lundi 15 février 2016

froid polaire

Vendredi pas tout à fait soir encore. Le soleil s'est juste couché vraiment vite, sans attendre la nuit. Il est frileux aujourd'hui, après tout, il va faire -48° demain. Sur Saint-Denis, les flocons obèses et les lampadaires dansent sans retenue, s'épousent et déposent sur la ville leurs reflets dorés qui découpent l'obscurité bien installée. Je prends Berri. Trop de voitures passent et dérangent et crissent pneus et moteurs par-dessus ma musique. Après trois jours de Portishead, PJ Harvey succède à Beth Gibbons, qui doit avoir mal à la gorge de ce que je l'ai trop fait jouer ces derniers temps. Les voix féminines, ma chaleur dans cet hiver. Voix tantôt pré ou post-orgasmiques, tantôt cristallines comme des diamants tranchant l'ombre. On Battleship hill. Oh Polly Jean! T'as pris ta voix fragile et fluette pour cette chanson, ta voix vulnérable comme chair en hiver. Oh Polly Jean! Quand ta voix manque craquer à 3 minutes 19 secondes, mais que tu la récupères, c'est mon coeur que tu fends et recolles tout de suite après. J'en pleure, mais par en-dedans, fait trop froid dehors. 

Mes six stations de métro se résument en distractions et indifférence. Je sors au Quartier latin. Des itinérants partout. Sur mon chemin, l'un d'eux pisse en plein milieu du trottoir comme s'il n'y avait âme qui vive. Sa petite graine morpionneuse viole la poésie qui s'était doucement installée sur ma soirée. Envie de l'envoyer chier, mais je n'en fais rien. Je dois contrôler mes émotions, c'est que j'ai un câlice de volcan à l'intérieur, une énergie quasiment épeurante tellement elle semble intarissable. Arrivé au Saint-Ciboire, ma blonde n'est pas encore là. Je griffonne dans mon calepin comme un déchaîné. Tout le monde autour crie si fort, la musique, encore plus. J'ai l'impression de n'être vu de personne. Pour eux, je suis l'invisible ou l'insignifiant dont ils n'ont cure, celui qu'ils ne remarquent pas ; pour moi, je suis l'indifférent au milieu de la foule, qui a peur que la poésie et l'amour foutent le camp, que la beauté s'évapore et me laisse complètement seul devant ce qui serait ma plus grande peur. 

Je suis fébrile. Mes doigts travaillent les fissures. Je m'enfouis dans mes pensées. Je m'enfuis de la foule présente. La poésie est furtive, les muses, agaces. Le froid qui s'annonce prend naissance dans mes tempêtes. Les mots sautent de partout, comme dans ce jeu de fêtes foraines où il faut prévoir de quel trou sortira la marmotte en plastique et taper dessus avec une mailloche. On dirait que je manque à tout coup, je suis une fraction de seconde en retard. Je suis le sable dans l'engrenage ambiant.  Je désordonne moi-même ce qui m'entoure en attendant que tu combles ma solitude. Tu arrives enfin. Ton sourire a quelque chose de rassurant. Nous partons aussitôt, l'atmosphère ne te plaît guère, et on s'enfonce dans la nuit froide. Notre pas rapide sur la neige dure et criarde. On oublie tout. Nos pensées errent. On va rejoindre des amis avec qui nous boirons toute la nuit, dans l'insouciance des pintes. Mais ma bière a quelque chose de fade, je ne sais pas pourquoi. Peut-être l'est-elle parce que pas une fois nous ne penserons à ces itinérants que j'ai vus tout à l'heure. Ni au fait qu'ils vont peut-être mourir de froid demain soir, parce que -48°, ben c'est frette en crisse.

vendredi 12 février 2016


depuis plusieurs jours
observer une multitude
de destins périodiques
tantôt distrait tantôt renversé
l'éclat est éphémère
mais laisse une cicatrice
lourde et creuse
qui se fossilise
directe dans mon cerveau

dimanche 7 février 2016


pendant deux jours
mettre le silence sur repeat

mardi 26 janvier 2016

Le chevalier de la Triste Figure

"Ami Sancho, il faut que tu saches que je suis né par la volonté du Ciel en cet âge de fer pour y faire revivre l'âge d'or ou doré, comme d'ordinaire on le nomme. Je suis celui à qui sont réservés les dangers, les grandes prouesses et les valeureux exploits. Je suis, dis-je à nouveau, celui qui doit ressusciter les chevaliers de la Table ronde, les Douze Pairs de France et les Neuf Preux de la Renommée, celui qui doit faire oublier les Platir, les Tablante, Olivant et Tirant, les Phébus et autres Bélianis, avec toutes la troupe des fameux chevaliers du temps jadis, en accomplissant, en celui où je me trouve, tant de grands et extraordinaires exploits, tant de faits d'armes qu'ils obscurciront les plus illustres de ceux qu'eux-mêmes ont accomplis. Tu remarques, fidèle et loyal écuyer, les ténèbres de cette nuit, son étrange silence, la rumeur sourde et confuse de ces arbres, le bruit terrifiant de cette eau que nous sommes venus chercher, et qui semble se précipiter et se jeter du haut des monts de la Lune, et puis ces coups incessants qui blessent et déchirent nos oreilles ; toutes ces choses, ensemble et séparément, suffiraient à remplir de peur, de crainte et d'effroi le coeur de Mars lui-même ; à plus forte raison de celui qui n'est pas accoutumé à semblables rencontres et aventures. Eh bien, tout ce que je dépeins là, ce sont autant d'aiguillons propres à éveiller mon courage, et qui font que, déjà, mon coeur éclate dans ma poitrine du désir qu'il a d'entreprendre cette aventure, si ardue qu'elle paraisse. Aussi, serre un peu les sangles de Rossinante et reste ici, à la grâce de Dieu. Attends-moi trois jours, sans plus ; après quoi, si je ne reviens pas, tu pourras t'en retourner à notre village et, de là, pour me faire plaisir et bon office, tu iras au Toboso où tu diras à l'incomparable Dulcinée, ma dame, que son malheureux chevalier est mort pour avoir entrepris des choses qui l'eussent rendu digne de pouvoir se dire son esclave."

vendredi 22 janvier 2016

exercice de style - chronique

Ma nouvelle session recommence officiellement lundi prochain. J'aurai passé les derniers jours à lire et à lire encore et sans arrêt, si bien que je n'ai rien écrit depuis plusieurs semaines. Après des gros rushs comme une fin de session ou la folie du temps des fêtes - encore cette année, plus de deux mille kilomètres de voiture en à peine huit jours, de la bouffe et de l'alcool à n'en plus finir -, je passe la majeure partie de mon temps à lire, comme si je voulais reprendre le temps de lecture perdu alors que j'avais la tête bien enfoncée dans le travail. Si bien que je lis trois livres en même temps et j'en arrive à un point où j'ai l'impression que ma tête va exploser. Je lâche mes livres, en proie à des angoisses, me reprochant mon oisiveté que je considère improductive. Même si je me considère plus souvent qu'autrement anachronique, je suis parfois homme de mon temps, esclave de l'action et du souci de performance - étant un gars de région, j'accuse Montréal pour ça. Je reste étendu sur mon divan en me disant que je dois absolument faire quelque chose sinon je perds mon temps, alors que je sais pertinemment que je fais quelque chose en lisant et que je m'enrichis avec ces lectures. Je ne peux pas m'empêcher de croire que ce sentiment est profondément actuel, post-moderne et imposé par cette société débile dans laquelle je m'efforce de vivre. Qui plus est, pour justifier mon oisiveté, une des mes activités préférées est l'écoute intensive de musique classique. Prendre le temps d'écouter de la musique, une longue heure à écouter une symphonie, je me dis que je ne perds pas mon temps. Voyez l'absurdité : dans la lecture intensive, je perds mon temps, et dans la musique, non. Je me rends bien compte du ridicule. Je suis pas à un paradoxe près. Cette sensation me fait reprendre la plume et le présent texte témoigne que j'en suis rendu là. Sur mes lectures, je pourrais m'étendre longuement, mais je peine à faire de l'ordre dans tout ça, j'ai besoin d'un certain recul. De toute façon, ce qui me hante plus que tout depuis une semaine, c'est la Symphonie no.7 et mi majeur du compositeur autrichien Anton Bruckner. Une symphonie que je n'avais jamais écouté et qui traînait dans mes quelques deux cents disques de musique classique. La beauté de la chose, c'est que j'ai pris ce disque au hasard. Celui-ci fait bien les choses des fois. Cette symphonie est absolument extraordinaire du début à la fin, mais selon moi le moment fort est le deuxième mouvement, l'adagio sous titré sehr feierlich sehr langsam (très solennel et très lent). À la fois triste et d'une puissance d'évocation inégalée, c'est probablement le deuxième plus beau mouvement lent de l'histoire de la musique après l'allegretto de la 7ème de Beethoven. Après des petites recherches - parce que je suis incapable de ne pas me renseigner sur quelque chose qui m'interpelle -, j'ai appris que ce mouvement a été composé alors que Bruckner pressentait la mort à venir de son mentor, le compositeur allemand Richard Wagner. Si Bruckner est un homme sans controverse aucune, on en peut pas en dire autant de Wagner. Sorte de compositeur maudit, névrosé, mégalomane et narcissique à n'en plus finir, antisémite et ultra-nationaliste de surcroit ; il a incarné la volonté de puissance nietzschéenne et il est souvent considéré comme un des plus grands artistes de tous les temps, parfois même comme LE plus grand, tout art confondu. En effet, son Anneau du Nibelung serait, selon certains enthousiastes comme Stephen Fry, la parfaite symbiose du théâtre et de la musique élevée au rang de l'épique et du mythologique, l'acmé de la création artistique. J'avouerai ne connaitre guère l'oeuvre de Wagner, l'homme me pose problème pour l'instant, mais je me permets de garder quand même certaines réserves quant à cette étiquette. Je ne doute pas de la puissance de l'oeuvre et je comprends qu'il ait changé la face du monde (hélas pour le pire d'une certaine façon), mais pour ma part le Barde reste indélogeable. Ceci dit, ce qui m'a le plus troublé, c'est d'apprendre que c'est précisément cet adagio qui a été joué sur les ondes de la radio allemande le lendemain de la mort d'Adolf Hitler, le 30 avril 1945, qui était lui aussi un admirateur immodéré de Wagner. Était-ce à la demande du führer ou une initiative des radiodiffuseurs allemands? Connaissait la mégalomanie d'Hitler, je penche pour la première option. Hitler tenait Wagner pour l'incarnation de la volonté de puissance et surtout comme celui qui avait su éveiller le nationalisme allemand. Toutes les apparitions d'Hitler,  les rassem-blements nazies, les cortèges et les défilés de la Wehrmacht, etc., étaient accompagnés par la musique de Wagner. Qu'il ait choisi la même musique funèbre que celui qu'il admirait par-dessous tout ne m'étonnerait pas. Mais la plus belle des musiques soulignant la mort du pire des hommes, je ne peux m'empêcher de trouver ça dérangeant. Je me sens comme Alex dans A Clockwork orange, lorsque pendant son traitement, la 9ème de Beethoven est associée aux images ultra-violentes : celle-ci devient un réflexe conditionnant pavlovien, quelques notes suffisent à le rendre malade, sinon fou. À chaque fois que j'écoute l'adagio de Bruckner (ça doit bien faire une vingtaine de fois depuis une semaine), que je ne peux m'empêcher de trouver extraordinaire, beau et sublime, de savoir qu'Hitler se le soit approprié - comme il s'est approprié Nietzsche maudit calisse - ou que les Allemands l'aient utilisé pour rendre hommage à cette ordure m'exaspère. Les hommes ont parfois le tour pour s'approprier l'art et, malheureusement, le dénaturer complètement. C'était mon inquiétante étrangeté du jour.

jeudi 14 janvier 2016

(!!!)

"Qu'entend-on par nihilisme? Distinguons. Ou bien, définition numéro 1, version restreinte, la mienne : le nihilisme nie le mal, il en cultive l'ignorance. L'innocent qui, après le 11 septembre, acclame Ben Laden, l'expert qui comprend l'horreur et finit par la justifier à force de l'expliquer sacrifient, fût-ce à leur insu, à l'axiome nihiliste fon-damental : il n'y a pas de mal. Ou bien, définition numéro 2, généralement reçue, mais à mes yeux erronée, le nihilisme est l'ignorance du Bien. Dans ce cas, la modernité entière passe sous sa coupe. L'économie où tout se vend et s'achète. L'univers sans dieu où nul ne sait à quel saint se vouer. Le débat ouvert où chaque conviction et son contraire s'affirment librement. Voilà qui illustre une condition humaine régie par l'axiome de substitution : il n'y a pas de Bien - commun, infaillible, immuable.

Un sophisme des plus répands postule que ces définitions 1 et 2 se recouvrent. S'il n'y a pas de Bien, il n'y a pas de mal. Et réciproquement, Dieu et diable apparaissent et disparaissent de conserve. Évidence trompeuse. Erreur absolue. Si j'admets la définition 2, le doute méthodique de Descartes ou l'inquiétude d'Hamlet tombent dans l'escarcelle du nihilisme, pour autant qu'ils laissent en suspens ou mettent entre parenthèses l'existence et le fondement des valeurs suprêmes. Montaigne aussi serait nihiliste : «C'est, à l'avis de Socrate, et au mien aussi, le plus sagement juger du Ciel que de n'en juger point.» Nommons relativiste (et non nihiliste) cette hésitation très partagée touchant l'Idéal. Elle se distingue d'un nihilisme stricto sensu (définition numéro 1) qui escamote l'existence du mal et de l'horreur. L'enfer des Twins Towers produit une émotion assez générale, bien que chaque citoyen ému conserve par-devers soi une idée singulière et incomparable de son paradis préféré. Dès qu'on délaisse les jeux de mots et leurs équivoques, expérience du mal et expérience du bien, loin de se recouper, s'avèrent parfaitement hétérogènes. Elles font deux. «La maladie se sent, la santé peu ou point ; ny les choses qui nous oignent au pris de celles qui nous poignent» (Montaigne).

Emma Bovary circule entre les deux définitions précédents. Elle a rompu avec les croyances (chrétiennes) de son enfance et ne s'en inquiète guère. Relativiste, donc. Elle vit sa vie sans souci des dégâts qu'elle sème derrière elle et des souffrance qu'elle inflige, suivant ainsi la pente du véritable nihilisme (définition numéro 1). L'héroïne de Flaubert est confondante. Elle conjugue les charmes chaleureux d'une libération brutale et l'audace glacée d'une brutalité libérée."

- André Glucksmann (2002 : 92-93)

mardi 29 décembre 2015

clair, net et précis

"God and Christ exist, but they are so distant and beyond us that they cannot be our concern."
- Harold Bloom

They just cannot...

jeudi 24 décembre 2015

courant de conscience

par journée de grands vents la seule chose pour y tenir tête la symphonie numéro 9 en ré mineur de Dvorak au parc Jarry ma blonde dort sur le divan je n'allais pas rester évaché sur mon divan par pareil temps je ne trouve pas les accents pour le r et le a je me souviens au archambault il y a de cela quelques années avez-vous un cd de dvorak ça se prononce dvorjak madame du moins comme on peut franciser un nom tchèque je ne dis pas pour vous reprendre par prétention mais je suis sûr qu'il aurait aimé que vous prononciez son nom correctement oui mais il est mort non madame il est éternel la symphonie du nouveau monde premier mouvement adagio ce sont les arbres les premiers qui entendent la même musique que moi immenses épinettes noires d'environ vingt-cinq mètres de haut on ne s'attarde pas suffisamment à l'âge des arbres on les tient pour acquis mais ils nous survivront en tout après les pluies intenses de la matinée le parterre est d'un vert impossible pour un 24 décembre il y a quelques personnes qui jouent au croquet pas au criquet au croquet comme dans le vieux dessin animé d'Alice au pays des merveilles quand la reine de coeur joue avec des flamands roses quel film impossible pourtant gravé dans mes souvenirs d'enfance on réécoute ça aujourd'hui et on se rend compte à quel point c'est psychédélique ils devaient être tous défoncés ça l'air plate le croquet en tout cas le vent se fait plus violent les feuilles mortes me fouettent le visage et les quenouilles sur le bord de l'étang résistent comme elles peuvent mais perdent quand même de leur parure ça me rentre en-dessous des lunettes j'en ai plein les yeux en tournant vers le nord-ouest le vent redouble d'intensité deuxième mouvement largo le plus lent j'écoute les trois premières minutes ça manque de fureur il devrait faire crépuscule calme ou aube légère pour que le mouvement prenne tout son sens je le saute sacrilège interrompre ces bois et ces cuivres contemplatifs mais ils sont assourdis par le vent qui siffle trop et mes écouteurs de merde ne cessent de glisser de mes oreilles note à moi-même ça suffit les écouteurs de merde je les ai sur les oreilles au moins deux heures par jour c'est le genre d'investissement qui en vaut la peine troisième mouvement scherzo molto vivace un des morceaux les plus grandioses du répertoire romantique parfait pour ce vent à gonfler les plus grandes voiles personne n'a de cerfs-volants quel magnifique mot ça m'étonne entre les parties plus douces on dirait presque des pastorales les acmés d'intensité furieuse quelles percussions je continue de marcher et je ne vois plus grand chose sinon plein de joggers et t-shirt et en shorts des joueurs de soccer beaucoup de marcheurs que des passants flous qui disparaissent rapidement je ne vois plus rien mes lunettes sont sales j'ai le soleil dans la face et mes yeux laissent la place à mes oreilles ce mouvement a inspiré une des scènes de combats les plus épiques au cinéma à savoir Obi-Wan Kenobi et Qui-Gon Jinn contre Darth Maul dans la menace fantôme ok le film était vraiment poche mais le combat final reste très fort ce n'est pas la veille de Noël aujourd'hui c'est impossible on commence notre périple de deux milles kilomètres ce soir elles sont belles les vacances elles sont relaxantes c'est effrayant les vacances quatrième mouvement allegro con fuoco une des plus belles ouvertures de l'histoire de la musique qui n'annonce rien de moins que la découverte qui change le monde qui change le nouveau monde l'épique dans toute sa dimension mythologique ç'en devient presque une valse quand les cordes dansent avec les cuivres sur un menuet symphonique pour ensuite laisser toute la place au déploiement de la force de Dvorak fuck les petits accents je n'ai pas le temps ce mouvement inspira lui aussi une scène pas piquée des proses dans le retour du roi the beacons are lite Gondor calls for aid et Viggo Mortensen qui cours en Aragorn il a porté un t-shirt du canadiens de montréal pendant tout le tournage du film en-dessous de son costume il disait qu'il se sentait plus fort avec je trouve cette anecdote complètement marrante à cinq minutes cinquante-deux secondes tous les brasiers s'enflamment entre montagnes et montagnes plus éloignées les unes que les autres non je ne dois pas penser aux montagnes encore moins à des montagnes de neige les transitions de ce mouvement sont sublimes et dire que Dvorak s'est inspiré de danses amérindiennes j'avoue que ce bout là m'échappe un an de composition pour quarante-cinq minutes d'exécution faut le faire la lumière s'estompe rapidement on peut littéralement voir le jour tombé dans les percussions et les échanges de cordes les arbres dansent encore mais rien de la nature des gens qui passent ou des mots qui me restent et ceux qui m'échappent n'arrivent à reproduire l'impact de cette musique sur les tambours de mes tympans vers le seuil de mon être et de son accord harmonieux avec ce jour impossible finale dramatique à souhait révélations oniriques horizons dignes des plus grands océans des plus grandes chaines de montagnes des coeurs les plus humains. 

samedi 19 décembre 2015

C'est tellement punk.

On the first day of March it was raining
It was raining worse than anything that I have ever seen
I drank ten pints of beer and I cursed all the people there
And I wish that all this raining would stop falling down on me

And it's lend me ten pounds, I'll buy you a drink
And mother wake me early in the morning

At the time I was working for a landlord
And he was the meanest bastard that you have ever seen
And to lose a single penny would grieve him awful sore
And he was a miserable bollocks and a bitch's bastard's whore

And it's lend me ten pounds, I'll buy you a drink
And mother wake me early in the morning

I recall we took care of him one Sunday
We got him out the back and we broke his fucking balls
And maybe that was dreaming and maybe that was real
But all I know is I left that place without a penny or fuck all

And it's lend me ten pounds, I'll buy you a drink
And mother wake me early in the morning

But now I've the most charming of verandahs
I sit and watch the junkies, the drunks, the pimps, the whores
Five green bottles sitting on the floor
I wish to Christ, I wish to Christ
That I had fifteen more

And it's lend me ten pounds, I'll buy you a drink
And mother wake me early in the morning

And it's lend me ten pounds, I'll buy you a drink
And mother wake me early in the morning

The boys and me are drunk and looking for you
We'll eat your frigging entrails and we won't give a damn
Me daddy was a blue shirt and my mother a madam
And my brother earned his medals at Mai Lei in Vietnam

And it's lend me ten pounds and I'll buy you a drink
And mother wake me early in the morning

On the first day of March it was raining
It was raining worse than anything that I have ever seen
Stay on the other side of the road
'Cause you can never tell
We've a thirst like a gang of devils
We're the boys of the county hell

And it's lend me ten pounds and I'll buy you a drink
And mother wake me early in the morning

And it's lend me ten pounds and I'll buy you a drink
And mother wake me early in the morning


vendredi 18 décembre 2015


"So our virtues lie in the interpretation of the time..."
- William Shakespeare

vendredi 11 décembre 2015

Quel extraordinaire personnage


You common cry of curs, whose breath I hate
As reek o'th'rotten fens, whose loves I prize
As the dead carcasses of unburied men,
That do corrupt my air : I banish you !
And here remain with your uncertainty.
Let every feeble rumour shake your hearts ;
Your enemies, with nodding of their plumes,
Fan you into despair ! Have the power still
To banish your defenders, till at length
Your ignorance, which finds not till it feels,
Making but reservation of yourselves,
Still your own foes, deliver you
As most abated captives to some nation
That won you without blows ! Despising
For the city, thus I turn my back.
There is a world elsewhere.
                                                           - Coriolanus, III.3

mercredi 9 décembre 2015

Milieu de nuit

(Clin d'oeil à l'autre, il va comprendre.) L'insomnie n'est pas un manque de sommeil, c'est juste dormir beaucoup plus vite que le temps passe. Et il ne passe pas vite cette nuit. Silence endormi, stérile. Le drone du frigo s'éteint et le silence est rendu quasiment pur. Assourdissant presque. Les pensées sombres ont laissé leur place à l'indifférence des heures. Tout s'arrête. J'écoute les secrets que la nuit a à m'offrir. J'attends patiemment. Ta ténèbre n'évoque plus rien, jument de la nuit partie galoper dans d'autres rêves que les miens. Parce que les miens sont rendus des mirages en pleine nuit en manque d'étoiles. Plus rien ne marque le temps dans ce vase clos enveloppé de velours noir - le drone du frigo est reparti, moment violé par le retour de l'horloge, par le retour du mécanisme, là c'est moi qui s'arrête.

vendredi 20 novembre 2015

parenthèse

(le jour n'a pas de titre
ce cri du vent si près
de casser les fils
la soie vulnérable du coeur
et de l'âme impossible

chaleur d'une aube fragile
j'étudie le silence
et ces cicatrices
             les effondrements vibrent
             fracas et rupture
je construis une réconciliation
                                      (attentatrophié)

aujourd'hui l'automne est seul
et soupire sur les hommes
esclaves de leur haine
indifférents de leur mort

j'assume mes incohérences
parce qu'elles ne sont pas vulgaires
parce qu'elles ne tuent personne
parce que je défriche et lutte
pour faire osciller la faible beauté
d'une lumière invisible

je cherche l'air
je souffle sur les cendres
qui étouffent mon présent)

samedi 14 novembre 2015


"Fuck everything, seriously." - Xavier Dolan.

"... and I will try to express myself in some mode of life or art as freely as I can and as wholly as I can, using for my defence the only arms I allow myself to use, silence, exile and cunning."
- James Joyce

jeudi 12 novembre 2015


un jour
la connerie ambiante
viendra à bout de moi

lundi 2 novembre 2015

Le ciel comme strates de nuages s'accumulant jusqu'à l'horizon, dans différentes teintes de blanc, de gris, fleurtant avec le bleu. Tout cela dégage une impression de calme, une absence de bouleversement. Il n'y a que des migrations d'oiseaux minuscules qui tanguent sur ce ciel ridiculement bas qui semble fatigué, immuable et absolument dénué de toute mythologie parce qu'aucune forme étrange ne s'y déploie. Il alourdit le regard et défait la rêverie. Un ciel terre-à-terre, sans heure, qui n'a rien à offrir parce qu'il en est ainsi, et qui oblige celui qui cherche à détourner les yeux et à les jeter ailleurs pour sonder autres choses.

mercredi 28 octobre 2015

J'ai rien à écrire, rien à écrier aujourd'hui. Mais je dois quand même garder la main. Mes étudiants rédigent et je m'enfonce dans une Brève histoire du monde de Gombrich, lecture inspirée par le livre de Moutier que j'ai terminé dans le temps de le lire. Demain, nous serons en grève au cégep, je vais devoir venir faire du piquetage en après-midi. Le temps s'annonce pluvieux, venteux mais chaud quand même. Certains membres du syndicat sont en train de péter leur coche et ils se montrent agressifs envers ceux un peu moins impliqués, comme moi par exemple. Mais je m'efforce de passer sous le radar. De toute façon, ma révolte est différente. Et je serai là demain d"une manière ou d'une autre. Le livre de Gombrich est complètement fascinant, l'histoire du monde, rien de moins, vulgarisée en 330 pages. Et ça tient la route! En même temps, ça fait beaucoup d'informations à retenir et mon éponge de cerveau est presque saturée, je prends de bonnes pauses pour assimiler tout ça. (J'aurais tellement pu être historien!) Hier, pendant une de ces pauses, je me suis imaginé devenir bibliothécaire dans la plus grande bibliothèque du monde. Je me verrais bien finir rat de bibliothèque, tellement écoeuré des hommes que je n'aurais pas d'autre choix que de m'en remettre aux livres pour trouver du sens à la vie. J'ai des passes comme ça où je pourrais lire sans arrêt, douze heures par jour. D'ailleurs, depuis dix jours, je lis comme c'est pas possible, tout rentre et je n'ai envie de rien d'autre. Je suis un lecteur en série. À l'instant même, j'ai envie de relire Shakespeare, Dostoïevski, Proust, Cervantes et Joyce; je me lirais beaucoup de poésie aussi, T.S. Eliot, Whitman, Kerouac, Miron et j'ai envie de me taper Nietzsche, Freud et Lacan au complet. Et VLB. Sans compter que je veux relire L'Homme révolté de Camus. Et c'est pas juste du namedropping, ma pile de livres mentale est en train de prendre des proportions babyloniennes. Ce goût de m'enfermer, de regarder la neige qui se fait trop attendre tomber et de lire. Ça doit être l'hiver qui arrive. 
Mes étudiants rédigent en ce moment, et ce, pour les dix prochains jours.  Je devrais les surveiller davantage plutôt que de lire et d'écrire sans cesse dans leur face, mais s'ils trichent, je m'en rendrai compte bien assez vite en corrigeant leur copie. Que le bruit des feuilles qui tournent, des crayons sur le papier, leurs gestes et mouvements, craquements de cous, de dos, de doigts, de chaises, de bureaux ; ils n'ont pas l'air de trop souffrir. Ce silence qui n'en est pas un est salvateur. La semaine passée, ils étaient fatigués, indisciplinés et insupportables - rien de mieux qu'une évaluation pour les ramener à l'ordre, c'est aussi à ça qu'ça sert -, j'aurais donné du magistral une semaine de plus et j'aurai capoté, j'aurai sérieusement voulu détruire quelque chose. Mais non, je ne détruirai rien.
Superbe hasard! Je tombe sur une nouvelle revue sur Nietzsche à la bibliothèque du cégep. La deux mille sept cent quatre-vingt-sixième depuis cinq ans. Comme j'en ai lu au moins deux mille six cents, je la prends machinalement, question de solidifier ce que je connais déjà. Nietzsche sédimente dans les fossiles de mon cerveau. Première phrase qui frappe : "Il n'y a pas de faits, seulement des interprétations." Ha!! Que cela s'applique merveilleusement bien à ma lecture de Gombrich! C'est parfait! Je vais entrecroiser mes lectures, je vais allier le cuivre et l'étain, le bronze de mon marteau n'en sera que plus solide. Et les coups résonneront dans mes illusions jusqu'à ébranler les fondements mêmes de mon existence! Question de me rappeler leur présence.

mardi 27 octobre 2015

"Matin de pluie grisâtre et triste et sombre. Les Mayas, nous rappelle-t-on dans le Journal de Montréal, prédisent la fin du monde pour 2012. C'est rassurant. Personnellement, selon mes calculs, la fin du monde a déjà eu lieu. Elle est partout autour de nous. Il suffit de sortir dehors pour s'en rendre compte."
- Maxime Olivier Moutier, 
Journal d'un étudiant en histoire de l'art

dimanche 25 octobre 2015

Une semaine

Aujourd'hui dimanche
je ne veux pas travailler.
J'aurais dû dormir plus
mais c'est comme si mon esprit
me refusait le sommeil.
Trop d'idées m'assaillent.

J'ai le corps éreinté d'hier. Je n'aime pas trop supporté mon alcool parce que tout me rentre dedans sans que je m'en rende compte et les lendemains sont plus difficiles. Aujourd'hui, je ne veux pas travailler. Je devrais préparer mes cours de la semaine à venir, travailler me donne bonne conscience. C'est un maux de notre temps et je sais que je suis pris dans l'engrenage.

J'ai vu plein d'amis hier soir
que je n'avais pas vu depuis longtemps.
Amitiés et rires dans l'entrechoc des verres.
Des souvenirs travaillés et gravés 
à même la matière brute.

Trop d'idées m'assaillent. J'ai trop de choses à faire. Je m'invente toutes ces choses pour remplir le jour et ça me donne une migraine. Je sais que le jour passera vite et que je ne ferai rien. Tout s'entremêle et les lignes deviennent ratures. Pourquoi me refuse-je l'oisiveté? Mais est-ce vraiment oisif que de boire une théière bouillante dans le matin froid, que de lire cent pages d'un trait?

J'interromps la lecture
de cette très belle énigme,
hypnotisé par la fumée de mon thé.
J'écoute le silence dans mon tranquille désordre
et quelque chose me noue la gorge -
j'aimerais beaucoup être capable de méditer.

Les cloches de l'église à côté de chez moi sonnent midi, brisant ma torpeur. Mon chat me demande de l'attention. Je lui mets les partitas pour violon de Bach. Ce n'est pas ça qu'il veut bien sûr, mais je me plais à croire le contraire. Non je ne travaillerai pas aujourd'hui, je ne ferai rien sinon m'enfoncer dans le calme essentiel et la tranquillité du jour qui passe. (Je viens de me rappeler mon rêve de cette nuit, je me voyais sur des photos que je sais inexistantes.

J'ai un idéal que je sais impossible,
c'est ce que je détaille
minutieusement dans mes mots.
Je sais que je me comprends.)

***

Mardi. Lendemain d'élections.
Un playboy fils d'ordure a été élu.
Le Temps avance sans nous,
illusion du mouvement 
dans notre immobilisme crasse ;
on a manqué le train depuis trop longtemps et 
je me sens plus seul que jamais.

(Mon écriture tremble ce matin en pattes de mouches épileptiques. Les tremblements de ma colère refoulée.) Dans le métro, une blonde poudrée somnole devant moi. On dirait qu'elle s'est fait battre, son visage est tuméfié. Ou peut-être qu'elle est accro au crystal meth. Je me sens soudainement empathique. Elle écarte les jambes inconsciemment et révèle un cameltoe d'une vulgarité sans nom, mes yeux retournent d'eux-mêmes à mon livre en interceptant toutefois ses ongles : ils sont parfaits, cisaillés comme des perles roses éclatantes. Oxymore au bois dormant.

Dans son énigme, Dany Laferrière, en prenant un certain raccourci, dit que les grands thèmes de la littérature peuvent être découpés géographiquement. Parmi ceux-ci, pour l'Europe, c'est la mort ; l'Amérique du Sud, le temps ; l'Amérique du Nord, l'espace.

Chercher à occuper un peu
cet espace si vaste,
remplir le vide autour de soi 
pour combler celui en soi.
Cet espace aux agglomérations
archipeuplées mais où la solitude
est le prédateur le plus menaçant.

Mascarade électorale terminée. Nouveau premier sinistre. Ma totale indifférence. Je suis tellement écoeuré du cirque ambiant que je pourrais tuer quelqu'un. Ou crier à la face du monde mon ultime sentiment de dégoût - meilleure option. Je pourrais aussi tout crisser là et déménager sur l'île d'Islay, ce serait elle la meilleure option. Mais je n'en ferai évidemment rien, je vais m'exploser au badminton, le sport comme dernier exécutoire. 

***

Mercredi matin.
Mon corps comme un noeud de métal.
La tension des muscles m'alourdit.
J'ai l'impression de vieillir 
anormalement vite cette semaine.
Corps endolori et lassitude de l'esprit
ne font pas bon ménage.

Mon seul apaisement se trouve dans la lecture et l'écriture depuis quelques jours. Malgré la lourdeur de la mort rôdant sans cesse dans L'Énigme du retour - cette impression qu'elle apparaîtra à chaque fois que je tourne une page - l'écriture de Laferrière irradie une lumière douce qui me calme.

Un calme nécessaire
pour taire les cris en moi qui 
balancent dans le va-et-vient des saisons,
mon ambivalence sublimée
dans l'indifférence des alentours.

***

(Il n'est pas d'histoire dans laquelle je suis capable de me perdre pour la raconter sinon la mienne.) Vendredi. Métro. Encore. Il y a bien peu de gens dans le wagon ce matin et une grosse femme en face de moi en profite pour parler à tue-tête (quelle extraordinaire expression!) dans son cellulaire. Le maire de Montréal vante le métro en disant que les données cellulaires sont désormais accessibles sur la majorité du réseau sous-terrain. Si cela amène éventuellement les usagers à parler au téléphone  sans arrêt dans le métro, je m'achèterai une voiture c'est sûr.

Station Angrignon. 
Fin de la ligne verte,
encore un autobus à prendre
et d'ici là, à l'attendre.
Une grosse femme espagnol -
elle ressemble à Gimli
mais sans barbe (heureusement) -
est en train de quêter en scandant
"Dieu vous protège!
Dieu vous garde!
Vous verrez la lumière!
Dieu vous bénisse!"

Elle ne dérougit pas,
Sa foi est un pilier que je n'aurai jamais.
J'aimerais tellement croire en Dieu,
- comme si cela me permettrait de trouver
plus facilement le bonheur -
mais j'ai la spiritualité des pierres.

***

Dimanche matin
température écossaise
odeur de terre humide
la nature a étanché sa soif
et les feuilles sont lourdes de pluie.

J'irais marcher pieds nus dans l'herbe du parc Jarry aujourd'hui.
To feel the slippery grass beneath my feet, and I would lay down,
naked, in the coldness to sense Time dripping on me as I am forgetting it exists.

(Great Walt! Mon anglais est nul, mais je m'en fous, comme je me suis foutu de tout cette semaine). Après L'Énigme de Laferrière, j'ai tout de suite commencé un nouveau roman - après un rush de correction, je suis capable de lire huit heures par jour si j'en ai le temps -, la dernière brique de Maxime-Olivier Moutier, Journal d'un étudiant en histoire de l'art. Le prologue était imbuvable, un ramassis de namedropping bobo. Mais j'ai continué et je me suis laissé embarquer ; le bouquin ne me quitte plus les mains et les yeux. Sa prose - malgré son obsession de la virgule - possède un souffle qui nous happe, si évidemment l'on s'intéresse un tant soit peu à l'art. (D'ailleurs, je sens ma prose se modifier par rapport à celle du début de la semaine, l'influence de la lecture sur l'écriture est indéniable, prétendre le contraire est ridicule. À quoi bon s'y soustraire si cela nourrit?)

Il recommence à pleuvoir.
Pendant la prochaine heure,
je vais tout taire
et écouter, lentement,
- en attendant la suite -
les sables mouvants du silence.

samedi 17 octobre 2015

Sur tous les réseaux faussement sociaux ce matin, tous les gensses s'émeuvemeuvent le toupetit sentimental pour des toupetits flocons de neige mouillée de rien du tout. Ô futilité de notre toupetit temps pas plein de pouaisie pantoute. Futile comme des morts de flocons sur la sphalte grise de la ruelle vide ce matin.

Sinon partout, c'est des élections qu'on parle et dans deux jours un premier sinistre, ancien ou nouveau, c'est du pareil au même, va arriver et se prétendre le chef du plusse meilleur pays du monde. Pis le changement changera pas pantoute. Mais faut bien sûr s'assurer de remplir son devoir de citoyen pis aller voter, bien futile aussi ce toupetit vote dans ma conscription vouée d'avance à aucune avancée. J'ai mal à ma démocratie pas démocratique pantoute, à mon pas-de-pays. Non non non, elle est bien vide de pouaisie la vie ailleurs ce matin. 

va falloir aller la chercher queuqu'part
peut-être se terre-t-elle sous le soleil
sous le ciel ambivalent de bleu et de gris
ou peut-être s'évapore-t-elle avec l'âme des flocons tout meurtrissurés
ou est-elle dans les fines morsures du vent
dans les leurres des sourires qui sourissent      
           évanaissant automne
dans le confort des nuques enfoulardées
dans les lames des feuilles tout oxycouleurées
dans leur délicate rouille
la tendre brûlure du silence
la danse muette de tes cils
mes images infinies de toi

lundi 12 octobre 2015

Serait-ce possible, est-ce vraiment la clef? Se raconter jusqu'à se dépasser, transcender l'individu, l'être, et atteindre le collectif universel dénué de spasmes et totalisé? Mais une seule erreur et un seul faux pas peuvent conduire au néant, où tout s'embrouille dans le galimatias, le chaos de la parole singulière et univoque, celle qui ne tend ni s'étend sur quoi que ce soit d'autre, d'étranger à soi?

Je suis las. Mes questionnements dérivent sur des océans mirageux et la barque se perd. Je prends l'eau mais ne me noie, car les failles fissurées sont doubles, la noyade est plus lente, plus longue. Une brèche seule faciliterait la fin. Quoiqu'elle serait plus facile à colmater mais non. Les brèches sont multiples, les efforts se perdent dans les remous, dans le va-et-vient de l'eau ; tout m'effraie dans cette agonie lourde pendant que la mort lente monte, inlassable travail des marées - comme le bois de ma barque termité de coléoptères. 

J'ai perdu le point de fuite de mes images. L'Ariane brisée des songes me sourit dans son évasion muette. J'aimerais prendre l'eau, sentir le trouble des vagues, ces miroirs explosés de lumière sous le soleil d'octobre. En attendant l'hiver où même les océans gèleront et que le monde hibernera, rassemblant dans ses graisses l'énergie nécessaire aux épreuves à venir. La barque tangue et je manque tomber, je perds rames au fil de mes inaccomplissements. La voile déchirée s'en est allée dans le vent.

J'image et je vois - shut your eyes and see - les feuilles de l'automne. Prismes squelettiques déviant les couleurs, ce ne sont que les teintes dansantes de la peinture du jour. Les musiques ondent des distorsions neuves. Et le temps est sourd pendant que l'enchantement se rompt.
  

vendredi 25 septembre 2015

Elle avait des jambes d'un blanc lacté ; elle les avait croisées comme un début de constellation, posture suffisante quasiment arrogante, comme l'air de dire "regardez comment ma contenance est l'incarnation même de la féminité" ; je les imaginais douces comme le duvet de ce lapin conduisant directement dans le terrier mystérieux, mais pas l'air en retard pour un temps, probablement hyper-névrosée par contre, cette névrose tue devant les autres mais qui explose dans l'intime ; elle me happait tout croche vers le pays des merveilles, aux bouts des antipodes, vers le point de fuite des paradoxes ; mais la chute n'eut pas lieu, ce n'est pas cela que j'explore de toute façon. 

Quelques stations plus tard, mon regard retombé dans la démanche de ce nouveau Don Quichotte, la blancheur livide du lapin d'Alice est devenue spectrale, un petit souvenir creux qui n'existera plus après cette page ; toutefois autour de moi les sbires de la Reine de coeur inconnue sont légion et vont tous travailler dans l'édification de notre pas-de-pays-pas-merveilleux-pantoute ; j'ai toujours resté ici mais dépaysé je suis dans mon exil limitrophe se rétrécissant sans cesse ; si bien que mon imagination s'idiotise et s'abrutit ; je ne construis que ce pays en moi à travers les mots que je lis et qui me nourrissent comme l'alcool fait l'eau-de-vie ; j'ai la solitude tranquille, mais elle reste le creuset atterré et où s'entasse ce qui me répugne sous le mortier des tyrans ; et pourtant, il ne suffirait que d'un bon coup de vent pour que le château de cartes s'effondre - tisse tisseur de vents - ; il faut rebâtir une fois les ruines acceptées.

Dans ma classe pendant que mes élèves rédigent, une immense carte du monde remplit le mur du fond au complet ; j'ai pas fait tant de latitudes-parallèles mais quand même pas mal de longitudes-méridiens - quels mots superbes - ; ce monde m'étourdit, il est trop concret et trop absurde en même temps ; je peux comprendre ceux qui dans l'histoire en ont eu marre des hommes en général, ce sont les hommes en particulier qui m'intéressent ; et les lieux singuliers qu'ils habitent, à commencer par ce nord qui m'appelle de plus en plus ; j'y retournerai l'été prochain voir ces pays que j'imagine dans mon perpétuel sentiment de constant dépaysement ; en attendant, toujours et toujours les mots, cette lumière crachée et cette architecture de l'encre qui me révèlent les inconnus, les possibles et le métal trempé de l'âme.

mercredi 23 septembre 2015

Parlez-moi d'un début de roman!

"Et puis, il comprit qu'il allait mourir. Cette pensée lui vint au beau milieu d'une phrase, alors qu'il cherchait ses mots et n'était pas satisfait de ceux qu'il trouvait : ils étaient ou bien trop longs (serpents à lettres pâteuses qui entouraient ses jambes et faisaient monter le sang à sa tête) ou bien creux comme le tronc du vieil érable qu'avec son père jurant et crachant le brun malade de sa chique il avait abattu jadis devant la maison lambrissée de papier-brique, à Saint-Jean-de-Dieu. Ou bien encore, les mots brillaient trop devant ses yeux, l'éblouissaient, lui donnaient le vertige, se modifiaient en d'apeurantes étoiles noires qui tombaient silencieusement derrière ses paupières closes. Alors Abel se laissait tomber sur sa chaise et se mettait à hoqueter : désormais, il n'allait plus pouvoir rien faire ; quelque chose en lui (mais peut-être aussi cela venait-il de l'extérieur, dans cette fourmi absurde se frappant obstinément la tête contre la vitre de la fenêtre, dans une entreprise désespérée tout autant qu'insensée, et dehors les sous-vêtements bruns battaient au vent, faisant quelque danse obscène sur la corde à linge, provoquant l'oeil, créant dans la cours un champ d'angoisse parfaitement circulaire et au centre duquel, comme quelque bête suant et jurant, lui, Abel Beauchemin, venait de comprendre que jamais plus il ne pourrait écrire de romans).
- Victor-Lévy Beaulieu, Don Quichotte de la démanche

lundi 14 septembre 2015

Une aide inattendue

  - Eh bien on aura tout vu! Un arabe qui sert du vin à des Juifs! dit la dame en levant le menton, visiblement fière de son trait d'esprit.
  - Je ne suis pas arabe madame.
  - Non??? Je ne vous crois pas!
  - Non madame, je ne suis pas arabe, je viens de Chicoutimi.
  - Mais c'est arabe comme nom!
  - Non madame, c'est amérindien et c'est au Québec. Ça veut dire "là où l'eau est profonde".
  - C'est joli! dit-elle en souriant. Elle prend un verre de dégustation et le respire silencieusement. Et ce vin, il est casher?
  - Oui madame, casher et mevushal en plus.
  - Mais vous n'êtes pas juif?
  - Non madame.
  - Ah! dans ce cas, je ne peux pas le boire. Au revoir!
    Et elle de déposer le verre sur le petit comptoir et de repartir le plus candidement du monde.
    Ce n'est pas la première fois qu'on me prend pour un arabe ; mon teint basané et ma barbe des séries ne font qu'accentuer l'impression. Je suis habitué à ce genre de répliques depuis que je travaille ici et ça ne me dérange plus. Ici, c'est la SAQ classique du Cavendish Mall, qu'on a rebaptisé, mes collègues et moi, Cavenshmall. On trouve que ça sonne juif ce nom. Ici, c'est un énorme centre d'achats en train de dépérir, laissé à l'abandon, où soixante-dix pour cent des magasins sont fermés et les trente autres ont toujours des ventes de fermeture. Si on enlève le IGA, la pharmacie et la SAQ, qui a la plus grosse sélection de vins cashers du Québec, c'est tout le mail qui fermerait. Ici, c'est beige à vouloir se péter la tête sur les murs pour y ajouter un peu de couleurs.
    Je souris machinalement aux clients qui passent et daignent me regarder, mais j'ai la tête ailleurs. Pas dans l'un des murs de l'endroit, mais bien dans mon mémoire qui stagne depuis plusieurs semaines. Ouais, autant dire dans un mur en fait. Avec le recul, je ne sais pas pourquoi j'ai choisi ce sujet - la honte et la culpabilité dans l'oeuvre d'Albert Camus -, et je suis bloqué. Au départ, mon directeur de maîtrise m'a dit que ces émotions étaient les plus importantes à approfondir parce qu'elles sont en train de disparaître. Il a raison. Depuis que je vis à Montréal, il ne m'aide pas autant que je voudrais, mais il m'a dit qu'il croit en moi et que je dois construire mes propres analyses. Cependant, à travailler quarante heure par semaine dans une SAQ reculée de l'ouest de Montréal, le temps et la motivation nécessaires aux réflexions sont absents.
    Aujourd'hui c'est vendredi. Pour l'instant c'est tranquille, mais comme c'est le sabbat demain, ça va être le délire à partir de 15h. Je remplace Natasha à la dégustation pendant qu'elle est en pause. Je déteste le vin casher, cuit et trop sucré à mon goût, ça me pue au nez et aux tripes. Un client sur trois refuse de boire le vin parce que j'y aie touché. Selon eux, je suis impur - et comment! - et je contamine le vin. Après de longues minutes, ça commence à s'animer dans le magasin et je vais terminer ma journée à la caisse. Cinq ans d'ancienneté, des connaissances inépuisables en whisky, mais on m'apprécie surtout pour ma compétence à balancer ma caisse. La file devient de plus en plus longue et les clients commencent à s'impatienter. Pour détendre l'atmosphère, je me permets quelques familiarités ici et là avec les clients habituels, qui savent que je ne suis pas juif le moins du monde : 
  - Quatre bouteilles de délicieux Manischewitz! Voilà votre change monsieur. Passez une belle journée et Shabbat shalom!
    Je me suis souvent montré curieux quant à leur culture et, si certains hassidiques sont très fermés, plusieurs laïcs m'ont parlé du judaïsme avec ouverture et éloquence devant mon intérêt. Toutefois, ce ne sera pas aujourd'hui que je vais continuer ces discussions, car ça ne dérougit pas.
    Après deux heures de rush qui ont passé comme trente minutes, une première accalmie. Une vielle dame entre dans le magasin. Ça fait cinq ans que je travaille à la SAQ et j'en ai vu de toutes les sortes des ptits vieux. Le sénile, le sens de l'humour douteux, l'alcolo, le frustré, le joyeux, le top shape, la canne, la marchette, le pas-pressé, le compteur de monnaie (toujours des femmes), le "dans mon temps", le sage, le déphasé, l'égaré, le qui-sort-pas-souvent, le veuf, le silencieux, l'affaibli, le malade, l'oublié, le délaissé par sa famille, le faut-que-je-parle-à-quelqu'un, et le fin seul. Elle, je ne saurais pas dire à quelle catégorie elle appartient. Elle a plus de quatre-vingts ans, elle fait à peine cinq pieds, les cheveux gris courts, un sourire gêné et l'air de ne pas vouloir déranger qui que ce soit. Je m'approche et lui offre mon aide. Elle accepte en me disant qu'elle n'est jamais venue ici, mais qu'elle est invitée chez son gendre et qu'elle ne veut pas arriver les mains vides. Elle ne connaît rien aux vins, donc je fais le nécessaire, juste quelques informations de base. Je lui parle dans mon meilleur anglais et elle m'écoute attentivement, comme si tout ce que je disais était très important, mais c'est moi que je saoule en parlant des différences entre les cépages, des millésimes et des accréditations casher et mevushal. Je coupe court à tout cela, lui trouve la meilleure bouteille pour son budget et l'escorte vers la caisse pour la faire payer.
  - En tout cas, madame, votre gendre va être bien content. Je vous souhaite une belle journée. Il semble faire un temps magnifique dehors en plus, dis-je en regardant l'énorme puits de lumière ensoleillé au centre du mail, seule fenêtre de la prison Cavenshmall. 
  - Vous savez, le temps qui fait importe peu, l'important dans la vie, c'est d'être libre, qu'elle me répond.
    Je ne saurais en effet contredire pareille affirmation, mais je la trouve bien sérieuse.
  - En effet madame, c'est important d'être libre, ça et en santé, balbutie-je. Je me trouve plutôt con de ne pas avoir davantage d'esprit. La fatigue.
  - Oui la santé c'est important, mais choisir, je choisis la liberté.
    Elle tend le bras gauche pour payer et la manche de son manteau se lève un peu, je vois une espèce de marque bleuâtre sur son poignet.
    Elle voit que j'ai vu. Dans ma tête, ça fait : tatouage sur le poignet égale Deuxième Guerre mondiale égale l'événement le plus honteux du 20ème siècle égale honte égale Camus égale mémoire de maîtrise égale moment unique et précieux. Toute ma compassion se dessine sur mon sourire un peu bête et je ne sais pas quoi dire. Elle comprend mon silence, on dirait qu'elle lit dans ma tête.
  - Quel est votre nom madame?
  - Helen Kirschbaum.
    Elle a de tout petit yeux d'un bleu irréel. J'ai mille question en tête que j'aimerais lui poser. Aux non-dits suivent quelques dits. Palpant ma curiosité, elle me parle, généreuse. Elle a été libérée d'Auschwitz en 1945, elle avait 19 ans. Avant ça, Dachau et Buchenwald. Trois camps en six ans. Les officiers femmes allemandes voulaient bien paraître aux yeux des hommes, donc elles se montraient plus cruelles : elles frappaient les prisonnières à coup de martingale, toujours en plein visage, sur les oreilles, les lèvres, le nez. Elle a une cicatrice sur le lobe de son nez, on dirait un bec d'aigle. Elle me dit tout ça le plus calmement du monde et je peine à retenir mes larmes. Honte et culpabilité. Ce sont ses yeux surtout qui me fascinent. Ils en ont tellement vu que ça m'étourdit. Elle pardonne mon émotion et conclut en me disant que c'est pour ça qu'elle préfère la liberté au-dessus de tout. Les cinq minutes qu'ont duré notre discussion en ont paru mille.
    Elle doit partir et je lui demande si je peux la serrer dans mes bras. Façon maladroite d'embrasser toute l'humanité contenue dans cette femme. Elle accepte en riant et me dit que je suis beaucoup trop jeune pour elle. Les sourires qu'on s'échange sont sincères et elle part sans savoir que grâce à elle, même si j'ai le sentiment de porter le poids d'un crime que je n'ai pas commis, je vais débloquer : je vais finir mon mémoire dans la semaine qui suit et je vais le lui dédier.
    À l'instant, mon boss brise ma réflexion et dit : "C'est ben beau cruiser les petites vieilles, mais on a besoin de toi à la caisse 2. Allez, au travail!"
    À ma liste de ptits vieux, je dois désormais ajouter : "le survivant de la Shoah".

jeudi 10 septembre 2015

Cette chanson qui me hante depuis hier soir que j'en ai presque rêvé cette nuit le clip pure poésie en images et en danse le vent et les vagues des crevasses glaciales de neige cette Islande qui m'attire de plus en plus j'irai me perdre là-bas l'été prochain un long mois au même endroit question de jeûner de soleil et d'été un peu jamais j'ai autant espéré l'hiver respirer les volcans sentir la roche millénaire sous mes pieds en attendant que les geysers éjaculent dans un juillet que j'espère froid peut-être que je ferai du longboard sur les longues routes sinueuses et lisses et que je me sentirai libre ou que je me pèterai la gueule et que je me ramasserai dans un hôpital de Reykjavik et qu'on s'occupera de moi en islandais mais d'ici là rien mon café est froid je devrais me lever et m'en faire un autre mais ma tête file à toute allure et je n'ai pas le temps d'arrêter je dois terminer de préparer mon cours de la semaine prochaine et pour ce faire je dois relire rapidement vingt-sept contes fantastiques québécois de loup-garou de diable de curé tout-puissant de feu-follet de marionnettes et d'horreur morréal des créyances pis de couleuré langage de Jos violon l'unique et cric crac cra sacatibi sac-à-tabac mon histoire finit d'en par-là et en faire des analyses sommaires parce que je dois expliquer à mes étudiants qu'est-ce qu'il en retourne puisqu'ils peinent pour la plupart à se figurer eux-mêmes le propos de notre minuscule mythologie la chanson est sur repeat plaisir coupable en même temps je veux aller voir les monstres magnifiques de David Altmejd au musée d'art contemporain tous ces univers éclatés et écartelés comme mon putain de cerveau en ce moment aller prendre une bière avec Luss après pis jouer au hockey en soirée première fois de l'année mes genoux sont dégueulasses et craquent de partout il faut que je finisse mon recueil de poésie que je continue mon roman avant que l'ourobouros s'avale complètement avant qu'il fasse nuit avant que je devienne aveugle que je claque à quarante ans comme cet ostie d'être impossible me l'a dit à New Delhi mais il y a trop de choses à faire trop de choses à taire avant de faire tout ça j'ai même plus le temps de lire comme je voudrais et pourtant cette impression que je fais rien dans ce texte fleuve où la poésie peine à garder la tête hors de l'eau mais faut que ça sorte peu importe si ça sort mal de dedans moi mais en même temps je suis donc ben insensible je devrais arrêter de tout faire pour m'insurger contrer le monde et les injustices de tous les jours des coupes en éducation de la grève à venir d'enfant mort noyé sur une plage en Turquie je devrais arrêter de rêver à l'Islande à Joyce et à Walt Whitman je devrais alimenter mon fil Facebook et Twitter pour avoir des likes qui servent à rien à me donner bonne conscience en likant et partageant la bonne conscience de ceux qui prennent le temps de dire à tous et chacun qu'ils ont bonne conscience mais non je ferai rien de tout ça je vais écouter cette ostie de toune absolument sublime parce qu'il n'y a que ça j'aime et qui me donne quelque chose ici bas la beauté la poésie le sublime l'art sous toutes ses formes je suis peut-être individualiste dans le fond je marche en dehors de la parade de la fanfare horizontale dans la nuit dans le silence dans mes tremblements dans mes draves et mes friches dans mes pleurs sombres dans mon désir irrépressible de vouloir tout lire tout écrire tout faire encore et encore à chaque jour pour ne pas mourir à quarante ans d'une crise cardiaque alors que je fais l'amour ou encore pire en vélo seul sur une route perdue et sur la patinoire alors que je joue mais non mais non il ne faut pas penser à cela ça n'existe pas ces choses personne ne peut prévoir le futur ça s'arrête là non ça n'arrêtera pas je ne veux plus arrêter et pourtant il va falloir que j'arrête car j'ai soif et je dois faire tout ce que j'ai dit que j'allais faire mais avant un autre café encore un peu de temps juste un tout petit peu de temps pour terminer cette phrase fleuve que je voudrais interminable impossible personne ne la lira jusqu'au bout ils vont s'emmerder avant s'ennuyer avant perdre le fil au pire mais non il faut que j'arrête et je n'ai même pas dit la moitié de ce qui se passe dans ma tête et veut sortir avec une telle force que je dois la taire à grands coups j'aimerais tellement gagné ce putain de concours je n'ai pas parlé de ces musées vivants que sont les forêts je n'ai pas nombré tous les malheurs s'abattant sur le monde ni les bonheurs qui n'ont plus la cote de nos jours je n'ai même pas fait le ménage des mots restés dans le filtre des songes je n'ai pas assez mis de poésie dans ma matinée j'en veux plus et toujours plus de cette maudite beauté désespérante et magnifique tracée dans le sommeil des saisons dans l'ombre déchirée et aveuglante des cris dans ce sang en furie violant le granit des lits et dans le souffle des secondes perdues.

mardi 8 septembre 2015


aucun bruit ce soir
sinon ceux glissant
sur les frontières des corps
littoral des murmures

gémissements qui
s'entrechoquent et sautent
dans nos gestations et nos mues

les échos s'évadent
         spirale décentrée
les parallèles s'éloignent
et divorcent du feu

la nudité profonde de la nuit
s'anime et consent
à nos embrasements

lundi 7 septembre 2015

inachèvement

La mort de l'autre en l'âme, je suis retourné voir les miens. Je n'ai pas été capable de terminer le poème que j'avais commencé la gorge nouée d'amertume et de tristesse pour mes amis. Poignées de mains moites, accolades collantes de sueur, de cette sueur de fardeau tragique que seul le poids de la mort amène. Visages gris asséchés, où il ne reste que les sel des larmes. Toutes ces couleurs sombres dans la chaleur de l'après-midi. Nous sommes les nuages voisins des orages. La mort noire buvant le soleil. Dans la cathédrale, le rituel m'a donné la nausée, toute cette ridicule célébration de dieu dans la mort de l'homme. Mes regards tournés vers mes frères m'ont imposé le respect. Ont suivi à tout cela les moments entre nous uniquement. "Vous en virerez une criss en mémoire de moi." Embrassades échangées dans les effluves, nos gosiers assoiffés de l'alcool maître, tous veulent oublier donc se rappellent les vieux souvenirs dont certains datent de trente ans déjà. La pureté de l'amitié. Le Saguenay et le fjord nous avalant dans la nuit, dans l'ombre dessinée des montagnes, l'ivresse montait en nous et relâchait nos misères. On a presque tout dit ce qui se pouvait dire. Et ce poème qui ne veut pas se finir :

et tandis que les masques meurent
au bout de cordes dépoussiérées
au bout des solitudes muettes
j'avalerais ma tête pour qu'elle cesse de tonner
taire dans mon crâne le bruit des scorpions
leur nid de queues assassines
tordues       liées
mon être envahi de tempêtes
sur la grève ensevelie
violentée d'asphyxie de noyades
les fureurs lentes annoncent
l'effondrement
j'ai le cri sourd d'une gorge ensablée

j'espère un hiver précoce
- moins de malheurs arrivent en hiver,
les hommes cessent de se prendre pour le soleil -