Je sens la puissante catharsis de l'écriture s'opérée alors que je sublime le trouble et la souffrance en un peu d'inoffensive poésie.

mardi 14 février 2017

j'ai vu ton coeur battre
dans une veine bleue saillante
juste dans l'angle de ton cou
sous ta peau presque transparente

lundi 13 février 2017

Soir de tempête. Crépuscule de bronze. Lumières d'airain fusant des lampadaires. Les flocons comme des flammèches éphémères dansant dans la nuit. Tout est en fuite dans la possibilité de l'évasion. Il n'y a pas âme qui vive dehors. Toutes se sont effacées le temps d'une soirée. Trois chandelles immobiles dans l'absence de souffle. Sensation de bombe à retardement. Latence de l'effondrement dans le dédale des stèles érigées. Vertèbres de l'ombre. Chercher des forces nouvelles dans le silence de l'ataraxie. Presque tout autour de moi est injecté jusqu'à la surdose de doux souvenirs déchirés.

Le lendemain. Montréal ensevelie sous le poids trompeur de la neige. Je fais le trajet bus-métro dans un état second. Tout ce qui m'entoure m'indiffère complètement, je ne pense qu'à la même... Carrie & Lowell de Sufjan Stevens accompagne le jour. De sa mélancolie découle une beauté pure qui s'épouse parfaitement au froid matinal. Je réfléchis et constate que je ne sais plus parler de. Tout ce que je tais et tout ce que je déchire va m'écarteler. Le parc Angrignon est magnifique mais la marche, éreintante. Le cerveau et le coeur demandent toujours plus d'oxygène. Des écureuils courent sur les branches lourdes de neige. Comme ce hamster infatigable dans ma tête. Fuir et se terrer au plus profond de soi. Je sais que je vais vers quelque chose.

samedi 11 février 2017

Pas seulement dans la maladie, à tout moment en fait

"Dans la maladie, Proust est mon ami. Je l'ai toujours lu dans des circonstances extrêmes de décrochage avec la "vraie vie" des bien-portants. Contrairement à ce que croient ceux qui ne l'ont pas lu, Proust n'est pas un snob refermé sur lui-même. Sa curiosité exceptionnelle s'approprie toutes choses comme une main préhensile et plusieurs de ses personnages les plus réussis sont en fait des prolétaires comme Françoise, la domestique de vieille souche. C'est en outre un archéologue des sens, qui raconte le mystère de la vie en creusant le réel plutôt qu'en suivant le fil d'une narration. Ses personnages sont des cas, qu'il analyse et effeuille jusqu'à la nudité poétique de leur anxiété première. La seule vraie "intrigue" de la Recherche est la procrastination du narrateur, qui diffère sans cesse le moment de faire une oeuvre Entre la première et la dernière page, des centaines de réflexions sur les aubépines, les clochers d'église, les madeleines, l'amour, la mémoire, l'enfance, l'art. Proust est un écrivant français, c'est-à-dire le contraire d'un romancier anglais : mémorialiste comme Saint-Simon et philosophe comme Montaigne, c'est un sensible doublé d'un curieux qui a quelque chose à dire sur tout ce qui l'entoure et sur tout ce qu'il a vécu. Cet essayiste autobiographe était trop poète et beaucoup trop génial pour ne pas faire du moindre détail de sa vie la colonne d'une cathédrale romanesque involontaire. 

Carl Bergeron, Voir le monde avec un chapeau

vendredi 10 février 2017

"Vers la fin de janvier, nous entrons au milieu de l'hiver, c'est-à-dire dans le néant. Les habitants du désert et les marins en pleine mer doivent ressentir une impression analogue. Les repères fixent s'effacent ; toute proximité dans le temps comme dans l'espace devient abstraite ; seule survit l'évidence de la solitude."

- Carl Bergeron, Voir le monde avec un  chapeau

Je hais février. Mois du faîte polaire, il n'est fait que de faux-semblants. En février se dévoile toute l'hypocrisie du soleil ; il est présent dans le ciel, mais ses rayons sont de glace. Ma marche rapide n'y change pas grand-chose, les muscles de mes jambes sont assaillis par la morsure pénétrante du froid ; je ne sens pas mon sang circuler, sans défense contre l'engourdissement. Le vent ne sert qu'à nous faire pleurer des yeux, qu'à endolorir et émacier nos chairs exposées. C'est le visage qui en prend pour son rhume, inévitable lui aussi. Toutes les têtes des passants sont enfoncées dans leur cou et leurs épaules. Le froid fait ressortir notre inhérente irritabilité, tout le monde avance comme des machines alors que la succession des jours renvoie à l'aliénation ; que possède-t-on dans l'indifférence polaire de février? Rien. Que le vide glacial des rues désertées. Nous marchons main dans la main avec la solitude. Et cette année, février est d'autant plus violent, car j'y ai perdu l'octobre sombre et superbe de tes yeux.

jeudi 9 février 2017

Marcel Marcel Marcel...

"Elles avaient fui depuis longtemps que j'étais encore à interroger vainement les chemins désertés. Le soleil s'était caché. La nature recommençait à régner sur le Bois d'où s'était envolée l'idée qu'il était le Jardin élyséen de la Femme ; au-dessus du moulin factice le vrai ciel était gris ; le vent ridait le Grand Lac de petite vaguelettes, comme un lac ; de gros oiseaux parcouraient rapidement le Bois, comme un bois ; et poussant des cris aigus se posaient l'un après l'autre sur les grands chênes qui sous leur couronne druidique et avec une majesté dodonéenne semblait proclamer le vide inhumain de la forêt désaffectée, et m'aidaient à mieux comprendre la contradiction que c'est de chercher dans la réalité les tableaux de la mémoire, auxquels manquerait toujours le charme qui leur vient de la mémoire même et de n'être pas perçus par les sens. La réalité que j'avais connue n'existait plus. Il suffisait que Mme Swann n'arrivât pas toute pareille au même moment, pour que l'Avenue fût autre. Les lieux que nous avons connus n'appartiennent pas qu'au monde de l'espace où nous les situons pour plus de facilité. Ils n'étaient qu'une mince tranche au milieu d'impressions contiguës qui formaient notre vie d'alors ; le souvenir d'une certaine image n'est que le regret d'un certain instant ; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hélas, comme les années."
- Marcel Proust, Du côté de chez Swann

mardi 7 février 2017

De la musique - extrait

Sur le chemin du retour, le transport des communs rassemble tout ce qu'il y a de plus ordinaire sur le Plateau Mont-Royal. Panoplie d'obèses chroniques, d'invalides incompétents, de coupes longueuil, d'étudiants pas révoltés pour deux cennes, une femme avec une pleine caisse de bananes (non mais qu'est-ce qu'elle va foutre avec soixante-dix bananes, prêtre!?) prend toute la place et ne s'excuse pas le moins du monde, des hipsters ennuyants comme le froid, des itinérants qui sentent la pisse et la misère et dont la puanteur pétrifie mon empathie ; lueur d'espoir : une sculpturale blonde aux yeux bleus vient s'asseoir à côté de moi, on échange un regard, dommage qu'elle ait une moustache. Crisse que le monde sont laitte! comme j'ai déjà dit plein de fois. La scène jure terriblement avec le Quintette à cordes n°3 en mi bémol majeur d'Antonin Dvorak qui joue en boucle dans mes oreilles depuis plus de vingt-quatre heures, le Larghetto surtout, c'est à vouloir s'arracher le coeur pour le donner à l'être aimé, avec tout ce qui vient avec. Récemment, on m'a demandé comment se faisait-il qu'un vieux punk comme moi pouvait triper autant sur la musique classique. "Parce que c'est peut-être la seule musique qui peut provoquer en moi autant des larmes de tristesse que des larmes de joie, le Larghetto de Dvorak (maudits accents pas trouvables) en est un excellent exemple. La musique classique c'est de la beauté à l'état pur, une conjonction de tout ce qui fait le sublime, la passion et l'immortel, c'est en-dehors du temps, connecté direct à l'essence de l'humanité. En plus, si tu veux résumer la musique classique, tu y vas comme ça : Bach a pris la musique et en a fait un carré, Mozart a pris le carré et en a fait un cercle, et Beethoven, ben il a fait péter le cercle." Elle acquiesça dans un sourire complice. Et l'on parla encore de musique comme on le faisait sans cesse depuis plusieurs semaines. On partage la même passion pour Schubert qui, malgré son extraordinaire notoriété, demeure probablement un des compositeurs les plus sous-estimés, le plus souvent pris dans l'ombre de Beethoven. Avoir fait tout ce qu'il a fait avant de s'éteindre à 31 ans relève du putain de miracle! Le Larghetto de Dvorak se développe comme une rêverie qui alterne entre la joie et le profondément tragique, où les regains de vie sont interrompus par des accents d'une puissante mélancolie, pour ensuite reprendre dans les soubresauts que déclenchent l'espoir et la passion revigorés. Écouter cette musique alors que commence à naître la tempête enveloppe l'atmosphère du jour. Le vent semble feutré du lyrisme des cordes, les brèves accélérations du tempo dans la seconde moitié du mouvement suppose une urgence indicible qui nous force à nous arrêter pour mieux sentir et ressentir.  Shut your eyes and see. Mettre des mots sur ce qui ne peut pas en avoir, une autre raison pourquoi la musique classique me fascine et me transcende. On dirait que l'Art permet au jour de suffire. 


jeudi 2 février 2017

Depuis qu'elle est partie, l'hiver s'est refroidi. Elle est passée comme un coup de vent brûlant, tantôt calme et tantôt déchaîné, laissant dans son sillage que du passé et aucune promesse, quelques blessures et trop de questions sans réponses. Dehors, le soleil m'indiffère. Il projette sa lumière sur le nacre des murs de mon appartement. Tout est blanc de fausse pureté. Celle qu'il projette sur les arbres dans la ruelle semble déposer le froid de l'air sur l'écorce endormie. Je m'ennuie de la pluie, du clapotement des gouttes sur les feuilles et dans les flaques, et du vrombissement sourd, comme en retrait sur une toile de fond grise, de l'averse. Thé blanc de Darjeeling (la cité de la foudre) ; Puttabong Queen, organic first flush premium ; acheté direct à 'source. Je ne peux pas croire que ça fait trois ans et demi déjà. Le thé est toujours aussi excellent après tout ce temps. Darjeeling, ville montée sur plusieurs paliers dans les montagnes juste à l'orée du Sikkim et de l'Himalaya, ville multicolore engloutie dans la brume de la mousson, entourée de champs de thé à perte de vue, à 75 kilomètres du Kanchenjunga, médaille de bronze des plus hautes montagnes du monde. Des champs de thé perdus dans les nuages, à plus de deux mille pieds d'altitude, on voyait les travailleurs ramasser des feuilles sans relâche, on devinait la rivière s'insinuant dans la vallée en contrebas, et cette odeur... 

À me perdre dans mes pensées, mon thé est devenu froid. Je le bois quand même, saveurs florale et herbacée, un coin du monde dans ma tasse. Proust avait tellement raison. J'alterne sans cesse entre lui et Knausgaard aujourd'hui, trouvant de quoi nourrir mon intellect et ma curiosité selon deux menus semblables mais singuliers. D'un côté, Swann, après avoir entendu la phrase de la sonate de Vinteuil pour la première fois, commence à trouver des beautés à Odette, qui ne lui plaisait pas du tout de prime abord, parce qu'elle ressemble à un personnage sorti d'une toile de Botticelli : "Il n'estima plus le visage d'Odette selon la plus ou moins bonne qualité de ses joues et d'après la douceur purement carnée qu'il supposait devoir leur trouver en les touchant avec ses lèvres si jamais il osait l'embrasser, mais comme un écheveau de lignes subtiles et belles que ses regards dévidèrent, poursuivant la courbe de leur enroulement, rejoignant la cadence de la nuque à l'effusion des cheveux et à la flexion des paupières, comme en un portrait d'elle en lequel son type devenait intelligible et clair." Mais quelle erreur il est en train de commettre! Cette volonté de se duper lui-même ; qu'est-ce qui peut bien pousser un humain à rendre le mensonge vérité avec tant de persistance aveugle? À s'inventer une sortie de secours dans une maison aux portes tout ouvertes? De l'autre, Knausgaard vient de perdre son père et continue de cogiter sur son travail d'écrivain : "Écrire un roman [...] et voir l'environnement former lentement et imperceptiblement l'écriture, car notre façon de penser est intimement liée à notre environnement concret autant qu'aux gens avec qui nous conversons et aux livres que nous lisons." Il n'a pas la prose de Proust, mais il est d'une lucidité fascinante, et c'est un peu beaucoup à cause de lui si j'écris tant dernièrement, ce qui sera lu comme ce qui ne le sera pas.

J'ai l'impression que le temps ne passe pas aujourd'hui. J'ai regardé l'heure à intervalle quasi-régulier sans m'en rendre compte pendant toute la journée, mais ça n'a eu aucun effet sur moi. Peut-être que lorsque nous sommes dans la plus complète solitude (mais le suis-je vraiment?), ne serait-ce que pour une seule journée, on peut s'extirper du temps un peu, cesser d'exister par-devers les autres et n'exister que par et pour soi-même. Ne voir personne et ne parler à personne, prendre un thé, lire deux livres plutôt qu'un, écouter Vheissu et The Alchemy Index de Thrice entre les deux, manger un peu, écrire, se poser pour réfléchir et pour se rappeler, écrire encore, voir le soleil laisser la place aux nuages annonciateurs de la brunante, jusqu'à ce que l'heure bleue apparaisse, parfumer le crépuscule avec les effluves d'un Bowmore 12 ans, voir naître la soirée et tomber la nuit, trois chandelles comme seule lumière... Non, rien... C'est probablement paradoxal, mais je ne sais ni ressens ce que fait le Temps aujourd'hui.